Les archives d'Édouard Glissant déclarées Trésor national : reconnaissance et valorisation d'un fonds exceptionnel

bezaudin7.jpgQuelles voies emprunter, devant un fonds d'archives exceptionnel et surtout devant les archives si particulières que constituent les manuscrits, les ouvrages annotés, les dossiers patiemment accumulés, d'un écrivain ? Ce qui s'y lit, c'est non seulement cette patiente accumulation de la matière-création, mais c'est aussi la trace (le mot nous sera secourable) non du génie fulgurant, mais du labeur éminemment humain qui est au fondement de toute grande œuvre. Tout au long des dizaines d'années au cours desquelles se sont développées les études de critique dite génétique, on connaît l'importance de ce type de fonds et ces voies à emprunter, pour diverses qu'elles soient, sont aujourd'hui choisies en connaissance de cause : le trésor, c'est avant tout cette masse qui permettra au chercheur, à l'étudiant et plus tard au lecteur, d'entrer dans l'intimité de la création, dans les coulisses si prégnantes de l'œuvre se construisant. 

En novembre 2014, la Ministre de la Culture Fleur Pellerin a, par arrêté, attribué le titre de Trésor national aux archives d'Édouard Glissant, selon un processus désormais bien rôdé dans la législation culturelle. Pour mieux comprendre le déroulement et les enjeux de ce classement, le site officiel Édouard Glissant.fr présente un dossier intitulé "Les archives d'Édouard Glissant déclarées Trésor national". On y trouvera la synthèse de l'événement intervenu en novembre 2014, assorti des liens utiles vers les textes de l'arrêté ministériel ainsi que de l'avis argumenté de la Commision consultative des Trésors nationaux, mais aussi une présentation du spécialsite des archives de Glissant, Raphaël Lauro et un entretien avec Sylvie Glissant, directrice de l'Institut du Tout-Monde : http://edouardglissant.fr/tresornational.html

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Je ne me bornerai pas ici à rappeler les données de cette présentation. Je voudrais surtout attirer l'attention sur la vraie nature de ce classement intervenu fin 2014, et c'est celui d'une reconnaissance et d'une valorisation cruciales. 

Le problème de la conservation des bien culturels est d'autant plus fondamental que nous sommes en train de vivre actuellement, en temps réel, la destruction irrémédiable d'un patrimoine exceptionnel de l'humanité, à Palmyre en Syrie. Le problème rejoint d'ailleurs les débats qui ont cours actuellement entre les pays anciennement spoliés de leurs bien culturels, et les musées occidentaux. Je ne me réfugierais pas donc derrière l'argument lénifiant qui consisterait à vous dire qu'après tout Glissant est un auteur français, même s'il est issu d'outre-mer. Non, je ne dirais pas ça, car en effet (voyez donc la nuance), je pense que la Martinique pourrait très bien se prévaloir d'un "droit" en la matière, pour ce qui est des archives de Glissant. Ce que je dis tient compte de la spécificité de la loi qui définit le statut de "trésor national", mais aussi de la spécificité toute particulière pour risquer le pléonasme, de la potentielle conservation et de la potentielle mise en valeur dont sont capables les musées nationaux français et dans le cas qui nous intéresse, de la BnF. Clairement, ce qu'il faut réaliser, c'est la haute qualité de conservation et de valorisation de fonds aussi inestimables quand ils sont pris en main si j'ose dire par des institutions culturelles de cet ordre. Pour l'heure, c'est une réalité, que vous ne pouvez pas nier honnêtement : un fonds d'archives aussi précieux pour nous tous (je veux dire, nous Antillais, nous Français, nous êtres humains en général) ne peut être mieux valorisé que si un jour il se trouvait être pris en charge par la BnF. C'est simplement un fait. La BnF, l'IMEC, la Library of Congress, la British Library, sont des cas uniques dans le monde, pour ce qui a trait à la conservation et à la valorisation du partimoine écrit de l'humanité. Et c'est à ce point du raisonnement que je vous demande de réfléchir à la chose suivante, qui est d'ailleurs au cœur de l'actualité hélas : voyez le sort d'autres "trésors" de l'humanité quand il se trouve que les guerres et les instabilités géopolitiques les soumettent à tous les risques, carrément de destruction irrémédiables. C'est le cas aujourd'hui (et on ne peut pas y penser sans frémir) des trésors, vestiges des civilisations sumérienne et assyrienne, dans les musées d'Irak mis à sac par les islamistes. Ce fut le cas des manuscrits de Tombouctou, également détruits par les mêmes il y a quelques années. Des pans entiers du patrimoine de l'humanité, partis en fumée. Du fait du contexte, bien sûr, mais également du fait de la fragilité extrême des conditions de conservation en vigueur dans des pays hélas instables et cruellement menacés. Alors justement, réalisez que c'est précisément que que l'UNESCO a essayé de contrer depuis des années, avec le statut de "Patrimoine de l'humanité". Mais même ce statut ne peut garantir, pour des zones aussi pentiellement menacées justement, la protection des œuvres et des archives, qui appartiennent à tous, c'est-à-dire au monde entier justement.

 La France tente, par le statut de "Trésor national", d'assurer une sorte de "sanctuarisation" de ces biens culturels, mais remarquez bien qu'il ne s'agit aucunement de "préemption". Le statut protège contre la dispersion hors du territoire, mais laisse tout à fait ouverte l'acquisition du bien par une institution reconnue. Et justement, dans le cas qui nous intéresse, le Conseil régional de Martinique serait justement pressenti aussi pour collaborer à une action de valorisation. Mais réalisez bien qu'aucune institution n'est aussi bien placée que la BnF pour garantir ceci. Je vous parle là, d'une expertise que personne qui n'y a pas été confronté ne peut même imaginer : les conditions de conservation en vigueur à la BnF sont enviées dans le monde entier ; pareil pour les capacités de diffusion, avec des numérisations de qualité inégalée (voyez Gallica). C'est un fait, que nul ne peut nier, et qui a déjà une histoire, depuis Mérimée en passant par Malraux : les conditions de conservation et de diffusion des œuvres d'art relèvent en France, d'une excellence qui est enviée dans le monde. Alors bien sûr, la constitution du fonds de ces musées est une chose discutable (et d'ailleurs discutée - je suppose que vous avez dû vous intéressée à la restitution des têtes maoris à la Nouvelle Calédonie et à la Nouvelle Zélande), mais les conditions de valorisation du patrimoine y atteignent un niveau encore une fois qui doit faire réfléchir au sens même de ce qu'est pour l'humanité entière la transmission des œuvres.

 Le souci est réel en matière de reconnaissance de diffusion par la Martinique. La Région Martinique est pressentie pour participer activement à la numérisation des fonds. Rappelez-vous que la déclaration de Trésor national n'est pas faite pour s'accaparer d'un bien, mais pour le protéger, en attente d'une acquisition institutionnelle reconnue et duement validée et ce, dans un processus tout à fait ouvert. 

Toute cette réalité devrait déjà rassurer tous ceux qui pourraient craindre une muséification de Glissant par ce classement, quand il est avant tout question, encore une fois, de reconnaissance de la valeur d'un fonds et des conditions de sa valorisation. Mais c'était aussi sans compter les quelques polémiques faciles, complaisantes et qui relèvent de l'esprit de système, qu'on a essayé de faire naître, à propos de l'appropriation "coloniale" qu'il y aurait là. À vrai dire, devant les enjeux, l'argument est si navrant en lui-même que tout d'abord on est tenté de l'ignorer. Et puis après tout, pourquoi ne pas en profiter pour rappeler tout d'abord un fait aisément vérifiable, et qu'il serait loisible d'argumenter à maints égards. Ainsi, Glissant fut avant tout reconnu à l'extérieur de son pays. Je passe sur le déroulement de sa carrière littéraire, pour me concentrer sur ceci : il ne s'est jamais vu proposer de chaire à l'Université Antilles-Guyane. Vous le savez, il fut "Distinguished Professor" à CUNY (City University of New York), à LSU, Lousiana State University, à Baton Rouge et Southern University (Faulkner Mississippi est dédiée aux étudiants de Southern University). Cette carrière brillante d'universitaire, littéralement adulé par ses étudiants, s'est faite donc loin de sa Martinique natale. L'expérience inoubliable de l'IME (Institut martiniquais d'études fondé en 16967) se sera soldée par des déconvenues personnelles bien pesantes pour Glissant lui-même (et notamment une mise à l'écart de l'établissement qu'il avait lui même fondé, quand en 1993 il voulut remonter le niveau des étudiants, bien en baisse). Et quand dans les années 2000, l'écrivain voudra fonder son Musée martiniquais des Arts des Amériques (M2A2), il ne rencontrera sur son chemin qu'une suite d'atermoiements politiques navrants. Et pourtant, Glissant est toujours demeuré viscéralement attaché à son pays, son "lieu incontournable" comme il l'appelait. C'est pourquoi les suites de ce classement en Trésor national de ses archives sont envisagées en étroite collaboration avec le Conseil régional de la Martinique.

Et puis comment dire ? Comment exprimer à tous ceux qui se prévalent encore des visions les plus claquemurées, des étroitesses les plus désolantes, qu'il serait temps d'arrêter d'envisager toute institution française pour le suppôt du colonialisme, d'arrêter de voir de la spoliation et de l'appropriation en tout geste d'une telle institution, parce que "nationale". Arrêter les postures, les caricatures, les simplifications. Mais tout cela, ce n'est qu'un vœux très pieux, quand les réflexes les mieux ancrés prévalent encore. Alors peine perdue, il faut laisser dire, et choisir plutôt de faire, envers et contre tout, dans le sens de la diffusion la mieux pensée : la diffusion de la parole et de l'œuvre de Glissant qui nous est indispensable, qui nous attend et nous oblige, nous autres Antillais, nous autres Guyanais, nous autres Français, nous autres du monde ouvert, nous autres femmes et hommes de la Relation.


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