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Billet de blog 22 juil. 2017

Ibsen Huis, les chroniques sulfureuses et funestes d’une famille à la dérive

Si le mistral s’engouffre avec violence dans la cour du Lycée Saint-Joseph, ce n’est rien à côté de la tempête destructrice et glaçante qui couve, gronde à l’intérieur de l’étonnante maison de vacances de la famille Kerkman. Avec ingéniosité et virtuosité, Simon Stone s’empare de l’univers d’Ibsen et signe une tragédie contemporaine, incandescente et fascinante. Attention coup de cœur !

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Dans la cour du Lycée Saint-Joseph, Simon Stone nous entraine dans les circonvolutions de l’Ibsen Huis, soit la maison d’Ibsen © Christophe Raynaud de Lage

Une charmante maison de bois et de verre sur pivot sert d’unique décor au drame qui va nous être conté. De la cuisine, au salon, en passant par les chambres, rien ne manque, ni les livres, ni les ustensiles de cuisine, ni les aliments dans le frigo, tout a été pensé avec une rare minutie dans un style très nordique, très seventies par la scénographe Lizzie Clachan. Tout est tellement réel, idyllique dans cette demeure, que l’on se prête à rêver d’en devenir les heureux locataires, propriétaires. On l’imagine posée sur une lande escarpée, en bord de mer, un lieu magique que l’on peut observer derrière les immenses baies vitrées.

lors que le public s’installe, que les bourrasques de mistral frappent à grands coups les murs fragiles de l’habitation, une jeune femme blonde, filiforme, prépare le petit-déjeuner. Mis en position de voyeur, à nos corps défendant, on se laisse totalement prendre, happer par les rebondissements de cette saga familiale. Quels lourds secrets se cachent derrière les sourires de façade, derrière les amabilités hypocrites ? Quels liens unissent vraiment tous nos protagonistes ? Avec une facilité déconcertante, Simon Stone nous entraîne au plus prêt du quotidien de cette famille au bord de l’abîme. Mêlant astucieusement les époques et les pièces d’Ibsen – du Canard sauvage aux Revenants, en passant entre autre par la Maison de poupée et Solness le constructeur -, il construit l’histoire d’une vie, celle de Ces (fascinant Hans Kesting), le pater familia. Maitre incontesté des lieux, il régente son monde d’une main de tyran pervers et manipulateur. De lui, de ses choix, de ses actes, dépendent tout le reste.

S’il faut un peu de temps pour s’immerger totalement dans ces chroniques familiales noires et funestes, tant l’on passe d’un temps à un autre, d’un personnage à un autre, très vite, tels des entomologistes, des ethnologues, on se laisse totalement captiver par ce qui se passe derrière les murs de verre de cette singulière maison. On observe avec malignité et curiosité un brin malsaine, la vie de ces insectes humanoïdes, de ces êtres unis par un même et lourd secret. Il faut d’ailleurs tout le génie de Simon Stone pour que ce patchwork de textes renfermant tout l’univers d’Ibsen se mue en un thriller brûlant, âpre et glaçant. Traversant de part en part l’œuvre du dramaturge norvégien, il donne à l’ensemble un nouvel éclairage, tout aussi sombre, tout aussi lucide sur nos sociétés occidentales, sur nos mondes pervertis. L’ancrant dans l’actualité de faits divers sordides, il esquisse le portrait acide d’une bourgeoisie aveugle et décadente portant aux nues le bourreau et repoussant aux bans de leur univers les victimes. La peur de l’inconnu – la maladie, le VIH, les Migrants –, le rejet de la différence, guident leurs décisions, leurs actions hautement condamnables, presque inhumaines.

Portée par la troupe épatante de Toneelgroep d’Amsterdam, cette Ibsen Huis secoue, malmène le public l’emportant dans un tourbillon turbulent et funeste d’événements qui construisent par touches la légende de cette maison de vacances de la famille Kerkman qui se démonte et se monte à vue. Virtuose éblouissant, Simon Stone enchaîne les scènes avec fluidité, réveille les consciences de ses personnages, les libère avec une fureur froide de leurs mensonges, de leur cécité et signe un bijou dramatique, un fascinant hommage à la plume ciselée et acide d’Ibsen, un véritable chef d’œuvre !

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier.

Ibsen Huis d’après l’œuvre de Henrik Ibsen
Festival d’Avignon 2017
Lycée Saint-Joseph
62, rue des Lices
84000 Avignon
jusqu’au 20 juillet 2017
tous les jours à 21h00
durée 3h45 entracte compris

Texte et mise en scène Simon Stone
Dramaturgie et traduction Peter van Kraaij
Musique Stefan Gregory
Scénographie Lizzie Clachan
Lumière James Farncombe
Costumes An D’Huys
Assistanat à la mise en scène Nina de la Parra
Avec Claire Bender, Janni Goslinga, Aus Greidanus jr., Maarten Heijmans, Eva Heijnen, Hans Kesting, Bart Klever, Maria Kraakman, Celia Nufaar, David Roos, Bart Slegers

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