Loïc Céry
Directeur du CIEEG (Centre international d'études Édouard Glissant) et du pôle numérique à l'Institut du Tout-Monde, Directeur des revues « La nouvelle anabase » et « Les Cahiers du Tout-Monde ».
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Billet de blog 15 janv. 2022

Aujourd'hui les enfants handicapés, et qui demain ?

Comment résister au dégoût qu'inspire la dernière sortie en date de Zemmour concernant les enfants handicapés ? Réaliser exactement où nous en sommes d'un point de basculement collectif.

Loïc Céry
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D’éructation en éructation, le fasciste avance, et plus rien ne le retient. Pas même la moindre décence, le moindre sens de l’obscénité. Sa haine (de quoi ? du genre humain finalement) n’a plus de limite, et ça y est : on connaît aujourd’hui l’autre point commun qui, chaque jour qui passe, au-delà de tous les anachronismes, nous rapproche encore des années trente, quand les démocraties européennes se sont suicidées devant le fascisme et la pensée de la relégation de catégories humaines à n’être que des rebuts, des « dégénérés ». Ce point commun, ce nouveau point commun qui fait de nous des clones de ceux qui, dans les années trente, ont subi cette ascension résistible dont parlait Brecht, c’est notre capacité commune à supporter la surenchère dans l’abject. Moyennant la caisse de résonance des chaînes d’information en continu, Zemmour précipite le corps social dans son ensemble dans l’abjection de propos ignobles, qui constituent pour de bon un trouble à l’ordre public. L’ambiance est au pourrissement, et cela vient déjà de loin, et d’années au cours desquelles la pensée obscène s’est répandue. Un écosystème historique de la décrépitude, par l’extrémisme qui règne en maître : une définition du fascisme.

Sous l’Occupation, les Collaborateurs savaient que la violence de leurs propos, leur appel au meurtre de masse, leur antisémitisme délirant, tout cela donc était couvert par une parenthèse historique qu’ils pensaient pérenne. Quand dans Je suis partout Brasillach demandait à la Gestapo de ne surtout pas oublier les enfants lors des rafles, il ne savait pas qu’en 1945, de Gaulle refuserait de commuer sa condamnation à mort, malgré la pétitions de si nombreux écrivains. En temps de paix, et quand les démocraties s’enfoncent inexorablement dans les temps de l’intolérance devenue boussole de tout, et plus qu’une mode, un paradigme auquel tout un chacun est soumis, il faut craindre que les barrières de naguère, qui définissaient aussi le sens de l’humain, ne puissent plus résister à rien.

Une pensée aujourd'hui pour tous les enfants sourds et pour leurs parents qui viennent d'être, comme tous les handicapés, vilipendés et injuriés par Zemmour selon qui, pour mettre à bas l'« idéologie de l'inclusion », il conviendrait de réserver l'éducation de tous les enfants atteints de handicaps, à des établissements spécialisés et éviter soigneusement qu'ils soient mélangés aux autres enfants (et pour ceux qui ne seraient pas encore au courant, voir ce lien). Qui pourrait donc, de bonne foi, s'étonner de cette dernière éructation en date d'un authentique fasciste, après avoir soutenu que Pétain avait sauvé les Juifs, que les enfants assassinés par Mohamed Merah n'étaient pas français, que les femmes sont le butin des hommes, et j'en passe ? Sans doute seulement ceux qui ne se rendent pas compte de l'horreur que constitue le simple fait, sur les médias, de diffuser les propos d'un fasciste. Que faire ? Rappeler encore et encore, même s'ils ont été tant cités, ces vers célèbres du poème du pasteur Niemöller : « Ils sont d'abord venus chercher les socialistes, et je n'ai rien dit / Parce que je n'étais pas socialiste / Puis ils sont venus chercher les syndicalistes, et je n'ai rien dit / Parce que je n'étais pas syndicaliste / Puis ils sont venus chercher les Juifs, et je n'ai rien dit / Parce que je n'étais pas juif / Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour me défendre. ». 

Si je pense aujourd'hui en particulier aux enfants sourds et à leurs parents, c'est aussi en me souvenant qu'il y a quelques semaines de cela, ce sinistre personnage qui devrait simplement être combattu par tout le monde sans relâche, prenait pour fond sonore de son clip de candidature, l'Allegretto de la Septième Symphonie de Beethoven. C'est-à-dire, l'œuvre d'un musicien sourd, faut-il le rappeler ? L'œuvre d'un musicien qui n'est pas né sourd, mais qui l'est devenu très rapidement à partir de l'âge de 27 ans. Et qui a dû déployer toute sa vie durant toutes sortes de stratégies et de thérapies désespérées pour ralentir l'avancée inexorable d'une surdité profonde qui l'isola du reste du monde. Qu'on se souvienne, quand on écoute ses sonates pour piano, que son pianoforte était entouré d'une cage métallique, pour mieux faire résonner les sons, ou qu'il lui était fréquent de tenir entre ses dents une baguette en bois reliée au-dessus de son piano, pour en ressentir les vibrations. Se référer aux trois meilleures études établies à ce jour autour de la surdité de Beethoven : avant tout l'étude la plus complète et la mieux documentée, faisant le bilan des plus récentes et des plus sérieuses  découvertes en la matière, Hearing Beethoven. A story of musical loss and discovery de Robin Wallace (University of Chicago Press, 2018) ; Le cas Beethoven. Le génie et le malade de Jean-Louis Michaux (Éditions Racine, 1999) ; Beethoven et les malentendus. Étude médico-psychologique de Maurice Porot et Jacques Miermont (Éditions Geigy, 1986).

En illustration, j'ai choisi sans doute l'image la plus frappante qui ait été réalisée dans un film consacré à Beethoven, en l'occurrence l'un des meilleurs, en dépit même de ses défauts, je veux parler d'Immortal Beloved (Ludwig van B. en français), où Gary Oldman interprète à merveille en 1994 la progression foudroyante de la surdité chez Beethoven. Et c'est l'image de ce musicien qui colle son oreille au-dessus de son piano, à l'absence des regards (et dans le film, avant d'être surpris). Puissions-nous songer aussi à cette image aujourd'hui, où les handicapés en France, viennent de subir un outrage public, celui du mépris et de la haine éructée par un authentique fasciste promu par les médias.

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