Fausses citations sur Internet : entre pastiche et transfert

La diffusion de fausses citations attribuées à de nombreux auteurs est monnaie courante sur Internet. Une pratique répandue et le plus souvent ignorée par ceux qui s'y laissent prendre.

Pas un nom qui compte dans l'histoire de la littérature mondiale qui ne soit concerné, pas un écrivain célèbre qui n'y échappe : les fausses citations pullulent sur Internet, de quoi en avoir le vertige. Depuis plusieurs années, le mouvement n'a jamais cessé, et s'est pour ainsi dire « normailsé », banalisé et imposé à mesure même de l'inefficacité des protestations qui çà et là se font jour. À l'heure de la primauté de Wikipédia comme source d'information, rien n'y fait : on a beau souligner auprès des élèves, des étudiants et de tout un chacun que tout ce qui se trouve sur Internet n'est pas forcément digne de foi, le crédit accordé à ce qui est en ligne est encore la règle et il faudra bien des efforts pour qu'un esprit critique salvateur change la donne en la matière. Si on y ajoute la paresse de la vérification des sources, paresse elle-même proportionnelle à la rapidité d'obtention en quelques millièmes de secondes, de la réponse googlisée à n'importe quelle requête... le mouvement n'est pas prêt de s'essoufler.

transfert
Le phénomène particulier de la fausse citation a en soi quelque chose de sidérant, quand il ne concerne pas seulement la mauvaise citation, tronquée de son exactitude (cas si fréquent) : la totale création d'une citation attribuée à un auteur provient à son origine d'un acte de faussaire qui, quand il ne relève pas de la simple plaisanterie potache, rappelle mutatis mutandis ce qu'en psychanalyse on entend par mécanisme du transfert et qui, en l'occurrence et par extension, expliquerait cette volonté de mettre ses propres mots sous la signature d'un auteur célèbre et ce faisant, de bénéficier à son tour de l'admiration qui lui est portée. L'hypothèse vaut ce qu'elle vaut, elle permet en tout cas de s'expliquer ce besoin compulsif, sous l'anonymat le plus rassurant, de s'attribuer la signature d'un grand nom de la littérature. Le pastiche, qui existe lui aussi, se signale le plus souvent, spontanément ou après coup. Le transfert en revanche demeurera toujours dans l'anonymat, sous pseudonyme ou sans possibilité d'identification. Warhol et le « quart d'heure de gloire » dont sera friand tout un chacun n'est pas loin, même en prenant en compte l'anonymat. La fausse citation est bien souvent, un plaisir solitaire.

En donnant la possibilité à leurs utilisateurs de proposer à tout un chacun certaines citations de leurs choix, certains sites littéraires tels que Babelio fournissent un terrain de jeu inespéré aux écrivains imaginaires qui sautent sur l'occasion pour revêtir, le temps d'une connexion, l'identité fantasmée d'un auteur longtemps admiré, jusqu'à vouloir « écrire comme lui ». Et ce que l'édition ne permettrait pas, Internet alors le rend si aisé, en quelques clics. La trace ainsi posée demeurera pour plusieurs années, si ce n'est pour toujours, pour n'avoir été débusquée par personne. Commence alors l'autre destin de la fausse citation mise en ligne : sa diffusion exponentielle. On n'est plus étonné de la rapidité de propagation, de la diffusion décuplée dont seul est capable le numérique, et ce n'est pas aujourd'hui qu'on le démentira, à l'heure des fake news quotidiennes amplifiées par les réseaux sociaux. Mais la fausse citation a ceci de particulier, là encore : touchant un domaine de la connaissance (la littérature), ceux qui la diffuseront le feront souvent dans un contexte d'illustration d'un propos tout à fait sérieux, d'une démonstration ou d'une présentation, assurant par là-même la perennité de la diffusion. Anoine Compagnon avait naguère étudié le phénomène dans La citation de seconde main. Aujourd'hui, la source étant censée avoir été « validée » par un site Internet, la chose suivra par la suite le tout-à-l'égoût des réseaux sociaux, Facebook en tête, chacun y allant de ses like en pagaille, de ses pouces levés dans l'enthousiasme béat et lourd et autres émojis de joie un peu bavante, devant une telle trouvaille. 

Des exemples ? Un catalogue n'y suffirait pas. Pourtant, il serait louable, un jour, de compiler certains cas représentatifs. Je me fonderai pour l'heure sur un exemple récent, dont en tout cas récemment la capacité de diffusion a été illustrée. Il se trouve qu'en vertu de la beauté de sa langue même, en vertu aussi de l'imaginaire associé à son parcours, Saint-John Perse est fréquemment l'objet de ce type de fausse citation. Et récemment donc, un court sujet de la série « Invitation au voyage » d'Arte, diffusé le 3 avril dernier est tombé dans le panneau, illustrant ce crédit aveugle accordé à tout ce qui se trouve sur Internet. Car oui, même Arte, censée être une chaîne culturelle, fonctionne selon ce crédit insensé : en amont de la préparation de ce petit sujet sans grande prétention (louable au demeurant, bien que reprenant un certain nombre de poncifs sur la biographie de Perse - le sujet a tout de même quelqu intérêt à commencer par un courte entretien avec Patrick Chamoiseau), on aura simplement repéré sur Internet un cerain nombre de citations représentatives ou prétenduement telles, sans aucune vérification dans l'œuvre éditée. Qu'à cela ne tienne... Même si l'une d'entre elles, plus que douteuse (mais pour en douter, il faudrait déjà connaître ce qu'est le style de Saint-John Perse), était assortie, sur le site choisi comme source fiable, d'une indication qui ne pourrait fournir de référence à une citation, à savoir « VentsChroniqueChant pour un équinoxe de Saint-John Perse » - ce qui en soi ne veut rien dire, quand il est question de trois œuvres distinctes... Peu importe donc : on reprend la prétendue référence telle quelle, pour le texte de la voix off du petit sujet qui en fait mention sans sourciller. Voici donc tel qu'en son jus, cette citation toalement créée de toutes pièces, qui intervient à 3'30" de la vidéo : 

La Guadeloupe mystique de Saint-John Perse © Invitation au voyage

Or donc... Il se trouve qu'en re-citant à leur tour ce prétendu extrait de, je cite « VentsChroniqueChant pour un équinoxe de Saint-John Perse », les réalisateurs de ce petit reportage ont utilisé ni plus ni moins une fausse citation, créée sous pseudonyme et mise en ligne sur Babelio depuis 2014, et dont je fournis ici une capture, pour peu que la chose soit un jour supprimée, comme on peut l'espérer. Je demande d'être attentif à la disposition initiale de la chose sur le site, le livre dont est censé être tiré le passage figurant à gauche, et son titre précisé avant même ledit passage, sous le pseudo de l'utilisateur : 

faussaire4

 Il se trouve aussi qu'on peut relire cette même citation çà et là sur Facebook, diffusée de la part de ceux qui de bonne foi ont cru y voir du Saint-John Perse, trompés par les syntagmes en effet persiens de « grand vent », de « rose de luxure » entre autres, et pleinement fourvoyés par le ton si éloigné de Perse, sans compter les « senteurs de vanille » rappelant la poésie exotique d'un Daniel Thaly.

J'ai eu l'occasion de faire état de cet exemple assez préoccupant en soi, sur mon site Sjperse.org, dans son actualisation de juin 2017.

Les dégâts sont donc bien là : la diffusion assurée comme « organiquement » par ce type de fausse citation mise en ligne, accroît sans cesse l'audience du faux. Qu'on s'en saisisse, dans l'urgence.

Loïc Céry (Institut du Tout-Monde / ÉdouardGlissant.fr / Sjperse.org)

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