Michel Zecler et le syndrome Henry Louis Gates

L'agression subie par Michel Zecler rappelle l'humiliation vécue par Henry Louis Gates en 2009. Du Massachussetts à Paris, le même racisme produit et produira les mêmes effets : la mise en danger des vies.

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          Depuis quelques jours, de plateaux de télévision désœuvrés en déclarations paresseuses, de distorsions de lucidité en feintes édulcorées de la réalité, il est de bon ton d’entendre évoquer çà et là le problème de la formation insuffisante des fonctionnaires de police, devant le constat accablant de l’agression dont a été victime Michel Zecler, après bien d’autres. Et personne n’oublie que dans le monde, l’année aura été marquée entre autres par le regain du mouvement Black lives matter après l’assassinat en direct de George Floyd à Minneapolis le 25 mai 2020. Ce qui caractérise pourtant la situation française dans ce contexte, c’est la force et la persistance du déni. Celui qui consiste à nier l’évidence d’un racisme que certains disent systémique, et qui s’est en tout cas tellement ancré dans les consciences dégradées de notre temps, que les points de non-retour ont été atteints depuis longtemps déjà. Or, il s’agit bien de l’un des plus puissants symptômes d’une gangrène du corps social, sans entrer dans une sociologie de comptoir. Tout autant que la résurgence de l’antisémitisme, la virulence renaissante du racisme anti-noir ne concerne plus simplement des options idéologiques nauséabondes, mais bel et bien des réflexes libérés : réactions physiques, et en l’occurrence passage à l’acte quand on porte un uniforme censé vous conférer le pouvoir de cette « violence légitime » dont on ne cesse de nous rabattre les oreilles depuis quelque temps. C’est pourquoi il faut aussi considérer comme symptôme l’évocation de cet argument de la « formation », pour ne pas affronter la question du racisme et du danger mortel qu’il incarne. Cette évocation bien sûr et pour le redire, est une feinte devant le réel, mais il en constitue aussi la négation. Car quand on ne veut pas affronter l’ampleur d’une réalité sociale si dégradée et minée de l’intérieur, il faut nier le danger mortel de l’opinion raciste, même quand on sait qu’elle est hors-la-loi. Mieux vaut alors évoquer un problème de formation insuffisante, pour ne pas se préoccuper de la surreprésentation du vote d’extrême-droite dans les rangs de la police nationale. Mieux vaut même débattre, après tout, de la liberté d’opinion même dans un corps censé garantir l’ordre public. Or, l’opinion raciste est en soi une instance de violence potentielle. Tout raciste légalement armé est dans l’antichambre du meurtre, et tout Noir aux États-Unis sait pertinemment qu’il risque sa vie en étant confronté à un policier blanc : le poids de l’histoire, la puissance des représentations imprègnent et imprégneront longtemps encore les consciences pour tôt ou tard déclencher le passage à l’acte meurtrier chez celui qui, chargé du maintien de l’ordre et armé en ce sens, constitue dès lors un danger pour celui ou celle qu’il craint, qu’il hait, qu’il nie, qu’il simplifie. Aujourd’hui encore, on préfère en France vouer la situation américaine à la spécificité d’une histoire singulière et d’une ségrégation difficile à dépasser, pour croire qu’ici existent des garde-fous et qu’on est loin d’une trajectoire collective faite de violence.

                 Pourtant, la pure barbarie que représente l’agression de Michel Zecler nous démontre qu’ici comme ailleurs (et pour le redire hélas, après la question posée par les attaques racistes subies par Danièle Obono de la part de Valeurs actuelles en août dernier), être Noir dans un pays gangréné par un racisme présent dans les rangs de la police, c’est aussi être en danger. En danger très concrètement, dans la vie quotidienne et dans ce qui semble être la banalité des jours de chacun, et qui peut basculer à tout moment, ici comme à Minneapolis. Michel Zecler pouvait-il imaginer en rentrant chez lui, que quelques brutes en uniformes s’introduiraient à son domicile pour le massacrer à coups de pieds, à coups de poings, à coups de matraque télescopique, sous les injures, et qu’il se retrouverait plaqué au sol, risquant la mort, le meurtre pur et simple en pleine rue sous les yeux des passants ? Il le dit lui-même : il a d’abord cru qu’il s’agissait de faux policiers. Il se dit qu’on est en 2020, qu’on est en France, et que cela ne peut pas arriver. Mais non, la réalité, la plus triviale et la plus effroyable est tout autre : aujourd’hui de vrais policiers, en voyant simplement un homme noir portant une capuche, identifie directement un délinquant en puissance, et dans le 17e arrondissement, ne peut imaginer que cet homme rentre chez lui. Non : ils vont interpeller, défendre les biens des braves gens face au nègre errant qui en plus, n’a pas eu la décence de se masquer. Je ne redirai pas autrement ni ne répéterai ce que j’avais eu l’occasion d’évoquer à ce sujet dans le cas des injures portées envers Danièle Obono en août : tout cela est une évidence, une effrayante et une déshonorante évidence de notre réel. Dans la frise accélérée du temps, le corps noir est à son insu porteur d’une représentation qui vient de loin, une représentation d’infériorisation et qui dans la consciente raciste, est une sensation avant même d’être une idée. Une sensation diffuse dans tant de couches de la société, à tel point qu’on préfère finalement ne pas en parler en pensant qu’avec le temps, cette vieillerie persistante disparaîtra. En attendant, la vieillerie tue. Elle massacre, elle ment, elle se pare de mots, elle commet des faux en écriture, elle a le beau rôle, et elle confère même des étonnements effarouchés à qui découvrirait qu’il vit dans un pays où sévit le racisme, c’est-à-dire l’envie de tuer. Plutôt que de redire tout cela, qu’il faudra bien admettre un jour si on ne veut pas sombrer, mieux vaut se référer à l’un des repères qui, aux États-Unis, voilà onze ans de cela, bien avant la résurgence frénétique des meurtres de Noirs par la police, à équidistance du tabassage de Rodney King et du meurtre de George Floyd, aura alerté sur cette permanence de la représentation raciste, bien après le mouvement des droits civiques. Une affaire qui en 2009 avait défrayé la chronique, sous le premier mandat de Barack Obama.

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Henry Louis Gates est l’une des sommités du monde académique américain, à la fois historien, spécialiste de littérature et brillant intellectuel, professeur à Harvard. Il est l’auteur d’une œuvre importante et reconnue par le monde, et souvent cité pour ses travaux sur les apports « african-amercican » à la culture américaine. Le 16 juillet 2020, le professeur Gates rentre d’une série de tournages pour la télévision et d’un voyage en Chine. Il rentre chez lui, à Cambridge dans le Massachussetts, dans une voiture conduite par son chauffeur à cause d’un handicap. En rentrant, il doit affronter un problème de clé et de dysfonctionnement de la serrure du portail de sa résidence. Mais prévenue par une passante, la police intervient. Les policiers ont été avertis par une femme, l’une de ces Karen de quartier qui ont si peur du noir : elle leur a expliqué que deux hommes noirs sont en train de forcer la serrure d’une résidence privée dans un beau quartier. Arrestation immédiate.

Henry Louis Gates lors de son arrestation par la police de Cambridge en 2009. Henry Louis Gates lors de son arrestation par la police de Cambridge en 2009.
Tu dis que tu es Henry Gates, prof à Harvard ? C’est ça, on verra ça au poste : tais-toi, mets-toi sur le perron, je te fous les menottes, tu me suis et surtout ferme-la. Gates doit sa survie à un problème pulmonaire qui l’empêche d’élever le ton, sinon il s’en fallut de peu pour que comme beaucoup, il se retrouve sous la semelle du flic. Car il n'est pas réellement imaginable par ce policier que l'homme à qui il s'adresse est l'un des plus importants intellectuels américains. Il n'est pas réellement imaginable non plus que cette résidence confortable, dans ce quartier huppé, soit celle d'un vieux nègre en tee-shirt aux prises avec une serrure récalcitrante. Universitaire ou pas, entrant chez lui ou pas, Gates va passer quelques heures en tôle, mais les flics lui disent « on a vu que tu as 40 dollars dans ton portefeuille, tu pourras payer ta caution. » Bien plus tard, Obama prendra attache avec Henry Gates, et moyennant les excuses du policier prendra appui sur cette anecdote pour illustrer la persistance du problème racial. Il faut relire le récit de son arrestation par Henry Louis Gates en 2009, sur Slate.

Alors de Henry Gates en 2009 à Michel Zecler en 2020, y a-t-il continuum, quelques mois seulement après le meurtre de George Floyd ? Sans doute - sauf que Michel Zecler, lui, a failli perdre la vie pour de bon, sous un acharnement proprement psychopathique. Ce que je nomme syndrome Henry Gates, c'est ce que révèlent les déboires subies par l'intellectuel américain en 2009, à savoir qu'aux yeux d'un authentique raciste sous uniforme, prédomine votre couleur de peau qui fait de vous un délinquant potentiel. Et si vous vous hasardez à protester ou, après James Baldwin, dire à ce raciste armé, « I am not your nigger », vous risquez simplement votre vie. Mais peut-on, au gré d’une « formation » suffisante, identifier un raciste et l’exclure d'un corps régalien avant qu’il ne tue ou qu’il n’agresse ?  Peut-on au moins éviter que tout raciste puisse porter une arme au nom de l'État, ou prétendre être un « gardien de la paix », quand son opinion illégale est en soi attentatoire à tout ordre public ? Des alertes comme celles-là, après l’agression subie par Théo Luhaka, après les meurtres d’Adama Traoré, de Cédric Chouviat, de Steve Maia Caniço, de Rémi Fraisse, après les dizaines d’éborgnés et de mutilés des Gilets Jaunes, illustrent aussi que le racisme côtoie le déferlement indistinct de la barbarie. La volonté d’humilier, de frapper et de renverser des femmes de tous âges, les jeunes mis à genoux mains derrière la tête, les coups de pieds portés à des manifestants évanouis, les matraquages sous les porches, les gifles, les tirs sans sommation, les noyades, les étouffements. Tout cela, c’est notre réel, aujourd’hui, en France. Les débats médiatiques continueront, comme les controverses débiles, contradictoires et spécieuses entretenues par les donneurs d’ordre. Et aussi les émois d’opérette, les lettres facebookées offusquées choquées. Le racisme du moment dit un mépris plus général pour les êtres humains, une détermination à blesser, un déferlement inouï contre chacun. Une barbarie portée envers chacun et dont chacun devra, désormais, avoir conscience avant d’en être lui-même victime.

 

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