Ta mère suce des b**** au théâtre !

Que reste-t-il, une fois adapté au théâtre, d'un classique du cinéma d'horreur ? Joué à West End jusqu'en mars, L'Exorciste interroge notre rapport embarrassé à l'adolescence des filles. La peur, le rire, les réminiscences cinématographiques nourrissent un spectacle qui tient plus de l'expérience du train fantôme que de l'habile création originale.

L'affiche de The Exorcist, présenté au Phoenix Theatre © Phoenix Theatre L'affiche de The Exorcist, présenté au Phoenix Theatre © Phoenix Theatre

Suivant un modèle éprouvé par Broadway, les théâtres londoniens de West End proposent des adaptations spectaculaires de succès cinématographiques. Le Roi Lion, Harry Potter ou Rocky sont ainsi devenus des pièces rentables, avatars d’œuvres-monde étendues sans fin. Le Phoenix Theatre joue L’Exorciste et renoue avec la tradition du spectacle d’horreur, dont la salle du Grand-Guignol, cité Chaptal, fut jusqu’aux années 1960 la meilleure représentante.

À sa sortie au cinéma en 1973, L’Exorciste provoque cris, évanouissements et nausées. Le film de  fait également monter l’inquiétude de psychiatres qui signalent des spectateurs persuadés d’être possédés :

[…] j’ai reçu un autre appel d’urgence, celui-ci d’un jeune et brillant professeur […] qui demandait à me voir […]. Je dus le voir trois fois le même jour pour qu’il puisse divaguer, pleurer, taper des pieds et frapper des poings jusqu’à épuisement. À la fin […] il me dit qu’il ressentait depuis longtemps la présence du Mal en lui mais que L’Exorciste l’avait convaincu que ce Mal était le Diable en personne [1].

Devenu rite de passage sur VHS pour une jeunesse testant sa peur, L’Exorciste contribue dans les années 1970 à installer les nouveaux codes de l’horreur, en exagérant des motifs vus ailleurs – les mutilations de Cris et chuchotements (1972), la possession et l’exorcisme de Mère Jeanne des Anges (1961), etc. Désormais, plus besoin de monstres extraordinaires : le Mal frappe sans raison des individus banals, prenant des voies familières.

Mère Jeanne des Anges (1961), film inspiré de l'affaire des possédées de Loudun © Jerzy Kawalerowicz Mère Jeanne des Anges (1961), film inspiré de l'affaire des possédées de Loudun © Jerzy Kawalerowicz

La violence du film, presque toute concentrée sur le corps d’une fillette de douze ans, interroge encore. Il n’y a pas de morale dans L’Exorciste, où la science puis la religion sont mises en échec. L’héroïne n’apprend rien de son expérience et ne doit son salut qu’au sacrifice irréfléchi d’un autre personnage. Comme Carrie (1976), le film peut apparaître comme une projection inquiète et monstrueuse de la puberté et de la découverte de la sexualité. Le personnage de Regan, la possédée, se caractérise par ses saignements (abondants), son langage (cru), sa peau (douteuse) et son opposition radicale aux adultes. Bref, c’est une ado, mais en pire. Hollywood trahit ici son problème profond avec l’adolescence des filles, traitée par le dégoût ou le ricanement, là où les garçons ont droit à des figures valorisées. Pensons, par exemple, à la façon dont Spiderman enchante les changements qui affectent un corps de jeune homme, aux capacités soudainement et positivement augmentées.

Que reste-il, 45 ans plus tard, de L’Exorciste ? Plus que le best-seller qui l’a inspiré, le film est ancré dans la culture populaire, suscitant suites et pastiches. Dès 1975, Ciccio Ingrassia signe ainsi L’Esorciccio, une parodie italienne à succès qui ouvre une voie qu’emprunte encore Scary Movie au début des années 2000. La télévision est la dernière en date à profiter de l’héritage, avec une série actuellement diffusée sur la Fox.

L'Esorciccio, de Ciccio Ingrassia (1975) © Ciccio Ingrassia L'Esorciccio, de Ciccio Ingrassia (1975) © Ciccio Ingrassia

La pièce jouée au Phoenix Theatre ne relève pas particulièrement le niveau narratif et esthétique des autres productions dérivées du film de Friedkin. Elle vise à faire peur et à faire rire. Elle joue également avec la mémoire du public, sorte d’effet madeleine trempée dans l’hémoglobine ou l’eau bénite. Le spectacle emprunte aux dispositifs des maisons hantées et des trains fantômes, jouant avec les flashs, la brume, les meubles qui volent, les portes qui claquent et les effets sonores divers pour susciter la surprise et l’effroi de spectateurs plongés dans l’obscurité. Ceux-ci suivent les tableaux présentés d’une pièce à l’autre comme ils visiteraient une attraction avec ses squelettes et ses fantômes.

Le comédien Ian McKellen n’apparaît pas sur scène mais prête sa voix et sa britishness à Satan. Les personnages du film et du roman sont bien présents – Regan et sa mère actrice, le tourmenté Karras, Merrin l’exorciste en fin de carrière. Ce dernier est joué par Peter Bowles, vu en 1973 dans La Maison des damnés, histoire de l’envoûtement d’un château imaginée par Richard Matheson.

Comme le film de Friedkin, la pièce écrite par John Pielmeier met en scène des héros sans consistance. Elle réintroduit toutefois des éléments que l’adaptation du livre de William Blatty (1971) avait gommés, comme le premier fils mort ou le père douloureusement absent. Elle esquisse ce que le film ne propose pas, des explications possibles au mal qui s’abat sur l’adolescente.

Mais qui s’en soucie ? Le plaisir du spectateur est ailleurs. Celui-ci attend la reproduction des temps forts du film, l’adaptation sur scène de ce qui l’a choqué ou, avec le temps, amusé. Toutes ces scènes cultes, dont la Toile recense le Canon (https://www.youtube.com/watch?v=l6nmnPfs3EQ), n’apparaissent pas. La fameuse descente des marches la tête à l’envers est oubliée – on imagine qu’elle aurait nécessité une gymnaste surentraînée ou un dispositif technique complexe. Mais la pénétration avec le crucifix, la rotation de la tête à 360°, les litres de gerbe, le corps redressé en croix, sont exécutés comme autant de tours, provoquant les cris et les applaudissements de la salle. Au théâtre, L’Exorciste multiplie les trucs et les astuces de forains, sans doute parce que la peur est désormais ailleurs. C’est parce que les effets de sa mise en scène spectaculaire passent plus rapidement encore qu’une adolescence difficile.

Ta mère suce des b**** en Enfer ! © William Friedkin

 

[1] Ralph Greenson, « A Psychoanalyst’s Indictment of the Exorcist », The Saturday Review, 15 juin 1974 [nous traduisons les propos le témoignage de Ralph Greenson]

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.