Noirs, Blancs, Jaunes, Multicolores : personne ne se taira

« Je change en échangeant avec l'autre, sans me perdre ni me dénaturer. » (Édouard Glissant) Parce qu’il ne sera jamais question pour personne ici ou ailleurs de se taire, quelle que soit sa couleur de peau ni les discriminations qu’il porte. Que vive le dialogue des uns avec les autres, des unes avec les uns, des uns avec tous et de chacun avec quiconque.

Une fois de plus, on feint de s’étonner. Ne voilà-t-il pas qu’il aura fallu d’une déclaration sidérante d’Audrey Pulvar interviewée sur BFM samedi 27 mars 2021, pour que le landernau s’émeuve une fois de plus du naufrage annoncé d’une partie de la gauche française et avec elle, de toute une part de la société française, désormais ivre de race, obsédée dorénavant des épidermes et en quête de victimes auto-désignées et ontologiques.

 Pourtant, nous baignons tous, nous pataugeons quotidiennement dans ce trop-plein que manifeste depuis bien des mois en France la phase aigue d’une crise de société où les questions d’identité, de victimisation et de communautarisme connaissent un acmé dont on voudrait nous interdire jusqu’au diagnostic. Vous voyez un problème, vous, dans ces prises de positions hallucinantes de la candidate de gauche aux élections régionales d’Île-de-France ? C’est que vous vous égarez : le grand timonier de la France dite insoumise l’a dit, nous devrons donc l’accepter par conséquent, l’affaire est entendue d’avance, circulez. Insoumis, peut-être, mais voulant soumettre tous et chacun à la nouvelle loi, celle du racisme à rebours, de la claustration identitaire et du nouvel entre-soi des « racisés » contre tous les autres. D’où vient cet aveuglement, et où nous mène-t-il ?

 Chacun pourra et saura trouver tous les éléments de réponse nécessaires, en s’écartant du flot continue qui s’abîme dans les polémiques actuellement en cours. Des polémiques qui pourraient être utiles si elles n’étaient déjà caractérisées par une polarisation idéologique telle que, j’en suis convaincu, personne ne saura plus éviter les catastrophes qui s’annoncent, et une guerre des races qui a commencé en lieu et place d’une lutte des classes qui ne fait plus recette. Il est un point de nécrose où un corps social, gangréné par le poison des replis identitaires, n’est plus capable de résister en quoi que ce soit au déferlement qui l’agite. N’attendez plus de quiconque de déjà atteint par cette polarisation, qu’il ou elle réfléchisse ne serait-ce qu’une demi-seconde à ce qui est en train de se jouer. Trop tard. La France est aujourd’hui, comme bien des lieux du monde, entrée dans la fièvre des replis, dans les plis insondables des reculs et dans le vertige des surenchères.

Dans son interview, Audrey Pulvar a déclaré : « Que des personnes discriminées pour les mêmes raisons et de la même façon sentent la nécessité de se réunir entre elles pour en discuter, ça ne me choque pas profondément » ;  « S’il se trouve que vient à cet atelier [à destination des personnes noires et métisses] une femme blanche, un homme blanc, il n’est pas question de la ou le jeter dehors. En revanche, on peut lui demander de se taire, d’être spectateur ou spectatrice silencieux » ; « Quand des femmes LGBTQ+ se réunissent pour discuter, je suis hétérosexuelle, je participe à ce type de réunion, mais je ferme ma bouche. Si on me demande mon avis, je peux le donner, mais je me tais, car je comprends qu’il y a une parole qui a besoin de s’exprimer totalement librement »

Audrey Pulvar était l'invitée d'Apolline de Malherbe © BFMTV

 Et il faut écouter Audrey Pulvar en longueur dans ses réponses à Apolline de Malherbe sur BFM. Des éléments du diagnostic sont bien là, tangibles. D’abord, on illustre qu’aujourd’hui, le langage tourne à vide. Après des années à utiliser des mots creux à force d’avoir été démonétisés et tordus, diversité, mixité, vivre-ensemble… on peut en venir, en prolégomène à ses propos, à dire que certes, la République a des principes qu’il faut défendre et qu’il s’agit pour la République d’être partout chez elle (écoutez l’entretien, vous verrez : navré, mais je n’ai pas le temps d’en extraire les moments distincts). Mais tout de suite après avoir énoncé tout cela, qui tourne à vide en effet, qui ne repose pas sur de réelles convictions, mais sur une sorte de passage obligé pavlovien dont il faudrait se débarrasser « vite fait » comme on dit… après cela donc, vient le très attendu « Après, je pense que ». Et là, écoutez bien. Non, il ne s’agit pas pour les réunions dites en « non-mixité » (entendez mixité raciale) d’exclure quiconque, mais de l’accueillir en lui demandant de se taire.

 Voilà quelques jours de cela, je recevais pour l’Institut du Tout-Monde, Rachel Khan, qui vient de publier Racée, indispensable essai pour qui voudrait voir clair dans cette accélération actuelle des discours communautaristes. Nous avions eu l’occasion de retracer avec elle l’apparition toute récente en France des fameux « safe spaces », avec les premiers « camps décoloniaux » qui datent de 2016 et les premiers stages réservés au racisés et interdits aux Blancs. Une mise en perspective déjà nécessaire, car comme j’en faisais la remarque désabusée mais convaincue à Rachel Khan, tout va encore s’amplifier et s’accélérer. La suggestion d’Audrey Pulvar a au moins le mérite de l’innovation. La surenchère ne consiste plus à répéter, mais donc à innover. Il s’agit d’onc d’une injonction au silence. Une injonction que la candidate se reconnaît le devoir de s’appliquer à elle-même, si par hasard elle devait assister à une réunion réservée au « LGBTQI+ » (consultez votre dictionnaire de Novlangue américanisée, vous comprendrez) : dans ce cas, dit-elle, « je ferme ma bouche. »

 La défaite qui se dit là, le naufrage obscène qui s’étale devant nous, est sûr de son bon droit, est du bon côté puisqu’il parle pour les nouveaux damnés de la terre, forcément. Cette défaite nécessite pour le moins, que chacun en fasse l’archéologie, avec des données somme toute assez récentes. Lisez, sans a priori, vous glanerez ici et là les éléments d’appréhension nécessaires. Sur l’américanisation délirante (on vous dira que non, soyez-en sûrs) des réflexes en cours, sur le woke, sur le décolonial, l’intersectionnalité, l’écriture inclusive pratiquée même dans les meilleurs organes de presse… Lisez, comprenez, c’est urgent, même s’il est trop tard.

 Que dire ? Parce que même en écrivant tout ça, je suis déjà fatigué. Et je ne suis pas le seul à être fatigué d’alerter, quitte à éructer dans mon coin, rendu à la polarisation, car mon cas est déjà entendu si je parle ainsi : facho ou crypto-facho, réactionnaire, rétrograde, qui ne comprend rien aux nécessités de la lutte contre le racisme. Et pourtant…

En fait, je suis si fatigué, que je m’en vais vous recycler l’extrait de l’un de mes anciens billets, au moment où justement apparaissaient les premiers safe spaces dans ce beau pays naguère de la République du combat de « ceux qui luttent » pour l’égalité et la négation de la race.

 Nous y voilà en tout cas : 2021, et l’injonction au silence des Blancs dans des réunions de « racisés » et à tous ceux qui ne seraient pas « LGBTQI+ » dans les réunions qui leur seraient réservées. Vous n'avez pas compris ? C'est que vous n'êtes pas au fait des dernières recherches des sciences sociales, dites-le vous bien : vous êtes donc au mieux un mal comprenant (un con disait-on naguère), pour tout confondre ainsi. Vous n'avez pas compris non plus qu'aujourd'hui, il est de mise de « libérer la parole », quitte à être entre soi, et de ratifier la notion de race qu'on prétend combattre. Les Blancs, ou plutôt les tenants de la « blanchité » ne peuvent pas en être, de cette libération-là, ils se feront donc une raison, puisqu'ils ne peuvent pas comprendre quoi qu'il en soit, ce qui agit les « racisés » (on me permettra, parce que je le décide, de me soustraire à toute écriture inclusive, que je conchie royalement). Mais qu'ils n'aillent surtout pas crier au racisme, eux dont la blanchité justement et même à leur corps défendant, parle pour eux, dans l'espace public et est, pleinement, un signifiant de domination.

 Nous sommes à l'heure du racisme sophistiqué, le plus insidieux peut-être, car le plus susceptible de pénétrer les esprits complaisants, séduits par une pseudo-intellectualisation, une légitimation de pacotille. D'où viennent ces notions elles-mêmes, brandies comme trophées par ce nouveau racisme porté par le communautarisme triomphant ? On ne s'étonnera pas que tout ceci, encore une fois, soit une excroissance de certains milieux académiques américains, où tous les ersatz de pensée ont depuis longtemps tenu lieu de corpus notionnels. Il y a encore peu, le pendant français de ces milieux acclimatés se félicitait massivement que des auteurs français soient si célébrés dans l'université américaine, et on parlait abondamment de la « french theory » décrite par François Cusset. C’était sans prévoir que le mouvement s’inverse un beau jour et que, comme un quotidien américain le disait lui-même récemment, la France ne soit plus qu’une caisse de résonance des moindres flatulences émises sur les campus américains. Alors vaille que vaille, il fallait bien laisser tomber toutes les préventions, et on se mettait à adopter tacitement tout ce qui pouvait venir des sciences sociales américaines, de la « gender theory, » en passant par les théories dites postcoloniales (tout en rattachant bon an mal an quelques précurseurs français à la branche, bricolant allègrement héritages et relectures dirigées). Aujourd'hui, c'est le « décolonial » qui est en vogue, qu'on se le dise. Vous ne connaissez pas le « décolonial » ? Encore une grave faute de goût de votre part... Vous ne parlez pas woke, votre cas est désespéré, vous êtes juste en dessous du has been, une sorte de croisement de Néanderthal et des méchants néo-libéraux.

 Voilà bien des années que beaucoup on alerté sur la montée non seulement du communautarisme, mais surtout sur les justifications prétendument intellectuelles données à cette vision compartimentée de la société. Coup après coup, la pénétration des idées les plus absurdes drainant une certaine vision du monde, fondée sur la communauté au détriment de ce « vivre ensemble » porté par Renan, avance à son rythme. La fin des idéologies sur laquelle on n'a pas fini de disserter, n'a pas permis de voir que c'était là sans doute la nouvelle idéologie d'une époque marquée par l'asthénie intellectuelle. Car seule cette asthénie (au sens premier du mot, cette « débilité », cette faiblesse) peut expliquer qu'on n'ait pas contesté de front cette tendance-là, laissant ses tenants défigurer et détourner à leur guise les figures, par exemple, de l'anticolonialisme. Et cela dure bien depuis des années. À commencer par Fanon, détourné, tronqué, manipulé par ces idéologues qui ont tôt eu dans leur ligne de mire, le modèle républicain français, mais aussi les auteurs de la décolonisation, qu'il était urgent pour eux, de récupérer à tout prix. Oui, ils se sont emparés de Fanon, même de Fanon, et surtout de lui ! Lui qui pourtant conclut son Peau noire, masques blancs par le plus vibrant plaidoyer anti-essentialiste qui puisse se concevoir :

 

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 « Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé.

Je suis un homme, et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre. En aucune façon je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle.

Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques.

N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIème siècle ? Dois-je sur cette terre, qui déjà tente de se dérober, me poser le problème de la vérité noire ? Dois-je me confiner dans la justification d’un angle facial ? Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d’une culpabilité envers le passé de ma race. Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître. Je n’ai pas le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués. Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc.

 Je me découvre, moi homme, dans un monde où les mots se frangent de silence. Dans un monde où l’autre, interminablement, se durcit. Non, je n’ai pas le droit de venir et de crier ma haine au Blanc. Je n’ai pas le devoir de murmurer ma reconnaissance au Blanc. Il y a ma vie prise au lasso de l’existence. Il y a ma liberté qui me renvoie à moi-même. Non, je n’ai pas le droit d’être un Noir.

Si le Blanc me conteste mon humanité, je lui montrerai, en faisant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas ce « Y a bon banania » qu’il persiste à imaginer. Je me découvre un jour dans le monde et je me reconnais un seul droit : celui d’exiger de l’autre un comportement humain. Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma liberté au travers de mes choix.

 Ma vie de doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres. Il n’y a pas de monde blanc, il n’y a pas d’éthique blanche, pas davantage d’intelligence blanche. Il y a de part et d’autre du monde des hommes qui se cherchent. Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée. Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire l’invention dans l’existence. Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement.

Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIème siècle ? Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la Culpabilité dans toutes les âmes ? La douleur morale devant la densité du Passé ? Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur les épaules. Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n’ai pas le droit d’admettre la moindre parcelle d’être dans mon existence. Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé. Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères. »

Aujourd’hui où il est demandé de se taire, les paroles de Fanon ont-elles encore la moindre chance d’être comprises ? « Si le Blanc me conteste mon humanité, je lui montrerai, en faisant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas ce “Y a bon banania” qu’il persiste à imaginer. » Mais non, aujourd’hui il n’y a plus à montrer ou démontrer quoi que ce soit, reste uniquement à se taire ou à parler entre soi, avec « les siens ». Ces paroles de Fanon pourtant, doivent être reprises et défendues par tous ceux qui devront livrer bataille contre le nouveau racisme qui moyennant des raisonnements spécieux, renoue avec ce qui fait le principe même du discours raciste, à savoir la croyance en une essence raciale. Cette croyance même dont Fanon nous proposait de nous désaliéner en 1952 quand furent publiées ces lignes, et cette croyance sous laquelle on voudrait nous ensevelir aujourd'hui, individus claquemurés dans leurs communautés juxtaposées, et corps social atomisé, déchiqueté par les essentialisations puis livré demain au poison de la violence.  Oui, il faudra tout reprendre, à la base comme au sommet, face aux multiples manifestations des replis identitaires, ethniques et religieux qui fondent et nourrissent ce suicide collectif qui se nomme communautarisme. Même si je pense fondamentalement qu'il est trop tard pour le collectif, il faudra défendre cette pensée, pour soi et pour tous les autres qui voudraient encore se libérer de l'obscurantisme que nous traversons et dans lequel nous avons plongé.

 Que veut dire Audrey Pulvar quand elle souhaite que les Blancs se taisent dans des réunions de non-Blancs ? Que seule compte, en priorité, la parole que l’on a envers et pour « les siens ». Et « les miens », ça devrait être ceux de ma couleur, de ma complexion comme on le dit aux États-Unis. Ceux-là sont donc les miens, c’est dit, je n'y échapperai pas, à moins d'être un renégat, un traître : naguère un social-traître, aujourd'hui un racial-traître. La parole, bien sûr, qui se dit entre soi, entre « les siens », est une parole de victimes. Victimes de qui ? Eh bien de la blanchité des Blancs, celle dont tout Blanc est possesseur et maître, en son « privilège » social invisible. L’échange, le premier, devra se dérouler avec les siens. C’est ratifier la race, ratifier la division raciale de l’humanité, entériner la bêtise et l’ignorance à la base du racisme. Pire, en faire de telles évidences que tout cela ma foi, comme les mots creux, comme les complaisances de toutes sortes, fera bel et bien partie des évidences que personne ne devra plus contester, à peine d’être un fasciste.

C'est la bêtise qui aujourd'hui est vraiment universelle et occupe toute la place du « débat public » qui à vrai dire n’existe plus, n’est plus qu’une chimère. On en a je crois, chaque jour qui passe, les démonstrations les plus variées, à l'heure des réseaux dé-socialisés, des gazouillis borborygmes des tweets où chacun y va de son pouce levé en guise d'expression, ou de smileys en guise de raisonnements. La bêtise est partout et redoutablement sûre d'elle, c'est une loi de l'époque. Celle qui consiste à proposer un stage contre le racisme dont des ateliers seront interdits aux Blancs, me sidère pourtant, et m'effraie tout autant. Car la bêtise, dont on sait depuis Flaubert qu'elle est l'une des formes de l'infini, annonce aussi la violence qui vient. Souvent, pourquoi ne pas l'avouer, j'ai l'impression de me retrouver, en cette époque et dans ce pays, au beau milieu de Rhinocéros de Ionesco, assistant dans l'impuissance totale, à voir de ces cornes pousser sur tous les fronts, qui annoncent une catastrophe bien plus vaste. Ou alors, en l'occurrence qui nous occupe, en proie sans doute à des cauchemars absurdes me dira-t-on, je me prends à me représenter la France dans vingt ou trente ans, couvertes de « camps décoloniaux » et de stages interdits à ceux-ci ou à ceux-là.

Roberto Benigni dans « La vie est belle » (1997), Grand Prix du Jury au Festival de Cannes en 1998. Roberto Benigni dans « La vie est belle » (1997), Grand Prix du Jury au Festival de Cannes en 1998.
Roberto Benigni dans « La vie est belle » (1997), Grand Prix du Jury au Festival de Cannes en 1998.

Il me revient alors en mémoire l'une des scènes immortelles du chef-d'œuvre La vie est belle de Roberto Benigni, celle où le petit garçon de Guido le libraire (rôle joué par Benigni lui-même) lui demande pourquoi sur l'entrée d'une boutique croisée dans la rue, trône l'inscription « Interdit aux chiens et aux juifs » (rappelons que l'action du film se déroule dans l'Italie fasciste). Plutôt que de traumatiser son fils qui ne comprend pas pourquoi on en veut tant aux juifs, Guido choisit de détourner sa question, en lui répondant : « Chacun a le droit de choisir qui il veut chez lui, c'est pour ça que certaines boutiques interdisent l’entrée aux espagnols et aux chevaux ou aux chinois et aux kangourous, d'ailleurs moi-même je vais immédiatement interdire ma librairie aux araignées et aux wisigoths ». 

 Qu'il prenne la forme aujourd'hui banalisée des éructations publiques dignes de Nadine Morano parlant de « la France pays de race blanche » ou qu'il se pare des vertus d'une démarche faussement réflexive, le racisme en France n'est pas une opinion, elle constitue un délit pénal. Qui prétend combattre les discriminations en pratiquant soi-même la discrimination et en légitimant le racisme à rebours, s'égare lui-même dans une logique d'exclusion, se déshonore en adoptant les codes de la plus veille haine entre les individus, favorise le repli de chacun dans sa communauté et in fine la violence entre tous. Il n'y a pas de « bon » et de « mauvais » racisme, il n'y a pas de légitimité à la séparation des êtres humains. Peut-être après tout qu’Audrey Pulvar l’ignore, elle qui se refuse d’exclure une personne en raison de sa couleur de peau d’une réunion, tout en lui demandant soigneusement de la fermer : historiquement, la ségrégation n’a pas seulement procédé de l’exclusion, mais de la restriction. Les États-Unis du temps des lois Jim Crow, n’arboraient pas seulement des pancartes « Forbidden » mais aussi « Restricted », « Only ». Restreindre la parole, c’est exclure l’autre, en évacuant jusqu’à sa nature humaine, qui réside en l’expression (verbale ou gestuelle, comme on voudra). C’est enfermer l’autre dans la prison visible de son épiderme, de son phénotype. Cela s’appelle du racisme. Ni plus ni moins. Avec ou sans bonne conscience. Du racisme à rebours, du racisme qui fait bonne figure. Mais du racisme.

Exclure quelqu'un a priori d'une réunion publique à raison de son phénotype essentialisé en race relève du racisme et de la bêtise, et doit être dénoncé comme tel, et combattu comme tel. Accepter quelqu’un dans une réunion en lui niant le droit à la parole est pire : c’est une insulte et un mépris à la dignité de chacun. Que chacun qui refuse pour lui-même, pour son pays et pour quelque pays que ce soit, cet enferment mortifère de chacun dans le cachot de sa pigmentation, se lève, s'oppose et refuse.

 La pensée d’Édouard Glissant, et en particulier celle de la créolisation, avait été à bon droit citée à maintes reprises par Jean-Luc Mélenchon voilà quelques mois de cela. Et j’avais souligné que sa citation était faite à bon escient. Le voici maintenant qui soutient les propos d’Audrey Pulvar. Je ne peux pas m’empêcher de voir là une contradiction fondamentale. Car en aucun cas on ne peut se réclamer de Glissant, si on reconnaît dans le même temps une quelconque légitimité à cette injonction au silence au motif de la race, qui relève d’une pornographie de l’esprit. Glissant fut un passionné des dialogues avec tout le monde, il avait fondé sa notion de Relation sur l’échange, jusqu’aux regards réciproques des opacités, en quête des ouvertures qui créent dans l’incertain. Rien n’est plus étranger à sa conception de la créolisation ou à sa géniale proposition de Relation, que l’enfermement entre soi de ceux qui se reconnaissent victimes, à l’exclusion des autres. Glissant a rejeté et combattu ces pathologies de la claustration, et nous a encouragé au dialogue et à l’échange des visions. Dire qu’on s’inspire de la créolisation glissantienne en ne distinguant pas le risque mortel des enfermements des individus est une supercherie et un aveuglement. Qu’un syndicat comme l’UNEF propose pour les jeunes Français en 2021 la perspective de réunions entre « racisés » où il serait pour le moins demandé aux autres de la fermer, est une aberration et une abdication devant le refus du collectif.

 Je n’ai jamais su à vrai dire ce qu’on pourrait bien faire de moi devant la porte d’une réunion de racisés. Car je suis un casse-tête pour les distributeurs d’étiquettes. Ma complexion les affole. Ni Blanc, ni Noir, ni jaune ni kako-doux ni gros-sirop, ni tiqueté de pois verts sur fond jaune, je suis comme je suis et je ne cherche même pas à me décrire. Et pourtant, je ne demanderai à personne de se taire, et j’interdis à quiconque de me demander de me taire. Si les milliers de pages que j'ai lues de Fanon, de Glissant, de Césaire, de Toni Morrison, de James Baldwin, de Lévi-Strauss, de Ricœur, de Rimbaud, de Perse, de Montaigne, de Condorcet, de Diderot, de Montesquieu, de Voltaire, de Hugo, de Wole Soyinka, de Joyce, de Proust… si donc toutes ces pages ont un sens, c’est bien de nous désaffilier de nos appartenances identificatoires, et de nous propulser dans un en-dehors inaliénable de notre être. Ceux-là ont su parler haut, à tous et à chacun, en version originale ou en traduction, et définitivement.

L’espace public, et tout autant l’espace privé, doivent être et demeurer les lieux ou l’on se parle, entre ceux qui se disent victimes de discrimination et ceux qui sont censés représenter tous les autres, mais qui en aucun cas ne sauraient porter la culpabilité de la discrimination. Les tribulations des premiers ne doivent pas se dire à l’abri de l’écoute et de la parole des autres. Parler dans l’entre-soi de la race, c’est ratifier son empire, c'est consacrer le règne de l'essentialisation mortifère de chacun, et c’est viser l'auto-célébration du même avec le même, en renonçant à l’interlocution. Dans l’espace public comme dans les espaces privés, nous n’accepterons que personne n’interdise à personne de parler, d’écouter, de démontrer, d’argumenter, de s’engueuler, de tomber d’accord ou de demeurer en désaccord.

Que les Blancs parlent avec les Noirs. Que les Noirs parlent avec les Blancs, les Arabes avec les Jaunes, les Peaux-Rouges avec les Roux, les Toucouleurs avec les Vikings, les Peuls avec les Caucasiens, les Nègres avec les Toubabs, les Indo-Européens avec les Chabins bélos, les Chabines dorées avec les Juifs, les bigarrés avec les basanés, les Métis avec les innomés, les innommables avec les bien assis. Que tout ce monde, ce tout-monde s’écoute, s’invective, se réconcilie, s’entende ou ne s’entende pas. Mais ne laissez personne vous dire là où vous pourrez parler et là vous devrez vous taire. Ni les régimes totalitaires, ni les époques devenues folles. Parlez partout, le jour, la nuit, parlez debout et en dormant, parlez dans les grands espaces, dans les lieux les mieux confinés, dans les tout petits recoins où on ne vous entend pas, parlez dans les sous-pentes prétendument réservées à x ou y ou à x+y-x, parlez là où il vous semblera bon de parler.

Personne ne se taira.

Loïc Céry

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