Du pouvoir comme objet transitionnel

Étranges semaines où le pouvoir politique verse dans la surenchère. Mais jours si salutaires, où tout un chacun veut à nouveau écrire l'histoire. Face à un blocage politique, la parole d'un peuple qui réapprend à parler à voix haute.

Parmi les intuitions les mieux pensées devant la si préoccupante crise du pouvoir désormais patente en plein mouvement des « gilets jaunes », on a pu écrire çà et là que décidément, le personnel politique n’était pas à la hauteur des événements. Et certes, un gouvernement d’abord décontenancé, ensuite en retard sur le cours des choses et qui aujourd’hui se raidit en rodomontades dérisoires, n’est pas fait pour rassurer. Inadaptation au temps et au surgissement de l’événement : l’histoire rattrape soudain qui pensait pouvoir s’y soustraire sous l’imperium du néo-libéralisme donné pour cercle de la raison. Peur panique du peuple : « quel peuple ? » s’interroge le président lors de ses vœux, empressé de parler de « foule haineuse » aux instincts mauvais et au parfum de populace – lui qui naguère avait nommé les « gens qui ne sont rien », les ouvrières illettrées, les chômeurs qui « foutent le bordel » et feraient mieux de travailler pour « s’acheter un costard », les « fainéants » et les jeunes appelés à traverser la rue pour trouver un emploi - et même ces lointains kwassas kwassas qui « ramènent du Comorien ». Trouble de l’égo, imperceptible vacillement de l’humeur : « j’ai pu déranger ou choquer », mais quelques jours plus tard, le ton martial et le verbe haut, la verticalité retrouvée, Jupiter debout à nouveau, à la voix amygdalienne et aux accents zézayants de redresseur de foule. L’inadaptation, la peur, le trouble, le vacillement et aujourd’hui un affolement dangereux et une surenchère dans le rapport de force, donné pour détermination : on pourrait être légitimement tenté par une psychanalyse sauvage qui diagnostiquerait là comme un inquiétant mélange, celui d’un pouvoir exercé dans le fol orgueil de la légalité acquise par l’élection comme seule aune de la démocratie, sans aucun souci d’une légitimité largement érodée. Tout se passe comme si une vaste immaturité s’était emparée des sphères où l’on exerce le pouvoir comme un enfant viscéralement attaché à son nounours, son objet transitionnel : « Malheur à la ville dont le prince est un enfant! » (L’Ecclésiaste) 

Cette Ve République, fondée en d’autres temps et par d’autres trempes, connaît-elle la lente décrépitude d’un système appelé à se dissoudre peu à peu ou à disparaître dans le chaos ? « Coup d’État permanent » pour Mitterrand, « forfaiture » pour Monnerville (à propos de l’élection du président au suffrage universel direct en 1962), la Constitution a pourtant été calibrée pour un certain type d’exercice du pouvoir, selon lequel remettre en jeu la légitimité d’un mandat ou d’une majorité n’est pas un tabou, mais au cœur même d’une conception institutionnelle. Une conception dans laquelle « dissolution » n’est pas un gros mot, ni un vain mot, ni même un mot illusoire. Mais est-on sûr d’être encore sous la même latitude qu’un de Gaulle qui au lendemain même du « Non » au référendum sur la régionalisation le 27 avril 1969, démissionna de ses fonctions le 28 ? Ou même d’un Chirac qui moins de deux ans après un mouvement moins ample que la crise d’aujourd’hui, dissout l’Assemblée en 1997 ? La notion de « personnel politique », commune aux historiens, engage aussi d’être réaliste face à une ère où le calcul (qui en soi a toujours existé en politique) a pris le pas sur une pratique qui demeurerait fidèle à l’esprit de la Constitution. Un personnel qui pourtant manipule encore les mots d’avant : les « agitateurs », les « factieux », les « séditieux », la « peste brune » pour disqualifier une population qui a le mauvais goût de rejeter une politique qui l’étouffe au profit d’une minorité de possédants. Ces anachronismes-là reflètent une plus grande faille, celle d’un conflit de temporalité que nous avons sous nos yeux : on feint de fonctionner comme si on en était encore au début des années soixante, avant les crises, avant la dislocation du corps social et ses brusques bouffées collectives. Une époque où il suffisait – croyait-on – de hausser le ton pour se faire obéir par la foule haineuse. 

Truisme : « les temps changent », les temps ont changé, et le peuple lui-même morcelé et méprisé comme agrégat de consommateurs serviles se recompte, se reconnaît aux carrefours (ronds-points) et passe du statut d’ « invisibles » à celui de citoyens fluorescents. Et récalcitrants : des « têtes dures » comme dirait Jean-Luc Mélenchon. Et bruyants : le vacarme vient de loin, il fait suite à un long silence. Les journalistes béhèphèmes s’insurgent : « On a déjà connu des émeutes, mais quand même pas dans ces quartiers-là, ce n’est pas normal ! » Un ancien ministre à la calvitie respectable s’émeut et apostrophe un giletjaune : « Mais enfin, qu’est-ce que vous voulez à la fin ? qu’on paye un député moins de 5000 euros ? » Un éditorialiste postillonne : « L’économie, c’est quand même une science, merde ! »

 Une « sensibilité nouvelle » émerge, et qui ne veut plus se taire. C’est encore, c’est toujours à Édouard Glissant que je reviens – lui qui écrivait en 1981 dans Le Discours antillais : « On ne saurait inscrire cette sensibilité nouvelle dans un cadre neutre où les acuités politiques s'éroderaient étrangement, et où nul n'oserait plus parler de lutte de classes sinon à voix basse et voilée. »

Il faudrait peut-être réapprendre à parler à voix haute : « Des gens qui ne sont rien » ? « Nous ne sommes rien, soyons tout. »

 

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