La visite de la morgue

Carte postale "Voyage de Mimi à Paris" © G. Gervais éditeur Carte postale "Voyage de Mimi à Paris" © G. Gervais éditeur

 

À Londres, l'exposition Forensics rejoue sur un mode pédagogique une des attractions favorites du Paris de la Belle Époque : la visite de la morgue. Il y a un siècle, les victimes de faits-divers y étaient exposées pour procéder à leur identification, et les badauds s’y pressaient pour combler leur appétit macabre. L'exposition documente cet aspect de l'histoire des sensibilités morbides, mais son propos majeur est ailleurs : montrer les progrès de la connaissance sur la mort, puis, à l'époque contemporaine, des sciences appliquées au crime. Autour des corps, celui du macchabée, et bientôt celui de son bourreau, s'agencent des savoirs nouveaux, nourris par l'illusion que la rationalité peut triompher des pires criminels.

 La beauté du mort. Cinq salles sombres proposent de suivre les étapes de la résolution d’un meurtre : la scène du crime, la morgue, le laboratoire, l’enquête, le tribunal. Parmi les objets exposés, ce sont, comme au temps de la visite de la morgue, les dépouilles, ou, plus exactement ici, leurs reproductions, qui arrêtent le flux des visiteurs. Des morts anonymes s’offrent au regard, dans une société plutôt habituée à en présenter des artefacts. La logique médiatique de la monstration de la mort est bien réglée, et se circonscrit le plus souvent à des contextes de conflits armés, présents ou passés. Les cadavres s’invitent toutefois aussi dans les musées, et peuvent même se trouver au centre d’expositions. Ainsi, dans les années 2000, l’exposition Body Worlds avait fait le tour du monde, choquant par son emploi de corps humains imprégnés de polymères. Le scandale véritable, relayé par la presse, résidait dans l’origine des chairs présentées – celles, probablement, de condamnés à mort chinois. 

Body Worlds © DR Body Worlds © DR

 

La Wellcome Library qui accueille l’exposition Forensics n’a pas créé un nouveau Body Worlds. Elle repose néanmoins sur un pacte de visite singulier, intercalant des œuvres contemporaines aux objets issus de collections scientifiques. L’Art sert ici à dénoncer, comme le travail de Šejla Kamerić sur la Guerre de Bosnie (1992-1995), qui enferme temporairement le visiteur dans une chambre froide. Mais d’autres pièces ont un statut plus ambigu, et l’on se surprend à apprécier les qualités esthétiques des clichés de Weegee, le photographe qui sillonnait la nuit new-yorkaise et devançait la police sur les lieux de crime, ou celles d'une collection de Kusozu du XVIIIe siècle, estampes colorées de corps en décomposition.

 C’est un constat toujours dérangeant, mais la mort peut être belle. Dans le Paris 1900, de nombreuses maisons parisiennes s’ornaient d’un plâtre de l’inconnue de la Seine. La rumeur voulait que la plastique de cette jeune fille, repêchée dans le fleuve après un suicide, ait poussé un employé de la morgue à conserver l’empreinte de son visage. 

Moulage de l'inconnue de la Seine, début du XXe siècle Moulage de l'inconnue de la Seine, début du XXe siècle















 




On apprit plus tard que les célèbres moulages avaient pour origine probable un modèle emporté par la tuberculose. Pour établir son identité, il manquait à l’inconnue son Holmes, son Juve ou son Lecoq ; pourtant, ils semblaient bien se multiplier à l’époque, et pas seulement dans les romans.

Les sciences appliquées au crime,et notamment l’anthropométrie, le relevé des marques corporelles, le « portrait parlé » et la photographie signalétique participent des formes d’individualisation du contrôle de l’État, alors qu’apparaissent les premiers documents portatifs d’identité. Après  William Herschel, qui l’utilisa en Inde dans les années 1850 pour apposer des signatures sur des contrats, Francis Galton s’empara ainsi de la pratique du relevé d’empreintes digitales, dont il permit, grâce à un système de classification, l’utilisation pour la police.  Médecin raté, Alphonse Bertillon, au départ simple commis aux écritures à la préfecture de Police, systématisa les formes et la nature des relevés des indices corporels, dont il entendait permettre une exploitation de masse par l’usage de la statistique. En 1911, sa notoriété lui valut d’apparaître comme un héros de la série des Fantômas.

Edmond Locard apporta à cet ensemble de techniques nouvelles une philosophie de l’enquête. Elle visait à dépasser le recours aux témoignages. Pour Locard, toute interaction entre deux corps – ici celui du criminel et celui de sa victime – laisse des traces, et une scène de crime recèle forcément des empreintes de pieds, de mains, des cheveux, de la peau, du sang, des fluides corporels, des morceaux de vêtements, etc. En 1912, il parvint ainsi dans l’affaire Lattelle à confondre le petit ami de la victime, en prélevant sous ses ongles des traces de maquillage.

La criminologie et la médecine légale connaissent aussi, précocement, leurs limites. L’antisémite Bertillon échafauda ainsi une théorie délirante pour accuser, scientifiquement, le capitaine Dreyfus d’avoir contrefait son écriture. Des doutes persistent sur les conclusions de Bernard Spilsbury, fameux en Grande-Bretagne pour avoir confondu en 1910 le Dr Crippen. L’expert électrisait littéralement les cours de justice et présentait à la presse les traits résolus de la science opposée au crime. L’examen de ses archives prouve qu’il utilisait son instinct plutôt qu’une approche strictement basée sur les preuves. Les restes humains que Spilsbury avait utilisés pour étayer l’accusation de Crippen du meurtre de sa femme ont récemment été attribués à… un homme.

Bernard Spilsbury   © Hulton Archives Bernard Spilsbury © Hulton Archives




 

La figure de l’expert ès meurtres s’est imposée dans nos sociétés au tournant du XXe siècle, avec une grande rapidité. Le criminel ne produit pas uniquement le crime, mais aussi la loi pour le punir, et avec elle le professeur qui l’enseigne

Dans ce dispositif, l’expert est celui qui donne une grille rationnelle d’explication, qui forge les « profils » des criminels et pourquoi pas – comme dans la dystopie de Philip K. Dick, Minority Report –, finir par anticiper leurs actes. Les sciences sociales sont curieusement absentes de l’histoire de la chasse scientifique au crime. Or, ses agents se révélèrent aussi être les jouets de leurs propres stéréotypes, de leurs préjugés sociaux, ou de leur antisémitisme dans le cas de Bertillon. Ils furent plus largement, comme le reste de la machinerie judiciaire, au service d’une justice de classe.

Il y a un monde entre la réalité sociale du crime et son imaginaire, et l’un des mérites de l’exposition est de montrer la collaboration du monde scientifique à la construction de cet imaginaire. La science fournit aux représentations sociales une grande variété d’objets dans lesquels elle peut s’incarner, et dont l’univers des fictions criminelles, toujours par souci conjoint de réalisme et de mise en scène spectaculaire, a su s’emparer : mallettes scientifiques, tables d’investigation post-mortem, moulages et reconstitutions diverses aux services d’investigateurs largement héroïsés, personnages dénués de failles dans leurs raisonnements. L’illusion de la rationalité est confortée par le recours à ces outils sophistiqués qui ne trompent pas, précisément parce qu’ils sont sophistiqués, et parce qu’ils sont entre les mains d’hommes de science, dont la blouse blanche et le microscope valent prétendument comme gages d’impartialité.

L’exposition s’achève par une station salutaire, devant les photographies de Taryn Simon. L’artiste a travaillé auprès de bénéficiaires du programme « Innocence Project ». Elle a capturé l’image de ces condamnés, finalement disculpés grâce à des tests ADN. Ce sont au total 300 individus qui, depuis 1992, ont profité de ce que la science du crime pouvait avoir de meilleur – soit des techniques mises, en premier lieu, au service du doute.

 Forensics à la Wellcome Collection, Londres (jusqu'au 21 juin 2015), entrée gratuite.


 

 

 

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