Le traquenard politique de france 2

On se souvient du dernier passage de Jean-Luc Mélenchon dans l’émission politique (avril 2017) comme d’un moment d’anthologie journalistique, qui culmina par l’intervention de David Pujadas pressant “l’invité surprise” de bien vouloir énoncer la question convenue à l’avance, pour finalement se décider à la poser à sa place. Le cru de novembre dépasse les espérances.

On se souvient du dernier passage de Jean-Luc Mélenchon dans l’émission politique comme d’un moment d’anthologie journalistique, qui culmina par l’intervention de David Pujadas pressant « l’invité surprise » de bien vouloir énoncer la question convenue à l’avance, pour finalement se décider à la poser à sa place.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis. La période électorale tout comme les ordonnances de la loi travail étant derrière nous, nous pouvions espérer une ambiance plus détendue et propice au débat politique. En fait non.

Dès la présentation de l’émission, Léa Salamé pose le cadre : le leader de la France Insoumise est en situation d’échec, il se cherche un nouveau souffle. Les questions d’actualités donnent lieu à un premier tour de chauffe. La journaliste se retrouve, malgré elle, acculée à défendre la position qu’elle prête à Emmanuel Macron, mais dont elle finit par devoir admettre qu’elle ne sait rien. Et pour cause, la proposition de Mr Macron sur le dossier Lybien n’est qu’une déclaration d’intention. 

Arrivent François Lenglet, sa petite voiture en plastique et ses questions visant à instaurer un débat caricatural. Au lieu d’interroger l’insoumis sur le fond de son contre-budget 2018 (à savoir la politique de soutien à la demande  par la relance budgétaire) le voilà qui sélectionne des points de détails (le montant des impôts dans le budget, puis carrément le niveau de TVA sur un Renault espace toute option symbolisée par un jouet). Mélenchon tente d’élever le débat, de parler de politique de la demande, de multiplicateur keynésien et de soutenabilité de la dette, mais rien n’y fait, on en revient au Renault Espace (edit: or la loi prévoit que l'achat d'une voiture à l'étranger soit taxé en France, donc Lenglet part d'un mensonge économique pour construire sa "démonstration"). 

On notera au passage que monsieur Lenglet se reconnait implicitement de sensibilité néolibérale, un fait qui n’aura échappé à personne, mais dont l’acquiescement reste intéressant à noter. Or, puisque Édouard Philippe avait débattu avec Mr Lenglet, pourquoi Mélenchon ne se retrouve-t-il pas confronté à son tour à un journaliste économique de sa « famille idéologique » ? Cela serait trop demander au service public, sans doute.

La séquence suivante aborde un autre thème central du programme de la France Insoumise, cœur de la différence qui l’oppose au gouvernement.... Non, cela sera le Glyphosate. On découvre Jean-Luc Mélenchon confronté à quatre agriculteurs défendant l’usage du désherbant, et affirmant que leurs grands-parents l’utilisaient (la molécule est commercialisée depuis les années 80, mais passons). On note au passage qu’après avoir interrogé Mélenchon sur l’esclavage en Libye, la régularisation des sans-papiers et la laïcité (trois sujets ou les positions de l’insoumis rejoignent largement celle d’Emmanuel Macron et surtout de la majorité des Français), on ressort un nouveau thème qui fait peu débat au sein de la société française.

Arrive l’invité surprise, Philippe Val, ancien directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, ex directeur des programmes à France Inter et fortement critiqué par le regretté Charb pour sa brillante sortie concernant Nicolas Sarkozy lorsqu’il était  encore à l’Élysée : « il est normal que le service public traite bien son actionnaire principal » avait expliqué Val.

De quel sujet capital va-t-on discourir ? De laïcité et de Danielle Obono, bien sûr. Philippe Val ira jusqu’à insinuer que Mélenchon est antisémite, après avoir assimilé l’islam au terrorisme. Un peu plus tôt, Francois Lenglet avait repris l’argument de Marine Le Pen sur les pompes aspirantes de l’immigration, comme quoi il n’y a plus besoin d’inviter le front national sur France 2 pour qu’y soient défendues ses idées.

Quel était l’invité surprise d’Édouard Philippe au fait ? Un ancien ministre de Nicolas Sarkozy, donc du même parti politique que lui. Imaginez un peu l’invité surprise de Mélenchon se trouver être un électeur de la France Insoumise…

Mais la comédie se poursuit avec une pauvre petite patronne de PME (qui passe sur BFM défendre les positions du Medef, est interrogée par le journal Le Point en 2016 pour critiquer le programme de François Hollande et dont le service économique d’atlantico à fait le portrait). Elle se présente comme « non politisée » pour nous expliquer, sans ciller, que la peur des prud’hommes l’empêche d’embaucher. Le coup du petit patron écrasé par le Code du travail est trop beau pour être vrai, mais Mélenchon tente d’élever le débat, de partir du point de vue macro économique, sans que les deux femmes lui permettent de terminer un raisonnement. C’est que, comprenez, l’entrepreneur n’en dormait plus la nuit, de sa convocation aux prud’hommes. Le décalage entre ses déclarations et la réalité de sa situation est si profond qu’elle finit par donner raison à Mélenchon sur tous les points. 

Arrive l’instant Vénézuéla, défendu par la journaliste Laurence Debray, que le JDD présentait comme « Macroniste » et dont Libération dresse un portrait savoureux :  "La fille de Régis Debray, intellectuel et ex-castriste, a été trader à New York, déteste Chávez et Mélenchon »

Le principal intéressé tente de répondre avec calme à l’accusation qui lui est faite (de ne pas se soucier de la souffrance des Vénézuéliens, excusez du peu), mais il devient de plus en plus difficile d’en placer une face aux deux journalistes qui se relayent efficacement pour le pousser hors de ses gonds. C’est dommage, Mélenchon payera surement très cher son haussement de ton. On aurait aimé l’entendre dire que le secrétaire général de l’Élysée travaillait pour la campagne de Maduro en 2013, mais il apparait difficile de conserver son calme lorsqu’on s’entend accusé d’inhumanité.

L’émission politique parvient tant bien que mal à créer le clash tant espérer. De quoi préparer le terrain à monsieur Castaner, dont les trois premières minutes de son monologue ne contiennent aucun argument politique, mais une litanie d’accusation portant sur la personne « vous êtes seul » « toujours en opposition » et « idéologue ». Mélenchon tente de répondre point par point, mais comme il est rapidement impossible d’aligner deux phrases, la partie la plus intéressante du programme de la soirée tourne au concours d’interruption. Notez qu’à ce moment-là, plus grand-chose ne pouvait sauver l’émission.

Il ne manquait plus que la militante politique Nathalie Saint Criq et ses questions pertinentes de fin d’émission, elle qui choisit de parler de... Danielle Obono ! Elle passe ensuite la main à l’auteur du reportage sur la convention de la France Insoumise, le journaliste et ex- membre de l’UMP JB Marteau, reportage sanctionné de « fake news » et ayant conduit le JT de France 2 à s’excuser publiquement. 

Il a trouvé deux tweets de choix qu’il exhume des réseaux sociaux. Un premier de... Manuel Valls (!) et un second d’une direction locale du PCF qui tacle sévèrement Mélenchon. C’est le jeu, me direz-vous. 

C’est le jeu, mais quand l’arbitre joue avec l’adversaire, faut-il encore se donner la peine de participer ?

 

 Edit: Billet rédigé en vitesse, je m'excuse d'avance pour les imprécisions linguistiques. J'ai corrigé la partie sur Philippe Val qui n'est plus, en effet, directeur des programmes de France Inter depuis 2014. Merci à Lancêtre de me le faire remarquer. 

 

 

 

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