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Directeur du CIEEG (Centre international d'études Édouard Glissant) et du pôle numérique à l'Institut du Tout-Monde, Directeur des revues « La nouvelle anabase » et « Les Cahiers du Tout-Monde ». VOIR SITE PERSONNEL (fonctions-références-actualités) : www.loiccery.com

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Billet de blog 30 juillet 2022

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Immortel Saint-Saëns (3) - Cristian Măcelaru, le rénovateur

Troisième partie d'une approche de Saint-Saëns (dont on a célébré en 2021 le centenaire de la mort) par ses interprètes.

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Illustration 1
Camille Saint-Saëns vers 1860, à 25 ans

L'un des bienfaits indéniables d'un centenaire bien mené pour ce qui est d'un grand musicien (et celui de la mort de Saint-Saëns en 2021 le fut, incontestablement), c'est en particulier l'opportunité de nouveaux enregistrements, et j'ai eu l'occasion dans la première partie de mon propos, de citer la version qui désormais fera date des concertos pour piano par Alexandre Kantorow (enregistrements de 2019 et 2022). Parmi les autres moments forts de la discographie, un enregistrement a marqué les esprits à raison, et c'est la nouvelle intégrale de l'œuvre symphonique réalisée par l'Orchestre national de France sous la direction de son nouveau chef depuis deux ans, l'excellentissime Cristian Măcelaru.

On connaissait l'enregistrement qui faisait jusqu'alors référence, de 1975, par l'Orchestre national de l'ORTF (ancienne dénomination de l'ONF) sous la direction de Jean Martinon. Un enregistrement excellent, si ce n'était une prise de son parfois trop réverbérée. Je ne parle pas de l'intégrale de Marc Soustrot, très bonne mais parfois un peu lourde.

Illustration 2

Avec la nouvelle intégrale de Cristian Măcelaru, ce véritable massif symphonique a repris bien des couleurs, pour ce qu'il est : rien de moins que l'une des parts essentielles de l'œuvre de Camille Saint-Saëns. Intégrale Warner Classics, 2021.

Si j'ai choisi pour illustrer cette troisième partie, un portait de Saint-Saëns de 1860 (il a alors 25 ans), c'est aussi pour rappeler que l'essentiel de ce massif symphonique appartient à la première partie de l'œuvre, à une jeunesse qu'on a dite surdouée, et qui rappelle le météore Mendelssohn. Car oui, l'invraisemblable précocité de Saint-Saëns nous rappelle aussi que nous avons certainement bien du mal aujourd'hui à envisager de tels phénomènes, en dehors des phénomènes de foire de ce qu'on nomme « enfants prodiges ». Je veux dire que bien des hommes du XIXe siècle, nés dans des contextes sociaux et culturels à des galaxies de notre temps, ne peuvent certainement pas être appréhendés avec les critères d'aujourd'hui, au risque d'avoir le vertige, pour ce qui est de l'ampleur de leur œuvre et du concentré de leur existence. On a certainement un problème d'échelle, c'est sûr : comment concevoir que les premières œuvres de Saint-Saëns sont composées à l'âge de TROIS ANS ET DEMI ? Ou que (je cite Marie-Gabrielle Soret, « Saint-Saëns de A à Z », « Diapason » novembre 2021) « à cinq ans il apprend avec délices les subtilités de l'instrumentation dans la partition d'orchestre de Don Giovanni qu'on lui avait offerte » ? Ou qu'à dix ans il donne son premier concert à Pleyel ?

Revenons-en aux cinq symphonies : deux d'entre elles mais ne sont pas numérotées. Elles ont été ajoutées à son catalogue symphonique à la faveur de recherches musicologiques du début des années soixante-dix. Ces œuvres de jeunesse (les symphonies en la ; N° 1 en mi bémol op. 3 ; en fa « Urbs Roma » et N° 2 en la mineur) sont composées entre l'âge de 15 ans et 24 ans. Ce sont de pures merveilles, les deux premières très classiques mais avec déjà ce souffle particulier qui va, je crois éclater définitivement par « Urbs Roma », où le jeune compositeur chante la grandeur déchue de la Rome antique. Ici, dans l'excellente version, justement, de Jean Martinon :

Symphony in F major ''Urbs Roma'' - Camille Saint-Saëns © Sergio Cánovas

Mais tout le monde s'accorde à reconnaître, à juste raison, que le chef-d'œuvre symphonique de Saint-Saëns, c'est sa Symphonie N° 3 avec orgue en ut mineur op. 78. On peut le dire sans hésiter, le génie orchestral de Saint-Saëns connaît là son apogée. Un Saint-Saëns de la maturité (l'œuvre est de 185-1886) qui fait place à une élévation spirituelle considérable, qui me rappelle Bruckner. Sentiment de l'absolu, tension vers le sublime, omniprésence des accents du Dies Irae... et puis cette puissance ineffable du final où l'orgue déploie l'immensité de son timbre. Et quand cet orgue est servi par Olivier Latry, titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris (qui renaîtront), on est, il faut le dire sans sourciller, dans un tel accomplissement qu'on ne pouvait pas rêver mieux pour marquer à jamais un centenaire. Sentiment de grandeur, d'écrasement devant le sublime, et de respiration restituée. Cette symphonie grandiose sans jamais être grandiloquente, par ceux qui en auront dont rénové la présence parmi nous, l'Orchestre national de France dirigé par Cristian Măcelaru avec Olivier Latry à l'orgue :

Saint-Saëns : Symphonie n°3 avec orgue (Olivier Latry / Orchestre national de France) © France musique

On ne s'étonnera pas que Karajan, au soir de sa vie, se soit penché sur les accents amples et le souffle unique de cette symphonie. Il en a enregistré pour DG une version superlative avec le Philharmonique de Berlin et Pierre Cochereau à l'orgue, dont j'indique ici quelques ressources YouTube :

Saint-Saëns: Symphony No.3 In C Minor, Op.78 "Organ Symphony" - 1a. Adagio - Allegro moderato - © Pierre Cochereau - Topic
Saint-Saëns: Symphony No.3 In C Minor, Op.78 "Organ Symphony" - 1b. Poco adagio © Pierre Cochereau - Topic
Saint-Saëns: Symphony No.3 In C Minor, Op.78 "Organ Symphony" - 2a. Allegro moderato - Presto -... © Pierre Cochereau - Topic
Saint-Saëns: Symphony No.3 In C Minor, Op.78 "Organ Symphony" - 2b. Maestoso - Più allegro -... © Pierre Cochereau - Topic

Une chance assez inouïe, finalement, que se soit justement au moment où l'ONF dispose de l'un des meilleurs chefs de son histoire, et d l'un de ses organistes les plus marquants, qu'on ait pu ainsi disposer en 2021, de l'intégrale qui nous rappelle ceci, qu'on avait peut-être oublié : en son temps, Saint-Saëns fut l'un des symphonistes majeurs qui réussit à adjoindre la musique française à la grande tradition de la symphonie romantique, en prenant en quelque façon la suite de cette tradition, transcendée dans son cher « Ars Gallica ».

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