Steven Seagal et les taties flingueuses

La question du genre au cinéma est volontiers abordée sous l’angle des représentations : comment le masculin et le féminin sont-ils mis en scène ? De quelle façon le cinéma participe-t-il à la fabrique du genre ?

La question du genre au cinéma est volontiers abordée sous l’angle des représentations : comment le masculin et le féminin sont-ils mis en scène ? De quelle façon le cinéma participe-t-il à la fabrique du genre ? Dès les années 1930, Marcel Mauss expliquait comment Hollywood contribuait à uniformiser l’hexis et la démarche des New-Yorkaises et des jeunes Françaises, par l’entremise de films projetés de part et d’autre de l’Atlantique. Mais, s’agissant des industries culturelles, la domination masculine est aussi une question liée à l’organisation du travail : pourquoi les réalisateurs de blockbusters sont-ils majoritairement des hommes ? Comment un acteur-réalisateur aussi progressiste et inspiré que Steven Seagal parvient-il à composer une équipe de tournage à 90 % masculine lorsqu’il tourne le poignant Terrain miné, en 1994 ?

Stephen Follows a rendu public un rapport portant sur la question du genre sur les plateaux de tournage. Celui-ci repose sur l’étude systématique des équipes des 2 000 films dominant le box-office étatsunien depuis vingt ans. Les chiffres révèlent les disparités profondes – disons le plus clairement : le gouffre – entre hommes et femmes dans l’industrie du cinéma. Ainsi, au cours des vingt dernières années, les femmes n’ont composé que 22,6 % des équipes de tournage des succès majeurs du grand écran. Elles sont cantonnées, sagement, à une triade précise : maquillage, casting, costumes. Il s’avère en effet plus compliqué de trouver des cascadeuses, des camerawomen ou des électriciennes (entre 5,1 et 14,8 % de femmes pour ces catégories). Surtout, les fonctions considérées comme directement créatrices et symboliquement les plus valorisantes composent un strict pré carré masculin. Sur le large échantillon considéré, plus de 95 % des réalisateurs et des compositeurs de musique de films sont des hommes. Loin de s’estomper, cette répartition s’est accrue depuis le début du XXIe siècle. L’oscar du meilleur réalisateur décerné en 2010 à Kathryn Bigelow reste, dans l’histoire de la cérémonie, une exception. Seules trois femmes avaient concourue avant elles – et aucune avant 1976.

L’étude de Stephen Follows complète l’analyse peu flatteuse que la New York Film Academy avait diffusée, sous forme de tableaux et de graphiques, à la fin de l’année dernière. Dans les principaux succès des années 2007-2012, les femmes ne représentaient que 30,8 % des personnages autorisés au dialogue. Dans le même temps, les nécessités scénaristiques dénudaient 26,2 % des actrices, pour 9,4 % des comédiens.

Les diverses approches statistiques consacrées à la question montrent un marché du film largement traversé, jusque dans la réception, par le genre. Les films faits par des femmes sont ceux qui se destinent à un public féminin : Sex and the City a été vu en salles à 80 % par des femmes tandis qu’Iron Man rassemblait massivement des hommes. Les genres considérés comme masculins – films de guerre, westerns ou les thriller, sont les moins enclins à accueillir des femmes sur leurs plateaux. On peut donc tenter de résoudre ici l’angoissante énigme que constituait la composition de l’équipe de Terrain miné. Pour mettre à feu et à sang une partie de l’Alaska – je résume ici aussi fidèlement que possible l’intrigue –, autant faire ça entre mecs. Surtout s’il s’agit de durs capables de « boire un bidon d’essence pour pouvoir pisser sur [un] feu de camp » et, comme preuve imparable de leur discernement, de « trouver une pute dans un bordel » (les citations sont tirées des meilleurs dialogues de Terrain miné, et traduites par nos soins).

 

Les "meilleures répliques" de Terrain miné

 

 

Le rapport de Stephen Follows et celui de la New York Film Academy visent à frapper les consciences, dans une industrie souvent sommée par la presse, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, de rendre compte de la façon dont sont représentés races et genres. La disparité symbolique entre hommes et femmes, autant que celle qui affecte la répartition des métiers de la société du spectacle, trouve ses racines dans la culture cinématographique même. Dès les années 1920, la critique du cinéma, alors émergente, fit de la création une affaire d’hommes. La cinéphilie élabora un panthéon de « grands auteurs » masculins, qui devaient « incarner » un art en train de construire sa propre légitimité. Quelques décennies plus tôt, les « ouvrières des Lettres » avaient bien compris les logiques à l’œuvre dans la production de fictions de large circulation. Pour écrire pour le grand public, beaucoup adoptaient une solution radicale, effaçaient leur nom et/ou se faisaient passer pour un homme. Les formes de discrimination qui affectent les industries culturelles depuis le XIXe siècle ne détonnent pas, au sein de sociétés où la domination masculine est présente partout. On peut toutefois s’étonner de la grande constance du phénomène, et de la façon dont il affecte un secteur d’activités dont la particularité est précisément qu’il s’exerce au vu de tous, et parfois même en 3D. Il n’y a pas ici de mécanismes cachés, mais bien un système parfaitement huilé où tout – du mode de production aux formes de récompenses symboliques –, contribue à conforter l’ordre établi du genre.  

On pourrait imaginer une histoire du cinéma revisitée et féminisée de façon radicale. Mais Les Taties flingueuses, Douze femmes en colère, La Bonne, la brute et la truande ou Les Aventurières de l’Arche perdue sonnent bizarrement à nos oreilles, sans doute parce que c’est l’industrie pornographique qui la première a compris toute l’ambiguïté que pouvait contenir la féminisation de succès du box-office (pensons aux Visiteuses ou à In Diana Jones). L’inversion ne fonctionne pas dans le sens voulu – des femmes remplaceraient des hommes au premier plan – mais souligne au contraire combien l’industrie du cinéma nous a habitués à voir, à travers acteurs et actrices, un ordonnancement aussi stable que genré, où les qualités féminines résident essentiellement dans la plastique et la séduction, et dans la capacité à mettre en valeur, par contraste, celles prêtées au genre masculin. Pourtant avare de mots, Steven Seagal les résume aisément dans Terrain miné, à coups de tirades sexistes, bien plus dévastatrices que les explosions que suscitent son personnage.

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