Les résurgences « fatales » du racisme : l'effroi, la lucidité et demain la violence

La chronique se poursuit donc : celle de la montée apparemment irrépressible du racisme et de son expression la plus violente en France. Aujourd'hui, appel au meurtre de « bébés blancs », dans le clip d'un rappeur (Nick Conrad), et les éructations répétées d'un plumitif (Éric Zemmour). Cela se passe en France, en 2018. Un désastre pourtant annoncé, depuis bien des années.

Rien n'y fera donc : le vacarme médiatique lié à la promotion du dernier pamphlet en date d'Éric Zemmour à peine purgé, une nouvelle polémique fait place à l'écœurement, devant le clip d'un rappeur (Nick Conrad) vantant le meurtre de « bébés blancs » et appelant à « pendre les Blancs » (« PLB », c'est le titre en question). Rien ne peut de toute évidence permettre d'éviter l'hystérisation d'un paysage médiatique miné en France par un racisme multiforme, toujours plus violent dans son expression et qui pourrait encore être relativisé, s'il n'atteignait aussi les sphères du débat public. Les vieilles phraséologies de l'extrême droite ont été rejointes par les justifications communautaristes et faussement sophistiquées légitimant un « racisme à rebours ». L'anti-racisme lui-même, accusé de toutes parts, ne parvient plus à endiguer ce qui semble être une vague, une réalité sociologique de fond et un fléau durablement installé.

Léon Poliakov, éminent spécialiste de l'antisémitisme, avait insisté sur la prééminence de l'ancrage des réactions racialistes, avant qu'une « simple » haine ne se développe un jour en pogroms. Mutatis mutandis, c'est justement l'ancrage et la banalisation de l'expression raciste (en dépit même de la législation) dans la France d'aujourd'hui, qui ne peuvent que susciter un effroi légitime. Le contexte d'abrutissement accéléré généré par les réseaux sociaux, l'abêtissement télévisuel et sa promotion de la vulgarité, la radicalisation autant que l'indigence du débat politique entre pôles extrêmes : quelques-uns des éléments contextuels de cette flambée-là fondent aussi l'effroi, car il s'agit là de faits têtus et eux-mêmes durables du quotidien social. Quand on se penchera sur l'histoire de ce qui agite sous nos yeux cette radicalisation généralisée, on fera le constat d'une vaste complaisance : le présupposé raciste, de l'allusion implicite à l'insulte, fait partie de la grammaire de la vie publique, sans que personne ou presque ne s'en soucie en profondeur. 

La lucidité qui tout naturellement accompagnera l'effroi ne devra permettre que nul ne s'étonne de cette flambée raciste. Les ingrédients, depuis bien des années, sont avérés, commentés et manifestes, rien ne sert forcément de s'y attarder encore une fois. Mais la lucidité elle-même semble impuissante à empêcher ce que nous avons tous sous les yeux. La « race », encore et toujours : le mot a été enlevé de la 
Constitution, comme par une volonté d'exorciser le contexte et évacuer le présent ; la « race » pourtant, demeure bien l'obsession médiatique et le motif d'une surenchère collective. Comme si on ne devait plus en sortir. L'époque marque-t-elle la défaite des humanistes ? À chaque communauté ses références, à chacun les « siens », un collectif délité en segments montés les uns contre les autres, comme dans toute société reconnaissant la légitimité des communautés sur la cohésion du corps social. Et demain, la violence.

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