Loïc Céry
Directeur du CIEEG (Centre international d'études Édouard Glissant) et du pôle numérique à l'Institut du Tout-Monde, Directeur des revues « La nouvelle anabase » et « Les Cahiers du Tout-Monde ».
Abonné·e de Mediapart

109 Billets

4 Éditions

Billet de blog 11 nov. 2016

Loïc Céry
Directeur du CIEEG (Centre international d'études Édouard Glissant) et du pôle numérique à l'Institut du Tout-Monde, Directeur des revues « La nouvelle anabase » et « Les Cahiers du Tout-Monde ».
Abonné·e de Mediapart

Disparition de Leonard Cohen : la mort des poètes a des allures de malheur

Lenoard Cohen, immense poète, est mort. L'occasion de relire les mots d'Édouard Glissant sur la mort des poètes, en 2010. L'œuvre de Cohen est immortelle.

Loïc Céry
Directeur du CIEEG (Centre international d'études Édouard Glissant) et du pôle numérique à l'Institut du Tout-Monde, Directeur des revues « La nouvelle anabase » et « Les Cahiers du Tout-Monde ».
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« La mort des poètes a des allures que des malheurs beaucoup plus accablants ou terrifiants ne revêtent pourtant pas. C’est parce que nous savons qu’un grand poète, là parmi nous, entre déjà dans une solitude que nous ne pouvons pas vaincre. Et au moment même où il s’en est allé, nous savons que même si nous le suivions à l’instant dans les ombres infinies, à jamais nous ne pourrions plus le voir, ni le toucher. »

                          Édouard Glissant, Philosophie de la Relation, 2010.

Le poète qui est mort aujourd'hui est à mes yeux et aux yeux de tant d'être humains sur cette planète, sans doute le plus éminent poète de langue anglaise du XXe siècle, et l'un des plus grands de tous les temps. Il est assez difficile d'en parler en France, parce qu'alors même que beaucoup de gens dans ce pays en sont conscients, combien peuvent légitimement confondre la grandeur de Leonard Cohen avec celle d'un « chanteur » même illustre, comparable à Brel, Brassens, Ferré, Barbara. Car non, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, et je le dis avec un profond respect pour ce que peuvent représenter ne serait-ce que ces quatre-là en langue française. Non, car s'il s'agissait d'approcher Leonard Cohen en termes simplement génériques, on reconnaîtrait sans peine ceci : rien que l'immensité de son œuvre le range simplement du côté de la plus haute littérature qui puisse se concevoir, étant donné qu'il fut avant tout un immense écrivain : poète, romancier, philosophe, théologien mais aussi musicien et peintre.

Je ne crois pas possible de présenter un tel artiste en quelques mots, justement parce que son œuvre est colossale et qu'elle suggère avant tout une grande humilité, pour pouvoir en approcher la substance. Tout immense poète, avant même d'être lu et a fortiori avant d'être compris, est un mal entendu. Et Leonard Cohen, que cette condition satisfaisait d'ailleurs, draine avec lui le malentendu de cette rare symbiose entre la plus haute poésie et la musique, un miracle qui peut conduire à minorer l'œuvre écrite. Fort heureusement, les recueils poétiques de Leonard Cohen sont là et bien là, et laisseront encore pantois d'admiration et de reconnaissance des générations de femmes et et d'hommes qui feront l'expérience unique, en le lisant, de côtoyer un univers fascinant, un univers dense et souvent complexe à vrai dire. Car s'il y avait une seule chose à dire de la poésie de Leonard Cohen, pour ceux qui n'en auraient pas encore fait l'expérience, c'est sa subtilité, mais le mot est impropre pourtant : il s'agit à proprement parler, d'un langage crypté, sous des allures voulues de simplicité. Crypté parce qu'un texte de Cohen est toujours fondé sur une multitude de sens, comme en un palimpseste qui se déploie à mesure des lectures. Un symbolisme voulu et terriblement ouvragé. Mis à part ses chefs-d'œuvre qui se livrent d'emblée comme « The Partisan », hommage à la Résistance française, d'autres resteront des énigmes, comme « The Sisters of Mercy », « Famous Blue Raincoat », « The Guests », et tant d'autres textes ciselés dans un anglais superbe mais éminemment polysémique. Je rapprocherais volontiers cet aspect-là de TS. Eliot. 

Les textes de Leonard Cohen, étudiés en classe par les écoliers anglais, canadiens ou autres, sont aussi l'objet de thèses de littérature, où on se plaît à décortiquer une langue somptueuse, un symbolisme assumé et une puissance expressive rare. Mais Leonard Cohen incarna aussi la poésie par ce qu'il représenta lui-même d'exigence. Adulé de son vivant, objet de mille et une sollicitations, il se méfiait avant tout des honneurs réservés de son vivant à un poète, dont le sacerdoce était selon lui avant tout de vivre jusqu'au bout sa vie intérieure, sa « Secret life » à laquelle il demeura attaché jusqu'au bout. C'est aussi pourquoi il tenta de se préserver toute sa vie durant, des excès de cette vie publique qui devint envahissante avec le succès planétaire qu'il connut à partir des années soixante. Cette vie publique, ce monde souvent tapageur et frivole qui s'ouvre à qui connaît la gloire de son vivant, c'est ce qu'il nommait « Boogie Street ». Et s'il fit en sorte de s'y soustraire, c'est parce qu'au centre des élans de Leonard Cohen, s'est tôt affirmée une recherche spirituelle très intense. Lui, le Juif pratiquant, auteur du célébrissime « Hallelujah », fut en quête toute sa vie durant, d'une intériorité vécue, d'une transcendance questionnée et finalement d'un détachement revendiqué, puisqu'il devint (réellement) moine bouddhiste.

Rien ne peut remplacer, au moment où Leonard Cohen rejoint les rives invisibles, de redonner simplement accès à quelques-uns de ses chefs-d'œuvre immortels. En recommandant en particulier aux lecteurs français de se tenir à l'abri de toute traduction de ces textes inégalables : c'est bien en anglais qu'il faut lire Leonard Cohen et se coltiner aux multiples sens de cette poésie. Ou plutôt, s'aider des quelques traductions qui existent, mais sans jamais s'y arrêter : comme toute très grande poésie, celle de Leonard Cohen est simplement intraduisible.

Certains textes de Leonard Cohen donnent accès à l'insondable, ils sont de cet ordre. Faire l'expérience de son œuvre, c'est sans doute s'engager dans un long chemin. Un chemin que j'ai tenté d'emprunter depuis longtemps. Un chemin forcément inachevé, et un chemin de plénitude existentielle, comme c'est le cas du très grand art.

Leonard Cohen - The partisan - subtitles © sirbon83
Leonard Cohen Sisters of Mercy © Song Lyrics Today
Leonard Cohen "Bird on the Wire" (1969) © Mark Parker
If It Be Your Will © Leonard Cohen - Topic
JUDY COLLINS & LEONARD COHEN - "Hey, Thats No Way To Say Goobye" 1976 © Beta Hi-Fi Archive
Hey, That's no Way to Say Goodbye. © Phil S
Leonard Cohen - Suzanne (Audio) © LeonardCohenVEVO
Leonard Cohen - Suzanne © Jan Hammer
© rberezin1

En une spéciale pensée pour le 9 novembre 2016, élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, les mots cinglants et comme prémonitoires de Leonard Cohen en 1993 dans son poème Democracy :

Leonard Cohen - Democracy © LeonardCohenVEVO
© YalaBeniYalaYar
© MrQaaf
Leonard Cohen - Anthem (Live in London) © LeonardCohenVEVO
Avalanche (Live) © Leonard Cohen - Topic
Leonard Cohen - The Guests (Live) (Official Audio) © LeonardCohenVEVO
© carybhou
Leonard Cohen - In My Secret Life (Live in London) © LeonardCohenVEVO
You Know Who I Am (Live) © Leonard Cohen - Topic
The Stranger Song (Live) © Leonard Cohen - Topic
Leonard Cohen - A Thousand Kisses Deep (Audio) © LeonardCohenVEVO
© LeonardCohenVEVO
© LeonardCohenVEVO
© LeonardCohenVEVO

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
À Saint-Étienne, le maire et le poison de la calomnie
Dans une enquête que Gaël Perdriau a tenté de faire censurer, Mediapart révèle que le maire de Saint-Étienne a lancé une rumeur criminelle, dont il reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit d’une pure calomnie, contre le président de région Laurent Wauquiez. À l’hôtel de ville, des anciens collaborateurs décrivent un quotidien empoisonné par la rumeur, utilisée comme un instrument politique.
par Antton Rouget
Journal — France
L’encombrant compagnon de la ministre Pannier-Runacher
Des membres du ministère d’Agnès Pannier-Runacher sont à bout : son compagnon, Nicolas Bays, sans titre ni fonction, ne cesse d’intervenir pour donner des ordres ou mettre la pression. En outre, plusieurs collaborateurs ont confié à Mediapart avoir été victimes de gestes déplacés de sa part il y a plusieurs années à l’Assemblée nationale. Ce que l’intéressé conteste.
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
À Bruxelles, la France protège la finance contre le devoir de vigilance
Dans une note confidentielle, la France supprime toute référence au secteur financier dans la définition de la « chaîne d’activités » couverte par le devoir de vigilance dans la directive européenne en préparation. Bercy dément vouloir exonérer les banques. Les États se réunissent jeudi 1er décembre à ce sujet. 
par Jade Lindgaard
Journal
Morts aux urgences, pédiatrie sous l’eau, grève des libéraux : la santé au stade critique
Covid, grippe, bronchiolite : l’hôpital public vacillant affronte trois épidémies. En pédiatrie, dix mille soignants interpellent le président de la République. Côté adultes, les urgentistes ont décidé de compter leurs morts sur les brancards. Et au même moment, les médecins libéraux lancent une grève et promettent 80 % de cabinets fermés.
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
Canicule : transformer nos modes d’élevage pour un plus grand respect des animaux
L’association Welfarm a mené cet été la campagne « Chaud Dedans ! » pour alerter sur les risques que font peser les vagues de chaleur sur la santé et le bien-être des animaux d’élevage. Après des enquêtes sur le terrain, des échanges avec les professionnels de l’élevage, des discussions avec le gouvernement, des députés et des eurodéputés, Welfarm tire le bilan de cet été caniculaire.
par Welfarm
Billet de blog
Le cochon n'est pas un animal
Pour nos parlementaires, un cochon séquestré sur caillebotis dans un hangar n'est pas un animal digne d'être protégé. C'est pourquoi ils proposent une loi contre la maltraitance animale qui oublie la grande majorité des animaux (sur)vivant sur notre territoire dans des conditions indignes. Ces élus, issus des plus beaux élevages politiciens, auraient-ils peur de tomber dans l'« agribashing » ?
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
Noémie Calais, éleveuse : ne pas trahir l’animal
Noémie Calais et Clément Osé publient « Plutôt nourrir » qui aborde sans tabou et avec clarté tous les aspects de l’élevage paysan, y compris la bientraitance et la mort de l’animal. Entretien exclusif avec Noémie.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
L’animal est-il un humain comme les autres ?
Je voudrais ici mettre en lumière un paradoxe inaperçu, et pour commencer le plus simple est de partir de cette célèbre citation de Deleuze tirée de son abécédaire : « J’aime pas tellement les chasseurs, mais il y a quelque chose que j’aime bien chez les chasseurs : ils ont un rapport animal avec l’animal. Le pire étant d’avoir un rapport humain avec l’animal ».
par Jean Galaad Poupon