Surveiller et produire, ou le paradoxe de la transparence

Les protège-tibias « intelligents » de la sélection espagnole avaient attiré l’intérêt des médias avant l’élimination de la Roja du Mondial : ils permettaient de calculer la distance parcourue par les joueurs et de mesurer leur vitesse d’accélération. Le football professionnel, gagné par la statistique depuis les années 1990, ne fait pas exception. Hors des stades, les outils électroniques de contrôle des travailleurs n’ont jamais été aussi nombreux. Sous un vernis moderne, surfant sur l’intérêt suscité par le big data, émergent des conceptions de l’encadrement du travail que n’aurait certainement pas désavoué, il y a plus d’un siècle, la Compagnie des Mines de Germinal.

Deux micros, des capteurs de position et de vitesse permettant de collecter des données sur la localisation et les conversations interpersonnelles : avec ces éléments, une start-up états-unienne issue du MIT Media Lab fournit à une vingtaine de sociétés cartes et graphiques qui recensent les déplacements et les interactions de leurs employés. Soit la puissance de calcul du sélectionneur de l’équipe espagnole de football offerte à des patrons de succursales, soucieux d’optimiser leur productivité. Les travailleurs signent un protocole garantissant qu’aucune donnée individuelle ne sera transmise à l’employeur, qui légalement ne peut accéder qu’à des statistiques anonymes et agrégées. L’article du New York Times qui détaille ces procédés ne questionne pas la capacité de refus dont disposent les salariés, ni les effets psychologiques de leur transformation en perpétuels rats de laboratoire, bardés de capteurs. Non seulement le capitalisme moderne fonctionne 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, grignotant désormais le temps de sommeil, mais il tend à transformer l’ensemble de l’expérience humaine en 0 et en 1 quantifiables, cumulables, comparables.

Il est significatif de voir les articles consacrés à ces questions voisiner avec ceux traitant de façon plus globale de l’exploitation des données de masse. La presse quotidienne semble difficilement distinguer les enjeux différents qu’impliquent la manipulation de statistiques publiques, l’étude des informations fournies par les réseaux sociaux et les analyses d’un management féru de statistiques qui met en courbes l’ensemble du monde du travail. Rien de neuf ici, en apparence, puisque dès 1913 les ouvriers de l’usine Renault se mettaient en grève contre l’instauration du « système Taylor », que le patronat français réduisait alors à son expression la plus brute : le chronométrage du travail et le « réajustement » du salaire aux pièces. Toutefois, avec les dispositifs offerts par les nouvelles technologies de contrôle, ce ne sont plus simplement le résultat du travail (combien de pièces produites à l’heure ?) ou les méthodes (de quelle façon ?) qui sont soumis à quantification, mais les relations sociales nouées dans l’espace de travail, que l’on corrèle à la productivité. Les capteurs permettent de relever les déplacements du personnel, mais surtout de comptabiliser, de situer et d’analyser leurs interactions (qui parle à qui ? combien de temps ? combien de fois ? pour dire quoi ?). D’une certaine façon, les mouchards modernes systématisent les basses besognes qu’accomplissait Dansaert lorsqu’il quadrillait le coron de Germinal. Haï par les mineurs, le maître-porion n’en connaissait pas moins les noms, les liens, les secrets. Après son renvoi, la Compagnie des Mines, avertie par la cuisante expérience du Voreux, prévoyait de le suppléer par « un vaste système d’espionnage », afin de congédier « un à un, [mais] sans bruit, les hommes dangereux ». Zola ne décrit pas le dispositif, mais le lecteur contemporain peut imaginer un réseau discret d’informateurs, une surveillance devenue impossible à identifier, et donc impossible à détester. Manquent, évidemment, les caméras, les GPS, les ordinateurs et les statisticiens.  Manque aussi le modèle du coaching sportif pour rendre le tout séduisant et prétendument efficace.

Depuis les mises au point de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) et de la Cour de Cassation en 2010-2011, l’actualité relaie différents cas d’usages abusifs de caméras et de systèmes de géolocalisation utilisés pour pister le personnel. En 2011, 1 500 plaintes concernant la surveillance au travail avaient été déposées auprès de la CNIL. Mais quelle est l’efficacité réelle de ces dispositifs, dont l’évocation convoque invariablement le mythe de Big Brother ? Administrative Science Quarterly, peu suspect de défendre ardemment les intérêts de la classe ouvrière, a publié une étude comparant les « performances » d’ouvriers travaillant dans l’un des plus grandes usines de téléphone  au monde, située dans le sud de la Chine. L’espace y est a prioriconçu pour assurer une visibilité et une surveillance optimale des travailleurs (passerelles surplombantes, travées lumineuses, bref, un rêve panoptique). Mais ce sont les ouvriers travaillant derrière d’épais rideaux, installés pour l’expérience, qui se révèlent les plus productifs. L’article passe sous silence les conditions sociales, les salaires, le niveau de qualification des travailleurs, la façon dont la directionpeut faire régner la discipline lorsque les employés ne sont pas protégés par les rideaux. Mais il développe une notion intéressante, celle du « paradoxe de la transparence » : derrière les rideaux, les ouvriers se montrent plus enclin à partager des conseils durant leurs temps d’arrêt, se déplacent le long de la ligne de production pour s’aider. En somme, moins on surveille, plus on produit. Même tirée d’une publication en vue dans le monde du management, la conclusion mérite d’être méditée – et, éventuellement, d’être portée à la connaissance de Vicente del Bosque, le malheureux sélectionneur espagnol.

 

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