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Alors que l’obscurité envahit l’espace, du fond de la salle, le son du tambour bruité par la voix d’un jeune homme résonne. Eclairé par un faisceau lumineux, Pipo Pépino (singulier Sylvain Deguillame) apparaît. Déterminé, il avance à pas cadencés vers la scène. Depuis plusieurs mois, la guerre fait rage entre l’Allemagne et la France et la plupart des hommes valides ont été envoyés au front. Après la mort prématurée de son père, un truculent immigré italien devenu boulanger (épatant Cristos Mitropoulos), Pipo, trop petit pour être enrôlé même en tant que tambour-major, n’a pu suivre le dernier membre vivant de sa famille, son cousin, fraîchement mobilisé. Loin de s’avouer vaincu par le rejet de l’armée, portant des vêtements sombres, élimés, il parcourt le pays, de caserne en caserne, espérant retrouver ce dernier.
Cet étonnant périple, le conduit dans les coulisses du célèbre Cabaret Blanche. Loin des tranchées, du bruit assourdissant des mitraillettes, il trouve une famille singulière et l’amour. Sous le regard peu accort de l’étonnante tenancière (fascinant Benjamin Falletto), il découvre un monde nocturne, insoupçonné, une arche de Noé recueillant tous les rejetés d’une société trop normée. Dans cet étrange antre tenu de main de maîtresse par une androgyne travestie, la dénommée Blanche, vivent un chanteur dégingandé, faux pétomane et totalement « has been » (étonnant Pierre Babolat), trois musiciens refusant de partir à la guerre, des sans papier ayant échoué là par le plus grand des hasards (Djamel Taouacht, Patrick Gavard-Bonde et Stéphane Bouba Lopez), et enfin Violette (lumineuse Camille Favre-Bulle) une jeune fille surprotégée par sa grande sœur. Confronté à la violence du monde extérieur, quitte à se perdre dans les pires compromissions, ce petit monde tente vaille que vaille de garder au cœur de la capitale ce petit coin de paradis, d’insouciance. Y-arrive-t-il ? telle est la question.
En nous embarquant dans leur prolifique imagination, Cristos Mitropoulos et Léo Guillaume nous invitent à un voyage à travers le temps. Une simple structure métallique, quelques accessoires, une dizaine de costumes, et d’un battement de cil, d’un jeu de lumières, on passe des ponts de Paris, à l’intérieur feutré du cabaret, pour partir aussitôt dans l’horreur des tranchées et revenir au cœur de la capitale devant une bouche de métro. Si l’histoire est un peu décousue et ne permet pas de s’attacher véritablement aux personnages, sauf bien sûr à celui de l’insolite Blanche, elle nous entraîne dans un joli rêve éveillé, dans un Paris de carton-pâte enchanteur, à la rencontre d’une époque et de chansons depuis longtemps oubliées.
La magie de ce cabaret insolite et burlesque opère d’autant plus que les deux auteurs-metteurs en scène ont su s’entourer d’artistes particulièrement doués. Camille Favre-Bulle incarne à merveille la jeune fille rêveuse et en dehors des réalités du monde extérieur. Espiègle, elle sait parfaitement manipuler sa grande sœur, Blanche. Dans la peau de cet homme-femme, Benjamin Falletto est divin. Enchanteur, ambivalent et ambiguë à souhait, il donne à son personnage une profondeur d’une rare intensité et passe avec virtuosité du salaud à l’ange protecteur, de l’homme viril à la femme fatale. Brillant !
Un brin moins réussi qu’Ivo Livi ou le destin d’Yves Montand, Le Cabaret Blanche enchante par, de beaux tableaux, dont la danse du ventre magistralement interprétée par Camille Favre-Bulle, qui font oublier quelques passages plus lents, moins rythmés qui pourraient être élagués pour mieux tenir en haleine un public conquis. Ne boudons pas pour autant notre plaisir, la fantaisie est au rendez-vous. Un moment hors du temps, bien sympathique !
Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier.
Le Cabaret Branche de Cristos Mitropoulos et Léo Guillaume avec la participation d’Ali Bougheraba au Théâtre 14. Jusqu'au 25 février 2017.