Patrick Chamoiseau, “La matière de l’absence” (Seuil, 2016), p. 120-122

Sait-on encore ce qu'est un chef-d'œuvre absolu de la littérature ? Se peut-il même qu'on soit contemporain d'un tel phénomène ? L'étonnant rétrécissement de notre époque nous amène à en douter. Et pourtant...

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“Qui s’en souvient ?!

Au moment de l’annonce, il aurait fallu que les fleurs du marché se retrouvent à chanter ! Un défilé de flamboyants autour de la cathédrale ! Que le ciel autorise un seul frisson de papillons au-dessus de notre rue ! Des grappes de quénettes, des pains de cacao et des boisseaux de vanille auraient dû être semés tout au long du canal Levassor et jusqu’en haut du séminaire-collège ! Des sources éclabousser chaque lettre de son nom, et des machines à coudre les incruster dans des nappes de dentelle… Toutes choses qu’elle aurait pu traverser avec un vrai plaisir sans craindre qu’on ne lui fasse honneur… En nous resserrant les uns contre les autres, nous accomplissions un concentré de tout cela. Nous réactivions ce qui animait son regard, déclenchait son sourire, et nous disparaissions dans cet ensemble qui en même temps précisait nos chagrines solitudes.

Qui s’en souvient ?

On peut imaginer Césaire et Glissant se questionnant ainsi au-dessus des béances du pays. Leurs plongées incrédules sous l’histoire coloniale amenaient à deviner des gisements admirables. Révoltes, défaites, résistances et fulgurances confuses gisaient sans audience dans la poussière et le dessous des lignes… tant et tant ! Tant de refus obstinés dans les rythmes et les danses. Tant de regards vigilants dans les clartés du rhum. Tant de volonté sous la crinière des cannes. Derrière le nègre marron qui proclame son refus se découvraient l’obscure résistance qui accepte, l’acquiescement qui refuse, la folie qui prospecte, la patience de ceux qui enduraient dedans l’Habitation. Ils tricotaient des rêves, ils défilaient l’angoisse, ils nattaient les démences, ils essayaient de conjurer la vie sous les arcanes de gestes et des tissus de signes. Ils brisaient des outils pour tenir une douleur. Ils tressaient avec les feuilles du vétiver des vouloirs et des peines qu’ils déposaient dans leurs jardins. Ils surent prendre les mornes comme ils surent conquérir les bourgs, les cités et les villes. Ils parvinrent à labourer de la vie dans la mort, à y semer ce qui tient raide et jamais n’abandonne. Ici, le décompte des héroïsmes n’a pas eu d’officiant. Le paysage fut sans témoin. Rien ne fut jugé rien ne fut pardonné, rien ne fut célébré rien ne fut oublié. Tout s’enfonça dans les mémoires sans guichet de la terre et les tombeaux du vent : qui s’en souvient, sinon ces pierres qui peut-être ont pleuré ?” 

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