Ce beau pays miné par le racisme ordinaire

Jusqu'à quand est-on prêt à tolérer en France l'expression ordinaire du racisme ? L'ère Trump est-elle en train de désinhiber cette expression elle-même ? Un palier vient d'être franchi par un haut syndicaliste de la Police nationale.

C'était jeudi 9 février 2017, sur le plateau de "C dans l'air", sur France 5 : 

Déclaration Luc Poignant, 9 févr 2017 © INSTITUT DU TOUT-MONDE

Bien sûr, comme à l'accoutumée, et selon des réflexes plutôt rassurants, ce type de déclaration abjecte provoque très tôt des réactions indignées, avec dès la soirée du jeudi 9 février une vague de protestations, dont Twitter amplifie encore l'étendue. Dès jeudi soir et également le lendemain, le Ministre de l'Intérieur Bruno Le Roux désapprouve vivement ces propos ouvertement racistes. Dans un communiqué du jeudi 9 février, le ministre "condamne les propos tenus, au cours d'une émission de télévision, par un responsable syndical policier, qui tendaient à relativiser une insulte à caractère raciste et discriminatoire" et ajoute : « En toutes circonstances, l'exemplarité, l'éthique, le respect des personnes et celui des valeurs de la République doivent guider l'action et le comportement des forces de l'ordre. [...] Le lien de confiance entre les Français et les policiers et les gendarmes chargés de les protéger doit reposer sur une exigence absolue de respect mutuel».

Jean-Claude Mailly, responsable de FO, a lui aussi condamné les propos de Luc Poignant. Certes. Tout cela est très bien. Mais est-on, une nouvelle fois, tout à fait sûr de prendre la juste mesure des choses, dans le contexte d'une de ces "bavures" policières au gré de laquelle un jeune de 22 ans se retrouve sur un lit d'hôpital, après avoir été violenté par un policier à Aulnay, et insulté de "sale négro" ? Il n'est pas tout à fait certain qu'on réalise encore que pour de bon, nous avons basculé depuis quelques années en France, dans la diffusion d'une parole raciste délibérée, qui ne se cache plus, une parole "décomplexée", selon l'expression naguère revendiquée par un amateur de pain au chocolat.

Il n'est pas certain que, des déclarations de Nadine Morano aux éructations de Zemmour, jusqu'au plateau généralement policé de "C dans l'air" aujourd'hui, on ait réellement mesuré ce que représente dans ce pays la libération du racisme le plus anodin, le plus ordinaire, le plus banal, le plus trivial dans son expression. Cette banalisation de l'opinion raciste, cette violence et cette bêtise empreintes de naturel, qui minent aujourd'hui la France, cette trumpisation des esprits, constituent pourtant l'arrière-plan de l'expression publique, des débats, des prises de position. On a laissé s'installer toute cette boue, à force de la minorer, d'en négliger la portée forcément insidieuse et pourtant galopante. À quelques semaines de l'élection présidentielle, nous y voilà, nous avons le nez dedans. Et ce n'est pas prêt de s'arrêter.

Le 6 octobre 1963, l'empereur d'Éthiopie Haïlé Sélassié prononçait à la tribune des Nations unies un discours resté fameux, au cours duquel il déclarait : « Tant que la philosophie qui tient une race pour supérieure et l’autre inférieure ne sera pas définitivement discréditée et abandonnée, il y aura la guerre… » En 1976, Bob Marley reprenait une partie de ce discours, dans un texte d'une portée politique majeure, immortalisé dans sa chanson War C'est un hymne antiraciste, anticolonialiste et panafricain, d'une puissance inouïe - cette puissance même qui nous est indispensable aujourd'hui, pour résister à l'obscurantisme. À réécouter très attentivement, et en urgence.

Bob Marley - WAR © metisrastaman

 

Ou encore ceci, de Césaire dans son Cahier d'un retour au pays natal

Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serai

 un homme-juif

un homme-cafre

un homme-hindou-de-Calcutta

un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

 l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture

on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer

de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir

de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne

 un homme-juif

un homme-pogrom

un chiot

 un mendigot

 

ADDITIF  - hélas nécessaire : Depuis ce billet, Philippe Bilger s'est ouvertement livré à une surenchère dans la provocation raciale, sur Twitter (on en lira ici la chronique par ailleurs abondamment reprise dans de nombreux médias - et c'est en effet important que tout cela sorte). Dans le cas de ce magistrat à la retraite, le retour du refoulé colonial se mélange à la volonté forcenée de faire parler de soi, mais peu importe : comme je l'avais dit, ce flot nauséabond ne s'arrêtera pas là. Il incombe à tous, individuellement ou collectivement, de réagir à la proportion que nécessite cette expression "décomplexée" du racisme le plus répugnant. Et parce que le racisme est en France un délit, parce que ces mots infectes sont conçus pour préparer des actes, parce que le racisme mutile et que le racisme tue, il est inconcevable de laisser passer tout cela. Que chacun se mobilise, en cette campagne électorale.

 

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