Loïc Céry
Directeur du CIEEG (Centre international d'études Édouard Glissant) et du pôle numérique à l'Institut du Tout-Monde, Directeur des revues « La nouvelle anabase » et « Les Cahiers du Tout-Monde ».
Abonné·e de Mediapart

80 Billets

4 Éditions

Billet de blog 11 juin 2022

L'hommage à Nicholas Angelich : la musique pour cortège

Jeudi 9 juin, s'est déroulé au Théâtre des Champs-Élysées un concert exceptionnel en hommage à l'immense pianiste Nicholas Angelich, décédé à l'âge de 51 ans le 18 avril dernier. Un moment rare d'excellence musicale et de ferveur humaine.

Loïc Céry
Directeur du CIEEG (Centre international d'études Édouard Glissant) et du pôle numérique à l'Institut du Tout-Monde, Directeur des revues « La nouvelle anabase » et « Les Cahiers du Tout-Monde ».
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'HOMMAGE À NICHOLAS ANGELICH : LA MUSIQUE POUR CORTÈGE

La scène du TCE le 9 juin 2022, surplombée d'une immense photo de Nicholas Angelich (1970-2022).

Un concert exceptionnel autant qu'un moment rare d'émotion, d'humilité et de recueillement jeudi dernier (9 juin) au Théâtre des Champs-Élysées, en hommage à Nicholas Angelich, le pianiste de génie disparu prématurément le 18 avril, arraché au monde de la musique auquel il avait encore tant à apporter. Tous les grands musiciens et amis de Nicholas Angelich réunis pour l'occasion ont su livrer le meilleur de leur talent, dans une atmosphère d'une sobriété exemplaire, sur une scène surplombée d'une immense photographie du pianiste au regard toujours songeur et bienveillant.. Un programme magnifique conçu comme un irremplaçable linceul, ce qu'on nommait un « tombeau » au XVIIe siècle : Vadim Repin, Victor-Julien Laferrière et Jérémie Moreau dans une version du Trio avec piano N°2 de Shostakovitch, à la fois percutante et suspendue dans le temps et l'espace ; un extrait des Années de Pèlerinage de Liszt servi par un Alexandre Kantorow au phrasé clair d'intériorité ; un Quatuor Modigliani éblouissant et intense dans le Quatuor N°1 (« De ma vie ») de Smetana ; la pleine et généreuse luminosité émergeant des tourments de la mélancolie dans « Souvenir d'un lieu cher » op. 42 de Tchaikovsky (Vadim Repin / Alexandre Kantorow) et la Fantaisie pour quatre mains de Schubert (Guillaume Bellom et Ismaël Margain, à l'unisson de l'âme) ; et pour clôturer ce concert ponctué à l'entracte par des images et des mots de Nicholas Angelich (filmé lors de concerts et d'enregistrements mémorables), la « Vocalise » de Rachmaninov, sertie en clair-obscur par Vadim Repin, Gautier Capuçon et Frank Braley.

Mais le moment dont se rappellera chacun des spectateurs du Théâtre des Champs-Élysées, c'est ce qu'a accompli Gautier Capuçon accompagné de Frank Braley, dans la « Louange à l'éternité de Jésus » pour violoncelle et piano d'Olivier Messiaen. On pourrait être tenté de dire que ce moment « dépasse » la musique elle-même, tenant du geste le plus fort spirituellement qui puisse se concevoir dans cette pièce qui tient à la fois de l'élégie et de la prière. Pourtant, c'est justement cela même, la musique - et éminemment : le langage de l'invisible, à disposition des êtres humains lorsque les mots eux-mêmes sont défaillants à dire l'affliction, la méditation individuelle et l'élan fraternel, la sérénité enfin devant le lien d'outre-monde qui perdure avec ceux qui ont « désapparu » comme le disait le poète Édouard Glissant. Car Gautier Capuçon n'est pas seulement ce violoncelliste surdoué qui nous enchante depuis des années déjà, il est aussi l'officiant de transcendance qu'il a su devenir dans cette prière musicale de Messiaen. Lui dont l'un des premiers enregistrements fut, avec Renaud Capuçon et Nicholas Angelich, la version selon moi la plus marquante des Trios de Brahms, a déposé ce soir-là sur la mémoire de son ami pianiste l'ultime kaddish qu'il a partagé avec le public. En concluant cette Louange, les yeux fermés, il a levé son archet au-dessus des cordes de son violoncelle, pendant environ trois minutes, avant de reposer les mains de part et d'autre de son instrument pendant encore quatre minutes, dans le silence intégral d'une salle bouleversée qui multipliait l'écho de ce requiem sans paroles.

Aucun discours ce soir-là, aucune parole de circonstance, ni aucun éloge funèbre qui eût été superfétatoire. À l'image de Beethoven qui avait consolé aves son seul piano une de ses amies affligée par la mort de sa fille, on le sait, les musiciens parlent par les sons, par les merveilles et les alexitères déposés par les compositeurs dans leurs partitions, ces trésors que les musiciens portent à la vie et à la lumière. Ils sont les messagers de cette chose si étrange : un ineffable qui pourtant s'incarne et se fait entendre par leurs archets, par leurs mains sur des claviers d'ivoire, par leurs voix, là où s'abolit la mort elle-même. Les amis de Nicholas Angelich ont accompagné le pas souverain d'une âme sans tanière, avec la musique pour cortège.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Des titres de séjour suspendus aux « principes de la République » 
Le ministre de l’intérieur veut priver de titre de séjour les personnes étrangères qui manifestent un « rejet des principes de la République ». Cette mesure, déjà intégrée à la loi « séparatisme » de 2021 mais déclarée inconstitutionnelle, resurgit dans le texte qui doit être examiné d’ici la fin de l’année. 
par Camille Polloni
Journal
Le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — États-Unis
L’auteur britannique Salman Rushdie poignardé
Salman Rushdie était hospitalisé vendredi après avoir été poignardé, alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole sur une scène de l’État de New York.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Conjoncture
Le nouveau plein emploi n’est pas le paradis des travailleurs
De l’emploi, mais des revenus en berne et une activité au ralenti. La situation est complexe. Pour essayer de la comprendre, Mediapart propose une série de deux articles. Aujourd’hui : pourquoi le nouveau plein emploi ne renforce pas la position des salariés.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
« As Bestas » (2022) de Rodrigo Sorogoyen
Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol permet une nouvelle fois de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum ». Et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.
par Acanthe
Billet d’édition
Entretien avec Leonardo Medel, réalisateur de « La Verónica »
Après une sélection au festival de Biarritz et au festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane où il reçut le Prix FIPRESCI de la critique internationale, « La Verónica » sortira officiellement dans les salles en France à partir du 17 août 2022. L'opportunité de découvrir un cinéaste audacieux autour d'une critique sans concession des excès des influenceurs sur le Net.
par Cédric Lépine
Billet de blog
« Les Crimes du futur » de David Cronenberg : faut-il digérer l'avenir ?
Voici mes réflexions sur le dernier film de David Cronenberg dont l'ambition anthropologique prend des allures introspectives. Le cinéaste rejoint ici la démarche de Friedrich Nietzsche qui confesse, dans sa "généalogie de la morale", une part de cécité : "Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus, pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés…"
par marianneacqua
Billet de blog
DragRace France : une autre télévision est possible ?
Ce billet, co-écrit avec Mathis Aubert Brielle, est une critique politique de l'émission DragRace France. Il présente la façon dont cette émission s'approprie les codes de la téléréalité pour s'éloigner du genre en matière de contenu et de vision du monde promue.
par Antoine SallesPapou