Un ticket pour le Regal

 

Photographie du Regal, à l'occasion de la sortie d'Happy New Year ! © Loïc Artiaga Photographie du Regal, à l'occasion de la sortie d'Happy New Year ! © Loïc Artiaga

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Mais… Qu’allez-vous comprendre au film ? ». Bienveillants, les spectateurs à l'entrée du Regal, superbe salle Art Déco de Colaba Causeway (Bombay), s’intéressent aux raisons de ma présence parmi eux, à vingt minutes de la projection de Happy New Year ! (HNY). Cette comédie qui tient autant de Ocean Eleven que de Flashdance est présente partout : affiches géantes, articles de presse, promotion télévisée. Produite par la superstar Shah Rukh Khan, qui y tient également le rôle principal, elleréunit les ingrédients nécessaires pour être le succès de Diwali,  moment du calendrier propice aux lancements des blockbusters.


Happy New Year - TRAILER © YRF
 

 

 

 

Les spectateurs du Regal peuvent légitimement douter de ma capacité à comprendre ce qui sera joué sur l’écran, où contrairement à la bande-annonce ci-dessus, rien ne sera sous-titré. La production cinématographique du Maharastra, comme celles du Bengale et du Tamil Nadu, continuent de façonner des imaginaires largement méconnus des Européens. La mondialisation de la culture de masse a ses limites géographiques et culturelles. Les hiérarchies symboliques qui la structurent, instituées avant 1930, donnent aux productions européennes et états-uniennes l'illusion de se suffire à elles-mêmes. Après la décolonisation, les puissances de l’Ouest ont conservé leur rôle de lieux de légitimation culturelle par excellence. C’est sur leur sol que le cinéma consacre les vedettes mondiales, récompensant à grand renfort de trophées et de statuettes des productions majoritairement occidentales. Les cinémas indiens circulent en Asie, et de façon plus récente dans les pays du Maghreb. Mais à Paris, il faut se contenter des marchands de vidéos près de la Gare du Nord pour suivre l’immensité de leurs productions. Ainsi le 7e Art s'accommode-t-il en France de menus gages d'ouverture, qui rappellent de temps en temps que d'autres cultures populaires prospèrent, un peu plus à l’Est : sorties au compte-gouttes conformes aux canons occidentaux (le remarquable polar Ugly au printemps dernier), exceptionnelles montées de marches à Cannes,  ou trop rares festivals.  La récompense obtenue en octobre au Mumbai Film Festival par Catherine Deneuve a donné lieu à différents articles dans la presse française. Aucun, cependant, n'a jugé utile de présenter les longs métrages de la compétition, pas plus que les enjeux que celle-ci pouvait revêtir. Il semblait plus urgent d’expliquer que l’actrice française, assaillie par des admirateurs, déteste les selfies. Il faut mesurer à sa juste valeur cette information relayée par Le Figaro et par L'Express  qui ferait passer les instigateurs du scoop du Watergate pour des rédacteurs d’un bulletin de paroisse.  

Avec un ticket vendu pour une centaine de roupies, la fosse du Regal accueille un public familial, majoritairement issu des classes intermédiaires. Ils ne sont pas la cible principale des comptes rendus de HNY qui pullulent sur la Toile (ici, et encore ), ni des avis des lecteurs que publie le Times of India dans ses colonnes. Avec deux étoiles sur une échelle de 5 (de « pauvre, une étoile » à « chef d’œuvre, cinq étoiles »), il est jugé « prévisible », semblable à du « vin éventé dans une belle bouteille ». S'il n'y a rien d'excitant dans HNY pour les cinéphiles indiens et s’il est d’usage de critiquer dans les milieux favorisés ce type de production, l'enjeu est autre pour ceux qui s'interrogent sur ce que peut-être un succès médiatique de l'ère Modi. Dans le pays dirigé par la droite nationaliste hindoue, la politique et le cinéma restent intimement liés. Le premier ministre n'hésite d'ailleurs pas à retweeter les déclarations de Hrithik Roshan, ), la vedette de Bang Bang !, l'autre sortie attendue de Diwali, lorsqu'elles servent ses intérêts.  

Lorsque débute la séance, c'est, étrangement, vers Clifford Geertz que vont mes pensées. En 1958, l’anthropologue démontrait dans un article fameux qu'à travers le divertissement clandestin du combat de coqs, il était possible de lire une part des lignes de force qui traversaient les sociabilités balinaises. Le contexte et l’époque, des volatiles agressifs au flamboyant Shah Rukh Khan, sont radicalement différents. La séance au Regal ne dégage aucun parfum d’interdit, mais l’intuition de Geertz est universelle : un divertissement populaire – le ring et ses alentours à Bali, l’écran et la salle à Bombay – dit beaucoup de la société qui choisit de le ritualiser. Ma situation est bien plus confortable que celle de Geertz, qui dût subir une descente musclée de la police, mais l’accès au spectacle est tout aussi codifié : achats des billets quelques heures en avance, bousculades jusqu’à la salle, placements à la lampe de poche par un vieil employé du cinéma débordé par la foule – autant d’instants où l’improvisation semble régner, mais qui s’apparentent à des routines incorporées par les habitués de la salle, qui n’hésitent pas à me guider du hall au fauteuil.  Si l’anthropologue eût à souffrir du silence absolu que les villageois avaient unilatéralement décrété à son égard, la solidarité au Regal se concrétise rapidement par une offre de traduction immédiate des dialogues en hindi. L’aide est précieuse, puisque la question linguistique est partie prenante de l'histoire de HNY. Comme souvent dans les productions indiennes, elle signale l’origine sociale des protagonistes, parmi lesquels les plus aisés se doivent de donner quelques répliques en anglais.

Shah Rukh Khan et la réalisatrice Farah Khan ont essentiellement retenu du succès de la série des Ocean Eleven le principe de la réunion d’un casting de stars. Pour les spectateurs du Regal, celles-ci ne suscitent jamais tant l’adhésion que lorsqu’elles incarnent des personnages d’origine modeste. Les performances de Abhishek Bachchan en bon gars des quartiers populaires qui vomit tout ce qu’il boit et de Deepika Padukone en danseuse peu éduquée, suscitent rires et sifflets admiratifs. HNY épuise rapidement les us et coutumes du « film de casse », censé reposer sur la réunion d’une équipe de braqueurs, la répétition minutieuse du cambriolage et son exécution. L'intrigue transforme habilement ce qui distingue un Bollywood d’un film occidental, c’est à dire les longues séquences chantées et chorégraphiées, en une contrainte majeure à laquelle se plient les voleurs : pour s’approcher incognito du coffre qu’ils convoitent, ils doivent participer à un concours international de danse. D’une certaine façon, ils participent à leur corps défendant à un Bollywood. Les scènes chantées et dansées, au lieu d’intervenir dans le cours du film pour souligner des moments de tension dramatique seront toujours une corvée et/ou une performance pour les personnages. Le public adhère à ce pacte initial, et suit l’apprentissage accéléré de quelques siècles de portés, de pointes et de rythmes afro-américains que s’infligent les protagonistes de l’histoire.  Les rires dans la salle indiquent les frontières culturelles dans lesquelles le film propose de maintenir l’histoire. Si les héros endossent bien un costume de Michael Jackson, ils exécutent le moonwalk sur des roulettes, et l’inimitable lean à 45° grâce à des cordes. Débarrassés de ces artifices, leur victoire dans le concours passe par l’expression finale de leur propre culture pop. Dans ce qui constitue une des premières grosses productions de l’ère Modi, Shah Rukh Khan n'est plus le héros des NRI movies (NRI pour non-resident Indian), ces films qui le mettaient en scène dans les années 1990 comme un Penjabi de South Hall ou du Bronx, déchiré entre deux cultures. Dans HNY, il défend à Dubaï l'honneur national face à des apatrides et à des rivaux asiatiques, dans l'une des villes où les travailleurs indiens exploités constituent une part importante du prolétariat. La salle entière exulte lorsque les trois couleurs du drapeau de la République teintent les jets d'eau de Burj Khalifa, et applaudit à tout rompre le titre-phare de la bande originale, dont le refrain repose sur l'expression de la fierté nationale. 

HNY, qui regorge de citations multiples (aux cinémas indiens, hollywoodiens, à la culture pop états-unienne et asiatique, aux shows télévisés), apparaît comme une production de grande consommation plus complexe qu’elle ne semble l’être au premier abord, jouant de sa propre nature de film dansé et chanté, déployant des représentations de la Nation et de ses alentours dignes d’intérêt. Cela n’empêche pas la vieille garde du cinéma populaire indien d’estimer qu’il s’agit d’un film totalement crétin. La courte expérience du décentrement cinématographique relatée ici oblige à considérer autrement la séance, à chercher hors de l’écran des appuis dans la salle, à scruter ce qui s’y passe, à porter une autre attention à ce qui se joue en dehors des dialogues. Le ticket pour le Regal aura fonctionné comme un billet aller et retour, qui force à se questionner sur la relative étroitesse d’une culture cinématographique occidentale – la nôtre – finalement peu perméable à ce qui peut passionner des millions d’individus hors de ses frontières ainsi qu’un nombre non négligeable, parmi les immigrés du sous-continent indien, sur son propre sol.  

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