Archéologie sensible du monde des fans

Dire son trouble, parler de soi, et opérer une tentative pour entrer en relation avec l’objet de son admiration constituent des mécanismes anciens.

Un fan des Vampires (1915) © Gaumont Un fan des Vampires (1915) © Gaumont
Dire son trouble, parler de soi, et opérer une tentative pour entrer en relation avec l’objet de son admiration constituent des mécanismes anciens. Les archives personnelles des premières stars de cinéma, celles des années 1900 et 1910 que traversent l’expérience de la Guerre, recèlent des billets de fans. Ces derniers permettent de mesurer les effets du vedettariat sur la génération de spectateurs qui découvre l’industrie du cinéma. Ils aident à comprendre la construction de cette intimité paradoxale que fait naître le spectacle des corps silencieux, silhouettes de voleurs, d’aventurières ou  de justiciers. La « fanosphère » et, plus largement, le lien à la vedette dont les sociologues de la culture étudient les manifestations post-modernes ont des antécédents, que documentent ces lettres négligées à des icônes oubliées.

 

Place de Clichy vers 7h05 minutes… je vous attends

L’histoire littéraire témoigne de l’antériorité de l’hommage épistolaire adressé à l’auteur admiré. La République des Lettres institue au XVIe siècle des sodalitates litterariae et nourrit des sociabilités érudites, où les missives permettent l’échange d’informations, le débat mais aussi la signification de son admiration. L’alphabétisation élargit le cercle social des épistoliers, tandis que la part de l’intime dans les correspondances progresse avec le romantisme. Apparaissent les confidences, les manifestations du moi. Si des lecteurs écrivent en 1840 à Eugène Sue pour exprimer leur intérêt pour ses personnages et tenter d’infléchir le cours de ses feuilletons, les fans de la Belle Époque délaissent la question du jugement esthétique, et ancrent leurs envois aux comédiens dans le registre amoureux. En permettant l’incarnation des personnages, le cinéma pousse le public à s’adresser non plus au créateur mais, avec toute l’ambiguïté que le geste peut recouvrir, aux héros même des fictions, à Irma Vep, à Fantômas, à Max Linder. Pour les acteurs du cinéma muet, la fréquence des lettres pressantes, énamourées, désespérées, permet de mesurer un succès que la Guerre, souvent, a interrompu. Dans les années 1910, René Navarre, l’interprète de Fantômas reçoit de nombreux mots d’admiratrices. Les indications biographiques qu’elles fournissent situent la majorité d’entre elles parmi les jeunes employées. « Je passe tous les jours sauf mercredi à la Place de Clichy vers 7h05 minutes… je vous attends », écrit l’une d’elles, tandis qu’une seconde, qui a vu le comédien « tant de fois », lui donne rendez-vous au Wepler, où elle l’a déjà aperçu. Le ton est, souvent, désenchanté : « croyez-vous cela possible de tomber amoureuse d’une personne que l’on a jamais vue qu’en photographie ? […] Je cours tous les cinémas […] heureuse lorsque je vous ai vu et triste à pleurer si vous n’êtes pas au programme […] ».

Ces lettres enflammées sont adressées à une vedette muette dont on aspire à entendre, enfin, le timbre – « mon Dieu, c’est un cauchemar, l’idée que vous pouvez être marié, avec une femme à vous […] qui peut entendre votre voix ». Les messages intimes s’amenuisent à mesure que le comédien disparaît des écrans, et laissent place dans sa correspondance à des échanges majoritairement professionnels. Les lettres de ces fans témoignent à la fois d’une soif de proximité et d’un goût pour la relique. Leurs auteurs entendent extraire la médiation avec le comédien du rapport distant par l’écran et le papier, et dépasser le stade du dialogue écrit monologal – forme paradoxale à laquelle est réduite, précisément, la lettre. Il s’agit de rencontrer la star, de lui transmettre des témoignages biographiques, de se rendre familier. Présent parfois dans la salle de cinéma, fréquentant les brasseries et les boutiques parisiennes, Navarre offre une silhouette qui peut s’extraire de l’écran, et entretenir l’espoir d’une rencontre possible in real life, comme y aspirent les geeks d’aujourd’hui. La photo dédicacée constitue souvent l’objet transitionnel convoité, la réponse minimale attendue de l’envoi. Mais elle n’est pas le seul objet de la convoitise de ces spectateurs. Un correspondant anglais demande ainsi en 1914 à louer le costume du comédien pour un bal costumédurant lequel il compte bien être, à son tour, la vedette. Deux jeunes filles adressent à René Navarre ce qui constitue vraisemblablement une des premières fan fictions de l’histoire du cinéma, sous la forme d’un scénario rudimentaire, où elles incarnent deux parisiennes rencontrant un beau jeune homme, joué par l’acteur.

Votre indifférence me tue

La part des fans dans la correspondance des premières vedettes du cinéma permet de documenter une histoire du trouble que suscite le spectacle des chairs dont l’écran projette les mouvements. Une topographie du corps idéal et désirable se devine – les mains, les yeux « coquins », la « présence » – en des termes retenus. L’expression des sentiments et des sensations, elle, ne souffre pas de limites : « je suis comme une folle », « votre indifférence me tue », « je t’aime ». Ces lettres précèdent dans l’élaboration collective des fantasmes médiatiques l’époque de « Pelvis » Presley ou, plus tard, celle des comédiens d’Hélène et les garçons, dont Dominique Pasquier a montré la contribution décisive à l’apprentissage des sentiments amoureux chez les jeunes téléspectateurs des années 1990, adeptes, eux-aussi, de la lettre à l’idole.

Fans d'Elvis Presley (Ottawa, 1957) © DR Fans d'Elvis Presley (Ottawa, 1957) © DR

René Navarre n’est pas le seul à susciter un culte médiatique précoce. Sa comparse à l’écran, Musidora, constitue un objet de convoitise pour un public hétérosexuel masculin qui construit autour d’elle une image rêvée de la féminité. Elle campe dans les années 1910 des personnages de femme dangereuse, notamment dans Les Vampires de Louis Feuillade, où elle est Irma Vep. Dans un costume de rat d’hôtel qui épouse absolument ses courbes, elle suggère un corps qui coïncide avec les canons de son époque. Alors qu’elle apparaît dans des revues parisiennes, notamment aux Folies Bergères, un jeune homme lui écrit, « guidée par je ne sais quelle puissance mystérieuse » :

 « Je voyais avec délice vos cheveux flottants qui encadrent si bien vos yeux noirs et profonds, je voyais votre cou sans défaut, je voyais vos seins rebondis et dont la fermeté et la ligne auraient fait pâlir de jalousie plus d’une femme de France et de Navarre »

 

Musidora à la période des revues © DR Musidora à la période des revues © DR

 

Durant la Grande Guerre, les films de René Navarre et de Musidora, artistes associés à la réussite de Feuillade et de Gaumont, sont montrés dans des conditions parfois peu confortables. Mais même sur l’écran de fortune du Café Léon, à Toulouse, la comédienne peut hypnotiser une salle entière, « par les radiations que projet[tent ses] regards », comme le rapporte un de ses correspondants. Ses apparitions lui assurent le statut de muse des Surréalistes. Aragon et Breton écrivent une pièce en son hommage, Le Trésor des Jésuites. Ce fandom de l’avant-garde ne constitue pas les seules manifestations du culte suscité par Musidora, dont les archives de la Bibliothèque du Film (BIFI) conservent une dizaine de lettres d’admirateurs. Parmi elles, on compte celles d’aviateurs écrites en 1917-1918, qui constituent un échantillon singulier des lettres du front – 4 millions sont écrites chaque jour durant le conflit – que les historiens de la Première Guerre mondiale ont largement exhumées et exploitées ces dernières années.

Quelque-chose de vous 

Le contexte de la Guerre et l’éloignement rendent peu plausibles l’éventualité d’une rencontre physique, tandis que le rang des pilotes semble tempérer l’expression débridée des sentiments à une presque inconnue. Ces missives entrent dans une économie plus large des représentations féminines des soldats, dont le spectre comprend à la fois le stéréotype de l’ange du foyer veillant sur la famille et  les figures duplices d’espionnes, comme celle de Mata Hari. La quête de reliques – des photographies, des vêtements – et la volonté de faire basculer la star dans l’univers singulier de l’épistolier représentent les éléments récurrents de cette correspondance, comme dans les lettres adressées à René Navarre :

« Vous avez survolé un coin des lignes ennemies et essuyé quelques coups de canons. Vous n’avez pas eu la moindre émotion ! Cela je l’ai constaté en rentrant. Vos grands yeux noirs contemplaient avec autant de sérénité le même point d’horizon et la même expression d’imperceptible sourire se dessinait sur vos lèvres : mes compliments ! Je suis très fier de mon talisman et je place en lui toute ma confiance ! »  

Ici, la photo entretient l’illusion d’une présence. Le cliché de l’actrice est présent dans la carlingue, mais aussi « à la tête d[u] lit de camp ». Parce qu’ils se battent contre « les Boches » pour « le bonheur de vous toutes », les pilotes demandent individuellement « un talisman », un « fétiche » ; l’un d’eux précise « quelque-chose de vous » : « Un bas, ou encore mieux un de vos petits pantalons très rigolos, ou n’importe quoi ; enfin quelque chose de vous qui vous ait touché de très près et que je pourrai embrasser même, lorsque j’en aurai envie ». Pour convaincre de la nécessité de l’envoi de l’objet, un pilote abattu explique que dans les débris, « la seule chose intacte » est une plaque de cuivre indiquant le nom de l’avion. En hommage à la pièce de Théophile Gauthier dans laquelle l’actrice avait trouvé l’inspiration pour son nom de scène, la machine s’appelait « Fortunio ». Le pilote veut y voir « un présage » du lien particulier qui l’attache à l’actrice, mais aussi de ses chances de survie dans la Guerre. 

Ces correspondances sont, dans les archives, sans retours. Elles ne gardent pas la trace des réponses éventuelles des comédiens, dont les lettres de fans indiquent qu’elles sont rares. « Vous êtes donc blessé ou malade pour ne […] répondre à aucune de mes lettres ? », « quand répondrez-vous ? », insistent ainsi les amatrices de René Navarre. Ces documents offrent toutefois une perspective historique à l’étude des fans et de leur univers, dont Henry Jenkins et d’autres en France ont amorcé l’étude. Si l’ère de la convergence numérique rend plus aisé le repérage des activités des fans et leurs créations, sous forme de productions artistiques (fan art), de fan fictions ou d’expressions collectives, les temps plus anciens de la culture médiatique comportent aussi leurs manifestations de spectateurs, ici fragments d’un discours sur soi et ses sentiments à un destinataire étranger. Elles montrent comment le public s’approprie de façon précoce, et souvent sur le mode le plus intime, un univers de spectacles et de fictions élaborés pour une consommation récréative de masse. 


Les lettres de René Navarre sont publiées, en partie par Christian-Marie Pons  dans René Navarre, Fantômas c’était moi. Souvenirs du créateur de Fantômas en 1913, Paris, l’Harmattan, 2013. La Bibliothèque des littératures policières conserve près de 500 lettres de la correspondance de René Navarre.Celles adressées à Musidora sont disponibles à la Bibliothèque du Film.

L'ouvrage de Dominique Pasquier, cité dans le texte est  La Culture des sentiments. L’expérience télévisuelle des adolescents, Paris, Editions de la MSH, 1999.

 



Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.