Comment parler des livres que tout le monde a lus

Gérard de Villiers est mort. L’événement suscite dans les médias hommages et analyses d’un phénomène éditorial « à la française ». Ils accompagnent les articles qui ces derniers mois ont mis en lumière l’importance des SAS, du New York Times au Monde. Géopolitique, documentaire, ou reposant sur sa longévité sérielle, la qualité prêtée à l’œuvre de Gérard de Villiers n’est jamais littéraire. La disparition d’un auteur est pourtant le moment où s’accélère sa consécration, puisque celle-ci peut se construire sur une œuvre finie, au sens physique du terme. Grands reporters, amis et hommes politiques se font les agents d’une consécration express, palliant les manques supposés du monde des Lettres. Or Gérard de Villiers était infréquentable… ce n’était pas un vrai écrivain… c’était le dernier romancier populaire… c’était l’auteur français le plus diffusé au monde… sous l’apparence de romans pornographiques, ses ouvrages étaient étonnamment au fait de la marche du monde. Tout cela, on le sait. L’oraison compose avec une œuvre qui, bien que monumentale, semble donner peu de prises. 

Que dire, en effet, d’un écrivain que, répétons-le, tout le monde a lu, mais sur lequel aucun discours critique n’est encore venu se poser ? L’exercice est difficile, entrainant déclarations vagues sur les méthodes, les réseaux, les informateurs, sur le caractère d’auteur (franchement) de droite de Gérard de Villiers, anecdotes exotiques, présentation des couvertures torrides de ses livres – mais jamais d’extraits de ses textes. En réalité, la mort de l’un des derniers romanciers populaires « à l’ancienne » devrait inviter à une grande séance de rattrapage. En cinquante ans de SAS, en deux-cents volumes pornographiques, racistes, ultraviolents, il accompagne les mutations majeures de la culture de masse : bouleversements de l’industrie culturelle européenne, américanisation des imaginaires, triomphe d’une culture médiatique, sérialisation des personnages et des modes de production, reconfiguration des imaginaires exotiques et géopolitiques, libération sexuelle, nouvelles lignes d’opposition entre culture d’élite et culture populaire… tous ces événements majeurs se lisent en filigrane dans SAS. A tous ces niveaux, De Villiers joue son rôle – un rôle important. Il suit certains mouvements (la vogue du roman d’espionnage comme reflet des mutations culturelles) ; il négocie avec les modèles dominants (le Prince Malko son héros est plus proche des Américains que des Français, parce que la mode n’est plus aux imaginaires nationaux) ; il réagit aux transformations des mœurs (la littérature d’action nous dit beaucoup des réactions des hommes à la libération de la femme et à la liberté sexuelle), reformule à sa façon les imaginaires associés à la décolonisation, à la Guerre Froide, à la marginalisation de l’Europe : il charrie ces imaginaires qui construisent notre société, mais d’une façon, grimaçante, qui lui est propre. Le discours funèbre, tout à sa volonté de dire la paradoxale importance a-littéraire de De Villiers, montre combien notre regard sur les fictions contemporaines en néglige les continents les plus vastes. Il est admis, depuis Pierre Bayard, de « parler des livres que l’on n’a pas lus », mais, curieusement, pas encore des livres que tout le monde a lus.

Pendant deux cents ans, les intellectuels, les universitaires, la critique, n’ont su que déplorer, d’une façon ô combien caricaturale, la médiocrité de la culture de masse, son emprise sur le peuple, ses valeurs réactionnaires. Depuis quinze ans au contraire, on s’enthousiasme pour les jeux vidéo ou les séries télévisées en perdant de vue le temps long d’une histoire des pratiques culturelles et des esthétiques, qui accompagnent pourtant toute l’histoire contemporaine. Réhistoriciser ces usages, les replacer dans le contexte culturel et médiatique, chercher à mieux comprendre comment les œuvres sont lues et écrites, avec quelles autres sphères (économiques, politiques, sociales) elles dialoguent, reconsidérer certaines priorités de nos discours d’historiens, de chercheurs, de critiques sur la culture, redonner une place, dans nos questionnements sur l’histoire de l’art, de la littérature et de la culture, aux formes les plus délégitimées et les plus prosaïques, semble plus que jamais nécessaire pour penser en retour notre société. Ce sont aussi des œuvres comme celle de Gérard de Villiers, précisément parce qu’elles ne sont « pas de la littérature » ou parce qu’elles en sont d’une autre façon, vulgaire, provocatrice, malsaine parfois et pour ces raisons aussi, plaisante, qui nous le permettront. Légitimer Malko par des voies détournées, comme tend à le faire une part de l’hommage médiatique rendu à son créateur, reviendrait à reproduire une nouvelle fois un modèle réactionnaire d’histoire littéraire : reconnaître (enfin !) l’œuvre dans sa singularité, saluer l’homme (un visionnaire !) derrière les livres, laisser entendre que ceux-ci sont plus profonds qu’il n’y paraît (Pensez donc ! Ils servaient de manuels aux espions !!!). La stigmatisation de l’œuvre pour cause de « mauvais genre » autant que la tentative de la réévaluer forment les deux faces d’une même pièce. Elles constituent, intellectuellement, des impasses. Explorons les SAS, en portant attention aux pratiques et aux discours qui les construisent et qu’elles transportent, pour ce qu’ils sont : des témoignages précieux des imaginaires de leur temps.

Loïc Artiaga & Matthieu Letourneux

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