Houston: déluge et solidarité

Malgré sa diversité culturelle et sa modernité, Houston incarnait pour moi le symbole du capitalisme sauvage et de l’individualisme néolibéral, parfaite vitrine d’une société américaine profondément inégalitaire. Mes certitudes ont été légèrement ébranlées par l’élan de solidarité provoqué par l’ouragan Harvey.

Depuis Houston

À l’annonce de l’arrivée de l’ouragan, l’entraide se limitait aux simples recommandations et précautions d’usages. Les Américains insistaient sur l’importance de stocker des denrées alimentaires, de l’eau et des piles électriques, sans oublier de faire le plein d’essence en cas d’évacuation forcée. Il faut une semaine de provisions, m’assure-t-on.

Résultat, la razzia sur les supermarchés place les retardataires dans la difficulté.

Jeudi soir, les supermarchés sont en rupture de stock © Politicoboy Jeudi soir, les supermarchés sont en rupture de stock © Politicoboy

Altruisme spontané

Harvey frappe les cotes texanes avec moins de force que prévu, mais les pluies qu’il amène dépassent tout ce que le Texas avait pu imaginer. En quelques heures, Houston est sous les eaux. Rapidement, on prend conscience d’un formidable élan altruiste.

Pour ma part, tout a débuté par le message d’un ami musicien, posté sur les réseaux sociaux le lundi 28 aout. La ville de Houston découvrait peu à peu l’ampleur des dégâts, tandis que la pluie continuait de tomber sans relâche. Le post réagissait à l’annonce de la visite de Donald Trump :

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Donc ce président qui a coupé les budgets des agences gouvernementales responsables de la gestion des crises naturelles, peut-on empêcher ses grosses fesses de raciste de rappliquer ici, sachant que la majorité de ses supporters ont largement eu le temps et l’argent pour fuir l’ouragan ?

À quoi répondait un autre houstonien avec éloquence « Euh, je suis à peu près sûr que la Cajun Army est remplie d’électeurs de Trump, et ils sont ici à sortir des tas de gens de l’eau, de toute ethnicité. »

La Cajun Army est une organisation citoyenne constituée durant l’ouragan Katrina par des habitants de la Louisiane rurale, une région ayant majoritairement voté pour Donald Trump.

Dès vendredi soir, ils conduisent leurs pick up truck chargés de bateaux et d’aéroglisseurs sur des centaines de kilomètres pour venir porter secours aux houstoniens. Le samedi, ils sont plusieurs centaines à intervenir sans relâche et en parfaite autonomie, répondant aux sollicitations de tout individu en détresse. Depuis, de nombreux mouvements de solidarité se sont spontanément déclenchés.

Ying, un collègue qui me soutenait encore récemment qu’il refusait de payer le moindre dollar d’impôt supplémentaire pour financer l’assurance maladie socialisée Obamacare a sorti son canoë gonflable pour rejoindre une association de quartier. Il passe la journée de mardi les pieds dans l’eau à transporter des personnes âgées hors de leur maison.

 

Ying se porte volontaire pour secourir les sinistrés - photo Politicoboy Ying se porte volontaire pour secourir les sinistrés - photo Politicoboy

Houston, cœur du climatoscepticisme ?

Houston représente un concentré d’Amérique. La ville vote démocrate et a successivement favorisé Obama et Clinton aux présidentielles, tout en élisant un Afro-Américain pour succéder à une maire ouvertement lesbienne. Pour autant, l’agglomération compte parmi les principales forces conservatrices du pays. Capitale mondiale de l’industrie pétrochimique, elle abrite le siège de nombreuses multinationales pétrolières et parapétrolières. Un quart de la capacité de raffinage américaine est localisé sur sa rive est, tandis qu’une majeure partie de la production de gaz et de pétrole américain transite via son port ou son centre financier.

La ville elle-même constitue une ode au gaspillage énergétique et au capitalisme sauvage. La banlieue de Houston s’étend de plus en plus loin dans la plaine, multipliant les pavillons énergivores et encourageant un mode de vie désastreux pour le climat. L’air conditionné tourne à bloc dix mois sur douze tandis que les houstoniens passent plus de deux heures par jour derrière le volant de leurs 4x4. Les kilomètres d’embouteillages où s’entassent les pick up truck font parti de mon paysage quotidien. Everything is bigger in Texas, et Houston ne fait pas exception à la règle.

L’industrie pétrolière pourvoit emplois, dollars et énergie bon marché. En conséquence, ses effets négatifs sur l’environnement sont largement ignorés. Dans la classe moyenne supérieure et la bourgeoisie locale, le socialisme et la sobriété énergétique sont perçus comme des menaces plutôt que des avancées.

Le déluge s’abat sur la capitale pétrolière

 Le terrain est marécageux et plat, le bétonnage à outrance empêche le sol d’absorber les quantités d’eau qui se déversent sur la ville et rapidement les bayous et voies naturelles saturent. De spectaculaires inondations s’ensuivent, dévastant les banlieues et poussant les riverains à abandonner leurs maisons. Nous avons tous vu les images apocalyptiques. Dans mon quartier, la montée des eaux aux abords du bayou est spectaculaire, les routes deviennent rapidement impraticables. La ville se transforme en une collection d’archipels. 

Cascade de solidarité

Cela commence par des évidences : porter secours à ses proches. Lorsque la montée des eaux menace une maison, on se mobilise pour aider nos amis à rejoindre une zone moins exposée, et on contribue à transférer quelques affaires avant d’offrir le gite.

Photo:  Politicoboy.fr Photo: Politicoboy.fr

D’autres vont plus loin. Ils convertissent un appartement entier en abris de fortune, postent sur les réseaux sociaux des annonces pour demander de la nourriture et des vêtements afin de garnir leur refuge improvisé.

Dès mardi, la vie reprend dans les quartiers non sinistrés. Les bars et cafés ouvrent timidement tout en s’improvisant comme centre de collecte de dons destinés aux zones d’accueil officielles. Le bar Anvil offre une carte de cocktail limité et incite ses clients à fournir des vêtements. Leur camionnette ira ensuite au Convention Center du centre-ville (downtown) livrer le fruit de la collecte.

Mardi 29 aout, photo Politicoboy.fr Mardi 29 aout, photo Politicoboy.fr

De nombreuses personnes délivrent elles-mêmes leurs dons aux centres d’accueil mis en place par la municipalité. Les gens apportent des conserves alimentaires, des produits de première nécessité et surtout des vêtements. Nous y découvrons des montagnes de donations. 

Convention center de Houston le mardi 29 aout, centre d'accueil des sinistrés. Photo politicoboy.fr Convention center de Houston le mardi 29 aout, centre d'accueil des sinistrés. Photo politicoboy.fr

D’autres se portent volontaires pour aider les secouristes, dans des proportions qui deviennent parfois contre-productives.

“Il y avait une queue interminable pour se porter volontaire, nous avons décidé de laisser tomber” me confie un ami.

Les réseaux sociaux deviennent rapidement un émulateur de vocations. Des clients d’Anvil postent sur Instagram des photos emplies de culpabilité “premier verre après l’Ouragan, et avant d’aller se porter volontaire” précisent-ils.

Mardi 29 - Aux alentours du buffalo bayou, les habitants du centre ville reprennent rapidement leurs habitudes - photo politicobo.fr Mardi 29 - Aux alentours du buffalo bayou, les habitants du centre ville reprennent rapidement leurs habitudes - photo politicobo.fr

Si les inondations sont par endroit tragiques et spectaculaires, de nombreuses zones sont épargnées. Les routes bloquées et intersections inondées dans les quartiers de Memorial, Montrose, Rice, Downtown et Heights ont forcé les habitants à rester chez eux trois jours durant, mais l’eau n’y a pas provoqué de dégâts notables. Les banlieues situées en zones inondables ont connu un destin bien plus tragique.

Ainsi, ce n’est peut-être pas entièrement par hasard si les autorités réclamaient des vêtements XL et XXL. Malgré la quantité phénoménale de dons vestimentaires, les grandes tailles manquent cruellement. On serait tenté d’y voir un marqueur des inégalités sociales : les populations les plus sévèrement touchées sont issues des classes populaires où l’obésité atteint les 30 %, alors que les dons proviendraient majoritairement des beaux quartiers où les jeunes cadres et ingénieurs portent essentiellement du M.

Selon le New York Time, c’est principalement la classe ouvrière qui vient au secours de la classe ouvrière, mobilisant leurs bateaux récréatifs (canoë, jet ski, radeau pneumatique, planche à voile) pour aller repêcher les sinistrés dans un élan de solidarité inédit. Ce point de vue me semble réducteur et s’expliquerait essentiellement par la distribution géographique des couches sociales. En réalité, l’entraide que j’ai pu observer dépasse les clivages ethniques et sociaux.

Quoi qu’il en soit, l’ampleur de la mobilisation spontanée, sous toutes ses formes, contraste fortement avec la vision égoïste et individualiste que j’ai tendance à prêter à la société américaine. Reste à savoir si cet élan d’altruisme perdurera dans les mois qui viennent. 

Pour Naomi Klein, l’ampleur de la catastrophe n’est pas le fruit du hasard. Le réchauffement climatique exacerbe la violence des ouragans, l’urbanisation sauvage aggrave les inondations tandis que les disparités sociales et la ségrégation raciale accentuent les conséquences humaines. En clair, il est urgent de politiser cet événement.

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