L'appel aux morts de Komméno

À Komméno (Grèce), le clocher de l’ancienne église orthodoxe constitue l’un des rares vestiges du village tel qu’il était avant le 16 août 1943. Il borde l’enceinte du cimetière, à une dizaine de mètres du nouveau lieu de culte. Dans ce petit bourg d’Epire, comme à Oradour-sur-Glane ou à Lidice un an plus tard, les troupes allemandes ont anéanti la population et n’ont laissé derrière elles que des ruines.

Cérémonie pour les morts de Komméno, août 2014. © Fabien Archambault Cérémonie pour les morts de Komméno, août 2014. © Fabien Archambault
À Komméno (Grèce), le clocher de l’ancienne église orthodoxe constitue l’un des rares vestiges du village tel qu’il était avant le 16 août 1943. Il borde l’enceinte du cimetière, à une dizaine de mètres du nouveau lieu de culte. Dans ce petit bourg d’Epire, comme à Oradour-sur-Glane ou à Lidice un an plus tard, les troupes allemandes ont anéanti la population et n’ont laissé derrière elles que des ruines.

La cérémonie annuelle dédiée au martyr du village se clôt par l’appel aux morts. Les noms des 317 victimes, fauchées un lendemain de fête, sont distinctement prononcés, l’un après l’autre. 

La vigueur de l’appel contraste avec le silence laissé par ces vies perdues : à chacun des noms, une voix jeune répond παρόν (présent) ou παρούσα (présente). Sur les lieux du Vel d’Hiv, en 2000, une cérémonie dédiée aux victimes de la Shoah avait utilisé un procédé proche, reprenant l’ancienne tradition juive de l’appel des martyrs. À Komméno, les survivants du massacre, disséminés autour de la place, convergent ensuite vers le monument aux morts, où ils rendent hommage à leurs proches, tués il y a 71 ans. Dès la fin des années 1940, ils avaient façonné puis appris contes et chansons pour transmettre la mémoire de ce terrible événement.

La Grèce a payé un lourd tribut à l’Occupation allemande, bulgare et italienne de son territoire. L’historien britannique Mark Mazower a estimé à près d’un millier le nombre de villages dévastés par des opérations similaires à celle de Komméno, visant indistinctement andartes – résistants – et civils, considérés comme racialement inférieurs et d’emblée suspects de soutiens aux partisans. Comme ailleurs, le massacre des civils fût aussi utile pour terroriser la population et briser ses liens de solidarité avec les maquis.

Le modeste dème de Nikoloas Skoufas (moins de 13 000 habitants), dont dépend administrativement Komméno depuis 2011[1], a étendu cette année la portée locale de l’appel aux morts en organisant les 16 et 17 août derniers une rencontre sur les violences de guerre dans l’Europe de la Seconde Guerre mondiale. Elle rassemblait différents historiens européens, spécialistes des Balkans et du Sud du Continent et fût suivie par la population locale. L’initiative rappelle les tentatives opérées par le Parti Communiste à Oradour-sur-Glane au début des années 1950, lorsqu’il avait entrepris de faire de la ville martyre une tribune pour porter un message universel de Paix. Eluard et Aragon se rendirent ainsi dans la cité limousine, à laquelle Les Lettres françaises avaient consacré un numéro dès le mois d’août 1944. Vercors, dans une belle et courte nouvelle, Les Mots (1947), avait fait du massacre d’Oradour-sur-Glane la justification de l’engagement face aux manifestations de la barbarie. Stathis Giannoulis, le maire de Nikoloas Skoufas, envisage les manifestations organisées cette année comme la contribution de la Commune, « petite mais avec une grande Histoire », à « la fraternité entre les peuples ». Bon connaisseur de  l’histoire de sa région, il a choisi d’organiser des rencontres culturelles et historiques, et ainsi de « faire  mieux connaître » le martyr de Komméno.

Comment penser le massacre de Komméno dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, et par rapport aux autres violences dirigées contre les civils ? Le détail des exactions subies par les civils européens entre 1939 et 1945 tourne vite à la comptabilité morbide. Cette dernière est néanmoins nécessaire. Avec une violence démultipliée sur le Front de l’Est et en Grèce, les civils tués durant la Deuxième Guerre mondiale se chiffrent par dizaines de millions. Le décompte et le détail des massacres ont rapidement été l’enjeu de propagande et de controverses diverses, les morts des uns justifiant en retour les massacres contre les autres. Dans la débâcle, Goebbels utilisa ainsi Nemmersdorf, théâtre de la violence vengeresse de l’armée Rouge en octobre 1944, pour galvaniser ses troupes et persuader la population que les Soviétiques ne s’en prendraient pas uniquement aux propriétaires terriens, mais bien à toute la population allemande. 

Partout dans l’Europe occupée, on constate que la Lingua Tertii Imperii et les multiples rouages administratifs des autorités d’Occupation ont transformé dans les rapports officiels les nombreuses actions visant des civils en nécessaires représailles contre des partisans. La justification utilisée à Oradour-sur-Glane dès le 11 juin par Otto Dieckmann, commandant du régiment Der Fürher ­ne fit donc que répéter des mécanismes repérés ailleurs, comme en Epire ou dans le sud de l’Albanie[2]. En dépit du mythe tenace des soldats italiens comme brava gente, assurant une occupation des territoires qu’ils administrent moins violente que celle des Allemands, l’historiographie permet également aujourd’hui de documenter les massacres commis par les troupes  transalpines, comme à Domenikon, en février 1943.

La rencontre historique organisée par dème de Nikoloas Skoufas donne en 2014 l’occasion de réfléchir aux différents processus mémoriels et à la place occupée par le souvenir des massacres dans les sociétés de l’après-guerre. En effet, l’histoire de ces villages rasés et de leurs populations massacrées ne s’arrête pas après l’expérience de la barbarie. Ils deviennent des lieux traversés par les enjeux politiques de l’après-guerre : commémorer Marzabotto et Kefalonia, massacres perpétrés par les Allemands contre les Italiens après l’armistice de Cassibile, permit ainsi en Italie d’escamoter les exactions italiennes dans les territoires sous Occupation et de contribuer à forger l’image des deux guerres – la guerre fasciste, jusqu’en 1943, et la guerre « juste », celle menée contre les Allemands.

Le choix du sujet des violences de guerre apparaît comme aussi essentiel que courageux pour la petite communauté de Nikoloas Skoufas. Comparer les exactions de Komméno avec d’autres cas de massacres permet de contrebalancer l’opinion locale, encore forte, d’une action meurtrière de la Wehrmacht qui ne s’expliquerait que comme une réaction à la présence d’une forte résistance communiste. En Grèce, l’historiographie nationale du contemporain a souffert de la Guerre civile (1946-1949) et de la dictature des colonels (1967-1974), ces deux épisodes ayant contribué à enfouir le souvenir de la Résistance. Des manifestations commémoratives comme celle de Gorgopotamos[3], furent même, en 1964, la cible d’actes de terrorisme perpétrés par l’extrême-droite. Les lignes de force qui structurent la politique grecque ne sont  jamais très éloignées des débats sur la Seconde Guerre mondiale. Au détour d’une question sur l’antisémitisme, on perçoit la proximité des militants de l’Aube dorée (21 sièges au Parlement grec et… un militant dans la salle des débats) avec les écrits des négationnistes français, comme Roger Garaudy. Masquant son ancrage par des actions de distribution de nourriture ou d’accompagnement des personnes âgées, le parti néo-nazi grec bénéficie bien de bases idéologiques communes avec d’autres courants de l’extrême-droite européenne. Elu sans étiquette, Stathis Giannoulis préfère les voir s’exprimer « en plein jour » : c’est pour lui la meilleure façon de combattre leurs idées. Il loue les bénéfices de l’exercice collectif de la remémoration et ceux du travail historique sur l’Occupation, même s’ils ne vont pas sans réveiller de terribles douleurs. Décédée il y a quelques semaines, une des rescapées avait fini par confier à ses enfants ce que sa mémoire avait dissimulé jusque-là : la découverte du corps calciné de sa première fille, au lendemain du massacre de Komméno. Les mots étaient enfin venus à la veille dame, ces mêmes mots qui, désordonnés, envahissaient les personnages de la nouvelle de Vercors face à l’horreur de la découverte du village détruit :

 

Ils marchèrent longtemps entre les corps, entre les tombes.

Les mots venaient sans cesse, crevant à la surface comme des bulles ; et parfois il semblait que ce fût fini ; et puis il en venait d’autres. Et chacun était une torture et un assouvissement.

Les plus durs étaient à venir. Il fallait bien qu’ils vinssent, et parmi eux, enfin, ceux si longtemps jetés en exil… Les deux hommes pleuraient, sur les marches de l’église, en attendant le jour

 


[1] Le Programme Kallikratis, en vue d’économiser des fonctionnaires et de « rationaliser » le territoire, a fait passer en Grèce le nombre d’échelons politiques de cinq à trois, provoquant ce type de rapprochement. Le dème de Nikoloas Skoufas (1779-1818) porte le nom du héros grec, membre de la Filiki Eteria.

[2] Le régiment Der Fürher, responsable du massacre d’Oradour-sur-Glane, appartenait à la division Das Reich. A sa tête, Otto Dieckmann défend la destruction du village auprès de sa hiérarchie en expliquant qu’à la recherche d’un officier enlevé par le maquis, il y a trouvé des cadavres de soldatsallemands et des caches d’armes. Cette version a été démentie par les témoignages des survivants et par les travaux des historiens contemporains.

[3] A Gorgopotamos, la Résistance unifiée avait, en 1943, fait sauter un pont. En 1964, les autorités prétendirent que l’explosion avait été causée par une charge datant de la Seconde Guerre mondiale.

 

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