Édouard Glissant, la créolisation et son interprétation

À propos des références à la créolisation glissantienne faites par Jean-Luc Mélenchon en septembre 2020. Perspectives stimulantes pour le débat et les enjeux politiques français d'aujourd'hui.

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Contacté par Mediapart le 10 octobre 2020, j'ai répondu par écrit aux quatre questions qui m'avaient été initialement posées à propos de références faites par Jean-Luc Mélenchon à la créolisation telle qu'elle avait été formulée par Édouard Glissant. Voici l'intégralité des réponses que j'ai apportées. On pourra retrouver les citations de certaines de ces réponses dans l'article intitulé « Aux discours identitaires Mélenchon oppose la créolisation »

 

  1. Avez-vous été (agréablement) surpris de cette reprise dans la sphère politique, et que cette reprise vienne de Mélenchon lui-même ?

 Dans le fond, on ne peut que se féliciter qu’un penseur comme Édouard Glissant puisse être pris comme référence dans les débats politiques que connaît la France aujourd’hui. Et cela, pour tout un tas de raisons qui me conduisent à dire (avec d’autres) que Glissant fait partie de ces penseurs dont on a besoin en ces temps de confusion, tant il a envisagé je crois des perspectives qui peuvent être très utiles face aux enjeux que l’on connaît aujourd’hui en France. Je ne crois pas personnellement qu’en évoquant la notion glissantienne de créolisation, Jean-Luc Mélenchon puisse être accusé en quoi que ce soit d’opportunisme, de récupération ou même de provocation comme cela a été dit par ceux qui ont voulu créer là une polémique stérile. Certaines voix ont tenté de simplifier ce qu’il a dit, qui me paraît au contraire non seulement bienvenu, mais de surcroît porteur de pistes stimulantes pour le présent. On pourra bien sûr étayer çà et là, discuter, préciser (et c’est nécessaire parce que Glissant est un penseur de la nuance et de la complexité du réel), mais justement, c’est ce que je trouve stimulant : le fait que cette évocation ouvre des voies intéressantes dont il est nécessaire de débattre. Donc oui, pour le redire, je pense que cette référence a été faite à bon escient.

 2. Comment jugez-vous la compatibilité entre la créolisation et l'idéal républicain (que Mélenchon ne renie pas) ? Est-ce qu'il y a une tension entre les deux, des conditions à leur compatibilité ?

 Je crois que c’est justement dans cette articulation que les choses non pas se compliquent, mais nécessitent certaines précautions. Car il y a finalement toujours deux voies face à une pensée dense : soit on demeure dans la stricte fidélité aux implications que le penseur en question a pu tirer lui-même de ses propres schèmes, soit on essaye de penser à partir de lui, mais en pleine fidélité à ce qu’il a écrit – et c’est un équilibre difficile à trouver, dans cette seconde voie. S’il s’agissait de considérer strictement ce que Glissant a écrit de l’idéal républicain, on constaterait un problème de compatibilité en effet avec sa définition de la créolisation, mais il faut s’empresser de resituer ce qu’a pu représenter cet idéal républicain dans le parcours d’un écrivain issu du contexte colonial. Car c’est au nom de la République une et indivisible que l’identité, la mémoire et la culture antillaises ont pu être minorées au nom d’une « assimilation » unilatérale à un modèle national uniforme et intangible – et cette entrave a été vécue par Glissant dès son enfance, en passant par la loi de départementalisation de 1946, mais aussi moyennant les stratégies d’étouffement des mouvements anticolonialistes dont il épousa les luttes dans les années cinquante et soixante notamment (je n’entre pas dans les détails). Vue des Antilles, la République ne fut pas uniquement émancipatrice, elle fut aussi un cadre d’uniformisation. On ne doit donc pas s’étonner que quand il évoque l’idéal républicain, Glissant ait du mal à envisager qu’il puisse être à ce point réformé, amendé ou enrichi, qu’il puisse se transformer en un creuset et ne pas se figer en une ornière. Et là-dessus, vous n’aurez pas de mal à trouver en effet des citations où il dit pour le moins son doute quant à cette compatibilité de la créolisation avec les idéaux de la République, notamment avec son universalisme originel.

Pourtant, si on demeure fidèle au credo de la créolisation dans sa version glissantienne (car Glissant n’a pas inventé la notion, qui lui préexiste, mais qu’il a vouée à des dimensions vraiment nouvelles), on relit souvent sous sa plume cet adage : « Je peux changer en échangeant avec l’autre sans me perdre ni me dénaturer. » Or, pensons à ce qui se joue aujourd’hui : quand il parle de créolisation, Glissant nomme avant tout un état de fait, et ne crée pas une idéologie. Il constate que ce mouvement est en marche, et qu’il est inexorable. Au passage, il insiste toujours sur la différence de la créolisation avec le simple métissage, qui crée du prévisible, de l’hybride, alors que la créolisation procède d’une mise en présence de différents apports culturels, créant de l’imprévisible. Mais revenons au credo glissantien : le plus important, c’est d’abord qu’il se réclame de l’échange avec l’autre, mais qu’il prend garde de préciser qu’il y a possibilité dans cet échange, d’éviter la dissolution, la perdition de soi, le reniement, l’effacement. Et que se passe-t-il aujourd’hui en France, au-delà de l’écume des polémiques quotidiennes ? Ce qui s’opère sous nos yeux, c’est la mutation de l’idéal républicain, avec la crainte que la créolisation de la société n’en vienne à en dénaturer les fondements, précisément. Et quand on creuse encore, on se retrouve face à ces fondements, issus de la Révolution française, et qui ont défini le modèle universaliste. L’idée du ciment républicain français (je dis là une lapalissade) est universaliste en ce sens qu’il conçoit que la nation constitue un même corps social, et non une juxtaposition de communautés (modèle anglo-saxon, pour aller vite). Et la France aujourd’hui est face à des défis qui conduisent sinon à redéfinir, en tout cas à revigorer cet universalisme républicain, en reconnaissant en son sein une pluralité certes, mais en réalisant ce vieil idéal de l’« unité dans la diversité ». Dit comme cela, ça peut sembler lénifiant, mais je crois que c’est bien ce qui fait notre horizon aujourd’hui et qui situe les défis actuels. Et c’est encore dans cette voie où il est possible de penser ces enjeux à partir de Glissant, que je conçois déterminante la notion connexe qu’il associe systématiquement au processus de créolisation : je veux parler de la notion de « Relation », qui a fait l’objet de toute son œuvre conceptuelle. Établir la Relation aujourd’hui devrait consister à élaborer les cadres où justement sans se dénaturer, la République serait capable de se réformer suffisamment, en tenant compte de la créolisation de la société française, sans tomber dans les pièges du communautarisme, mais sans aveuglement de fixité. Je crois pour ma part que Jean-Luc Mélenchon est, avec d’autres, en train actuellement de penser les modalités de cette mutation-là, et si la lecture de Glissant peut y aider, j’en suis ravi et j’y vois la confirmation de la pertinence de sa pensée.

 3. La créolisation désigne un processus en cours de réalisation. Mais est-ce si facile d'en tirer des conclusions politiques, en termes de droit et de politiques publiques ? Certains craignent que cela reste de belles paroles du côté de Mélenchon, et lui évitent de répondre aux questions qui fâchent, notamment : comment réaliser concrètement l'égalité pour des minorités qui souffrent de discriminations.

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Il n’y a rien de facile dans cette mutation, bien au contraire, et on le constate chemin faisant (car le chemin, nous l’empruntons déjà sans le savoir peut-être). Vous avez raison de rappeler qu’en parlant de créolisation, Glissant parle avant tout d’un processus en cours de réalisation, d’un mouvement : « C’est processus, et non pas fixité », dit-il de la créolisation dans Philosophie de la Relation en 2009. À partir de là, créer des politiques publiques, redéfinir certaines normes juridiques n’est pas non plus chose aisée, mais c’est bien la preuve que tout cela désigne un mouvement exigeant où rien n’est prédéfini, un mouvement qui fait appel à l’inventivité des acteurs sociaux, politiques, économiques et juridiques. Mais cela se fait, hors des sentiers battus : prenez aujourd’hui toute la réflexion de Mireille Delmas-Marty en matière de droit, et qu’elle nomme « humanisme juridique ». Il y a là des préceptes et une réinvention des normes qui illustrent que la Relation est réalisable, selon de nouveaux paradigmes. Longtemps somnolentes, les politiques publiques doivent aujourd’hui se réinventer et trouver de nouvelles voies, pour que les mutations que j’ai dites ne soient pas ignorées, et que la République se réinvente sur ses propres fondements. Et Glissant lui-même a prévu cette nécessité des réinventions, des innovations, auxquelles il nous invite : « La créolisation n’est pas ce mélange informe (uniforme) où chacun irait se perdre, mais une suite d’étonnantes résolutions » dit-il encore dans Philosophie de la Relation.

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Alors bien sûr, il serait vain de chercher chez un penseur de cette ampleur des recettes pratiques. C’est à la société de se mobiliser, et c’est à chacun de favoriser cette inventivité. Je ne me soustrais pas à votre question pour autant : la lutte continuelle et par essence jamais achevée contre les discriminations est indispensable dans cette perspective-là. Mais les « questions qui fâchent » que vous évoquez pourraient alors être abordées selon de nouvelles approches si les pensées de la créolisation et de la Relation étaient susceptibles d’imprégner les pensées politiques, et si par exemple au lieu d’essentialiser les individus au gré d’entités fixes inspirées d’un modèle anglo-saxon (communautés, minorités, identités closes), on envisageait de nouveaux discours, qui réussissent l’alliance de l’humanisme et de l’exigence. J’ai conscience, encore une fois, de dire là des choses qui peuvent paraître de « belles paroles », mais ça vaut peut-être mieux que les paroles répétitives et souvent délétères qui nous enserrent dans des temps de mutations où nous ne sommes à l’abri d’aucune catastrophe – d’où l’anxiété dans laquelle tout cela se vit. 

 4. Y a-t-il d'autres notions de Glissant, qui seraient bienvenues dans le discours public/politique aujourd'hui ? Mélenchon a parlé de créolisation, mais peu de la notion d'archipel pour décrire notre condition...

 Justement, vous faites bien d’évoquer la notion d’archipel. Prenez l’un des considérables succès de librairie de 2019, L’archipel français de Jérôme Fourquet. Dans cet essai fort intéressant, l’auteur évoque constamment la figure de l’archipel sous l’aspect du morcellement, donc du danger – et son diagnostic est que la société française s’archipélise dangereusement, se morcelle donc, en autant de communautés qui ne parviennent plus à se parler entre elles. Mais justement, si vous prenez l’archipel comme le voit Glissant, il ne s’agit plus d’un danger, mais d’une réalité beaucoup plus subtile et autrement plus enthousiasmante. Car Édouard Glissant est comme moi, issu d’un archipel, et c’est l’archipel caribéen. Glissant pense cette réalité géographique comme un reflet de nouvelles manières de fréquenter le monde : non plus depuis les blocs continentaux mis en concurrence (militaire, économique, politique), mais pas non plus selon une juxtaposition d’insularités étanches. Il pense l’archipel, justement, comme la figure qui réalise l’unité dans la diversité, puisque l’archipel est dans son soubassement sous-marin, toujours une chaîne de volcans, qui éclot au fil de l’espace, en diverses îles. Quand vous êtes dans un archipel, vous ne pouvez pas vivre ou penser en autarcie : vous êtes obligé à un moment donné, de nouer un dialogue quelconque avec votre voisin. Il en émerge ce qu’il nomme une « pensée archipélique », qui est le contraire de la claustration. Depuis l’archipel, vous êtes contraint de penser non seulement votre propre lieu, mais aussi le monde qui dépasse votre lieu et dont votre lieu est un élément : en ce sens, penser l’archipel, c’est se décentrer, penser la partie dans le tout. Laissez-moi vous citer à nouveau ce qu’il écrit dans Philosophie de la Relation : « L’imaginaire de mon lieu est relié à la réalité imaginable des lieux du monde, et tout inversement. L’archipel est cette réalité source, non pas unique, d’où sont sécrétées ces imaginaires. » Or que nous disent les défis climatiques, auxquels nul, dans une aucune partie du monde, ne peut échapper désormais ? Ils nous disent la nécessité de penser le monde comme un archipel solidaire en destinées, ils nous disent la seule modalité qui vaille : une pensée globale des enjeux, auxquels devront s’accorder nécessairement nos politiques nationales, dans l’idée d’une transversalité.

Mais bien d’autres notions de Glissant sont à même de nous proposer des voies fécondes pour les enjeux d’aujourd’hui, sans pour autant transformer son œuvre en une somme utilitaire. Je pense à ce qu’il nomme la « pensée du tremblement », qui pourrait bien constituer une excellente modalité à la fois pour mettre à bas les systèmes de pensée désuets, les fausses certitudes récalcitrantes, mais aussi pour nouer une nouvelle modalité de dialogue. Je pense aussi à ce qu’il nomme « mondialité », à l’encontre de la mondialisation omnipotente. Et je pense encore à bien d’autres notions, qui ne doivent pas être pour autant considérées séparément, car elles demeurent liées dans son œuvre, à une poétique d’ensemble, une vision cohérente et puissante du monde qui a cette rare particularité d’avoir été émise pour tous.

 

À consulter : le site des toutes nouvelles Éditions de l'Institut du Tout-Monde.

 

 

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