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Billet de blog 28 juil. 2022

Immortel Saint-Saëns (1) - Alexandre Kantorow, l'enchanteur

Première partie d'une approche de Saint-Saëns (dont on a célébré en 2021 le centenaire de la mort) par ses interprètes.

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Il aura fallu quatre cd dont en particulier le multiprimé enregistrement des concertos pour piano 3,4 et 5 de Saint-Saëns (Bis, 2022), et de ses triomphes aux Victoires de la Musique, pour diffuser auprès du plus grand nombre ce que savaient déjà, les amateurs de piano : Alexandre Kantorow compte parmi les pianistes les plus doués de sa génération et l'un des musiciens marquants de la jeune génération. Quand on a remporté la médaille d'or et le premier prix du redoutable Concours Tchaïkovsky à 22 ans, la carrière est toute tracée peut-être, mais il fallait encore marquer le public par un enregistrement phare : ce fut le cas, l'année même de cette prestigieuse victoire au Concours Tchaïkovsy (premier lauréat français de l'histoire), avec cd absolument magique, complété depuis (en 2022) par les concertos 1 et 2 du même Saint-Saëns, au nom duquel celui d'Alexandre Kantorow restera associé, c'est sûr.

Ces deux enregistrements ont quelque chose d'addictif : il est difficile de ne pas les écouter en boucle. Et ce n'est que justice, après l'année 2021 qui a marqué le centenaire de Saint-Saëns, dont la renommée mondiale de son vivant (au moment où le compositeur incarnait la musique française dans le monde entier), est certainement inversement proportionnelle à son (très relatif) oubli de nos jours, en tout cas au regard de l'immensité de son œuvre.

Alexandre Kantorow, ici dans le concerto N°2 de Saint-Saëns, avec l'Orchestre de Douai dirigé par son père, l'excellentissime violoniste Jean-Jacques Kantorow :

Alexandre Kantorow - Saint-Saëns piano concerto n°2, Op.22 © irina tevdorashvili

et ici dans la « Danse macabre » de Saint-Saëns, aux Victoires de la Musique 2019 :

Alexandre Kantorow : Saint-Saëns, Danse macabre op.40 © France Musique

Virtuosité éblouissante mais qui n'est pas faite pour éblouir, précision, lyrisme... Alexandre Kantorow, c'est l'excellence, « simplement », c'est-à-dire entièrement, au service de la musique, concrètement, en donnant toute son intelligibilité aux partitions qu'il aborde en vous donnant l'impression que vous y entrez avec lui, comme dans des lieux nouveaux mais où vous pénétrez d'un pas sûr et en ne ratant rien du paysage.

Des concertos pour piano de Saint-Saëns, on connaissait en France l'excellente intégrale enregistrée en 1981 pour Decca par Pascal Rogé et Charles Dutoit (Philharmonia Orchestra / Royal Phlharmonic Orchestra, London Philharmonic Orchestra). Ici, une lecture au moins aussi étourdissante (car Pascal Rogé, autre pianiste surdoué en son temps, avait mis la barre très, très, très haut, il faut le rappeler) et qui a remis le piano de Saint-Saëns et son sens de l'orchestration au centre du monde de la musique d'aujourd'hui. Juste à temps pour qui l'aurait oublié (et ils étaient nombreux) pour le centenaire de 2021. La signature particulière apportée par Alexandre Kantorow, et qui sied tant à Saint-Saëns : un mordant particulier des attaques, une sorte de relief qui emporte l'adhésion dès les premières notes. Et une direction d'orchestre (le Tapiola Sinfonietta) à l'unisson de ce mordant, de la part de Jean-Jacques Kantorow. Quelque chose en somme de plus «sculpté » que dans la version Pascal Rogé.

Écoutez ce finale du concerto N° 3, c'est du très grand piano, en trois dimensions et en technicolor : 

Piano Concerto No. 3 in E-Flat Major, Op. 29: III. Allegro non troppo © Alexandre Kantorow - Topic

Et le finale du N° 5, « L'Égyptien » si orientalisant et si coloré, là encore : 

Alexandre Kantorow - Saint-Saëns Piano Concerto No.5 "Egyptian" (III movement) © irina tevdorashvili

La version de ce 5e par Alexandre Kantorow est sublime de bout en bout, impossible d'y résister. 

Saint-Saëns: Piano concerto n°5 - A. Kantorow / OCNE / N. Krauze © Orchestre Chambre Nouvelle Europe

Entrer en Saint-Saëns (comme on entre en religion) par cette porte des concertos pour pianos (et je parlerai aussi dans cette sorte de série, de ses incroyables concertos pour violon), c'est sans conteste entre par la grande porte : tout le percutant et toute l'énergie de Saint-Saëns sont là, et vous empoignent corps et âme.

Des œuvres adulées ou snobées en leur temps (cela dépend des concertos en question), d'une empreinte symphonique marquée et qui, dans le dernier quart du XIXe siècle, participent au renouveau de la musique française alors en cours, avec Fauré, Debussy et Franck. Un plaisir constant d'une musique qui va, comme une force hugolienne bien que d'un rapport distancié au romantisme. Ces concertos, de styles toujours nouveaux, incarnent ce renouvellement du langage : sans être un révolutionnaire, celui qu'on avait dit réactionnaire quant aux formes, fur surtout incompris en son temps, avant qu'on ne puisse correctement évaluer la densité de ses apports. Un piano très lisztien, mais aussi empreint de Schumann, une écriture poétique pour ce fervent du poème symphonique. Des élans irrésistibles.

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