L'élection de Trump: les États-Unis devront entrer en résistance

De l'élection de Donald Trump. De notre sidération. De notre cécité devant l'époque. De notre entrée en résistance.

En ouvrant son Traité du Tout-Monde en 1997, Édouard Glissant nous disait :

"On nous dit, et voilà vérité, que c'est partout déréglé, déboussolé, décati, tout en folie, le sang le vent. Nous le voyons et le vivons. Mais c'est le monde entier qui vous parle, par tant de voix bâillonnées. Où que vous tourniez, c'est désolation. Mais vous tournez pourtant."

La sidération de tous ce matin, devant la nouvelle de l'élection de Donald Trump à la tête des États-Unis, est-elle feinte ou participe-t-elle d'une cécité manifeste, d'une profonde surdité devant la montée de la réaction et des idées les plus rétrogrades dans le monde ? Le bal pourtant, déjà connu, se joue encore sous nos yeux : les sondeurs qui n'ont sondé que leur propre projection, les politologues qui ont minoré ce qui pourtant est advenu. Et puis le fait accompli, la chose si impensable, maintenant avérée. On nous disait à tous déjà il y a quelques années de cela que le FN ne dépasserait jamais un certain étiage électoral. En France même, il y eut les dernières régionales, et puis maintenant Marine Le Pen donnée dans la plus extrême banalité du moindre commentaire prospectif sur les élections présidentielles de 2017, comme "incontournable" au second tour. Un brutal retour de l'Histoire, dans ce qu'elle porte de remugles, et comme une menace généralisée de la prise de pouvoir de ce à quoi pourtant on a appris à s'accoutumer : les discours racistes, xénophobes, machistes, homophobes, vulgaires. La télé-réalité donnée comme esthétique de l'époque, référence culturelle déjà.

Et puis les murs : ceux qui ont été édifiés dans les consciences, et celui qui va bientôt être construit à la frontière mexicaine. Et puis la commune inadéquation de tous, à contrer cette sorte d'avalanche, ces reculs et ces insultes à l'humanité. Et puis le ronronnement incessant des médias qui déjà ont tout compris : leurs erreurs de la veille portées en bandoulière, les "experts" de la veille changeant leur expertise le lendemain, et vous proposant leurs toutes nouvelles mises en perspective. C'est certainement vous, oui vous, qui n'aviez pas compris, on va vous réexpliquer. Et ce matin, on nous a parlé de la profonde "élégance" du premier discours de Trump, président élu. Oui, l' "élégance" de Trump.

Mais rien, désespérément rien dans tout ce fatras, ne permettra d'accroître la vraie conscience de chacun devant l'effritement accéléré du monde, ni de cette accoutumance quotidienne au n'importe-quoi. Reste uniquement, par temps de grand danger, le plus salvateur réflexe, celui de la résistance. Premier antidote d'urgence : relire l'appel contre les murs d'Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau de 2007. 

appelcontrelesmurs

 

 

 "(…) La tentation du mur n’est pas nouvelle. Chaque fois qu’une culture ou qu‘une civilisation n’a pas réussi à penser l’Autre, à se penser avec l’Autre, à penser l’Autre en soi, ces raides préservations de pierres, de fer, de barbelés, ou d’idéologies closes, se sont élevées, effondrées, et nous reviennent encore dans de nouvelles stridences. (…)

 (…) La moindre invention, la moindre trouvaille, s’est toujours répandue dans tous les peuples à une vitesse étonnante. De la roue à la culture sédentaire. Le progrès humain ne peut pas se comprendre sans admettre qu’il existe un côté dynamique de l’identité, et qui est celui de la Relation. Là où le côté mur de l’identité renferme, le côté Relation ouvre tout autant, et si, dès l’origine, ce côté s’est ouvert aux différences comme aux opacités, cela n’a jamais été sur des bases humanistes ni d’après le dispositif d’une morale religieuse laïcisée. C’était simplement une affaire de survie : ceux qui duraient le mieux, qui se reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec l’Autre : compenser le côté mur par la rencontre du donner-recevoir, s’alimenter sans cesse ainsi : à cet échange où l’on se change sans pour autant se perdre ni se dénaturer.

  (…) Les murs qui se construisent aujourd’hui (au prétexte de terrorisme, d’immigration sauvage ou de dieu préférable) ne se dressent pas entre des civilisations, des cultures ou des identités, mais entre des pauvretés et des surabondances, des ivresses opulentes mais inquiètes, et des asphyxies sèches. Donc : entre des réalités qu’une politique mondiale, dotée des institutions adéquates saurait atténuer, voire résoudre. Ce qui menace les identités nationales, ce n’est pas les immigrations, c’est par exemple l’hégémonie étasunienne sans partage, c’est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c’est la marchandise divinisée, précipitée sur toutes les innocences, c’est l’idée d’une « essence occidentale », exempte des autres, ou d‘une civilisation exempte de tout apport des autres, et qui serait par là-même devenue non-humaine. C’est l’idée de la pureté, de l’élection divine, de la prééminence, du droit d’ingérence, en bref c’est le mur identitaire au cœur de l’unité-diversité humaine.

 (…) Mais la folie serait de croire inverser par des diktats le mouvement des immigrations. Dans le mot« immigration » il y a comme un souffle vivifiant. L’idée d’« intégration » est une verticale orgueilleuse qui réclame la désintégration préalable de ce qui vient vers nous, et donc l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer les différences qui se dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se défait pas de sa prétention altière. Le co-développement ne saurait être un prétexte destiné à apaiser d’éventuels comparses économiques afin de pouvoir expulser à objectifs pré-chiffrés, humilier chez soi en toute quiétude. Le co-développement ne vaut que par cette vérité simple : nous sommes sur la même yole. Personne ne saurait se sauver seul. Aucune société, aucune économie. Aucune langue n’est, sans le concert des autres. Aucune culture, aucune civilisation n’atteint à plénitude sans relation aux Autres. Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, c’est la raideur du mur et la clôture de soi. (…)

 Les murs menacent tout le monde, de l’un et l’autre côté de leur obscurité. C’est la relation à l’Autre (à tout L’Autre, dans ses présences animales, végétales, environnementales, culturelles et humaines) qui nous indique la partie la plus haute, la plus honorable, la plus enrichissante de nous-mêmes.

 Nous demandons que toute les forces humaines, d’Afrique d’Asie, des Amériques, d’Europe, que tous les peuples sans États, tous les « Républicains », tous les tenants des « Droits de l’Homme », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, élèvent par toutes les formes possibles, une protestation contre ces murs qui tentent de nous accommoder au pire, de nous habituer à l’insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible.

 Tout le contraire de la beauté."

 Édouard GLISSANT - Patrick CHAMOISEAU (Extraits de Quand les murs tombent. L'identité nationale hors-la-loi ? Galaade, 2007)

  Et puis ces mots d'Édouard Glissant :

"Levant de l'ombre une lumière et de la lumière une nuit, et de la lumière une première nuit, Indiens Zoulous Noirs Métis Blancs et Arabes et Juifs et Malgaches autant que Chicanos, et tant d'oiseaux, tant de ces oiseaux, immigrants et passeurs de frontières." (Une nouvelle région du monde, 2006)

"La frontière est comme un sable toujours mouvant,mais qui, loin d'engloutir les contraires qu'elle a suscités ou surpris tout à l'entour,les dilate,les expose à l'infini de son bouleversement". (Faulkner, Mississippi, 1996)

 

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