Que penser du black bloc?

Nous nous posons encore la question aujourd’hui. Des évènements du premier mai, on pourra retenir deux choses : l’émergence d’un phénomène politique, et une stratégie discutable (si tant est qu'elle fût discutée).

Le mouvement « autonome » n’est plus marginal. Il représentait quasiment autant de personnes que le mouvement syndical (15 000 manifestants devant le cordon de sécurité CGT, vingt milles derrière, selon la police) à Paris. À Notre-Dame-des-Landes, dans les facs et contre la loi travail, les syndicats et associations sont souvent débordés et dépassés par un mouvement qui leur échappe. Et qui, à NDDL, remporte des victoires. Pour chaque black bloc encagoulé, dix personnes qui n’en pensent pas moins applaudissent derrière. Ce phénomène est donc politique. Il trahit l’effondrement des syndicats et des partis. Des syndicats divisés, dont les directions « réformistes » CGC-CFDT-FO sont les alliés objectifs du gouvernement, refusent l’union syndicale et ne se donnent même plus la peine d’appeler à manifester contre les ordonnances de la loi travail ou lors du 1er mai. Quant à la direction de la CGT, elle refuse également toute alliance avec le politique, et s’engage dans une stratégie de l’échec en organisant des mobilisations concurrentes tout en boycottant les dates susceptibles de créer une coagulation. Mais surtout, les syndicats refusent inexplicablement de faire du politique, c’est-à-dire au minimum nommer l’adversaire (le néolibéralisme, Macron et son monde), et si possible, proposer une alternative. Ces critiques ne sont valables qu’au niveau de la direction, mais une direction a justement vocation à diriger et porter un message. De dire « contre la loi travail, et son monde », « contre l’aéroport, et son monde », « contre Macron, et son monde ». Quant au politique, que dire du PS/Génération. s qui s’est fait complice de la construction européenne antidémocratique avant de voter un peu près toutes les lois néolibérales dont Macron propose de prolonger la logique ?

Face à ces trahisons et défections, certaines forces cherchent à combler le vide. La France Insoumise en est une, mais sa stratégie « de gouvernement » lui impose une certaine réserve, et lui interdit toute radicalité. Or, de la radicalité, le gouvernement en regorge. Macron explique à une infirmière à l’agonie qu’il n’y a pas d’argent magique, supprime l’ISF pour encourager les riches à rester en France (cout : 5 milliards), puis supprime l’Exit tax sur le capital pour les inciter à partir (1 milliard). C’est open bar. Mais il ne s’agit pas uniquement d’incarner le leader mondial du « libre marché » comme titre le magazine Forbes, adepte des classements des grandes fortunes. Il s’agit de transformer le modèle social français vers le système américain. En commençant par la santé, comme nous le démontrions dans un billet précédent. Elle est donc d’abord là, la violence. Dans le massacre écologique de notre planète, dans les 11 000 grenades et les blindés qui saccagent la ZAD, et dans combien de futurs suicidés parmi les travailleurs des services publics asphyxiés ou privatisés ?

Le black bloc et les autonomes sont des gens comme vous et moi, un peu moins effrayés par les tirs de flashballs et les grenades explosives, probablement un peu plus maltraités par la violence sociale institutionnalisée. Leur volonté de prendre autant de risques témoigne surtout de l’ampleur de la radicalisation du pouvoir qu’ils veulent défier. 

Considérations stratégiques 

Cela étant dit, leur stratégie est-elle la bonne ? À quoi bon souffrir cinq ans en prison ? À quoi bon subir des traumatismes physiques et psychologiques suites aux gardes à vue et coups de matraque ? À quoi bon mettre le feu à un Macdonald ? C’est sur ces questions que nous butons. Même si le black bloc avait pris l’Élysée, il en aurait rapidement été délogé. Et rien ne dit que le pouvoir présidentiel en serait sorti affaibli. C’est un pari. La décision des forces de l’ordre de laisser faire la casse devant les caméras de BFMTV en dit long sur la stratégie du gouvernement, qui pense que les dégradations du black bloc peuvent être instrumentalisées contre le mouvement social. Objectivement, le matraquage médiatique sur les expulsions de la ZAD, sur les frappes en Syrie et maintenant sur les trois vitrines d’un MacDo fournit une formidable diversion qui vient saturer l’espace public. On en oublie ce qui lie toute cette violence (la défense des intérêts financiers) et le combat de ceux qui s’y opposent, que ce soient les cheminots qui ne défendent pas leur statut mais leur conception du service public, les zadistes qui ne défendent pas leur potager mais un modèle d’agriculture et de société alternative, les étudiants qui ne défendent pas leur accès à l’université (cela ne vous aura pas échappé qu’ils y sont déjà entrés) mais la gratuité de l’éducation… bref un « intérêt général » contre des intérêts particuliers.

Mais sans le black bloc, qu’aurait ont entendu dans l’espace médiatique ce 1er mai ? Sur Le Monde, dès midi « l’échec syndical ». Sur France info, aux mêmes heures « la convergence des luttes ne prend pas ». Il y a des signaux faibles qui ne mettent pas. Lorsque Médiapart, à la pointe de la dénonciation des violences policières lors des manifestations contre la loi travail, à la ZAD ou lors du G20 d’Hambourg, balaye le 1er mai comme une journée « saccagée par le black bloc », on s’interroge. La contestation sociale est-elle sur le point d’être tué par sa marginalisation instrumentalisée par le gouvernement, avec l’aide objective du black bloc  ? Ou bien est-elle sur le point de renverser bien plus que « la réforme SNCF», mais également « son monde » ?

Pour remporter la lutte, il faut être capable de l’étendre. Les actions du black bloc  favorisent-elles la mobilisation ? Les Palestiniens n’ont jamais marqué autant de points que lorsqu’ils s’engagent dans des actions non violentes, en dépit d’un cout humain astronomique. Au jeu de la violence, l’État jouit d’une incontestable supériorité.

Quel sera l’impact sur l’opinion publique et les forces en luttes des images d’une foule cagoulée et d’un Macdonald en feu, alors que Macron fait la une de Forbes et propose d’annuler le principal rempart contre l’évasion fiscale, l’exit tax ? Le gouvernement pense que cela lui profite. Jean-Luc Mélenchon et de nombreux leaders de la gauche radicale américaine se rangent à cet avis. Nous ? On n’a pas fini de se poser la question.

Une chose semble évidente, si les syndicats veulent survivre au mois de mai, ils seront bien inspirés de refaire du politique, et d’appeler à une grande journée de convergence avec toutes les forces qui s’en revendique.

 

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De nombreuses sources sur le phénomène black bloc sont listés en bas de cet article. 

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