Laurent Ruquier, Christine Angot et la minimisation de l’esclavage

Christine Angot a tenu de graves propos minimisant la traite des noirs, reprenant un argument central des suprémacistes blancs. Plutôt que de s’excuser d’avoir diffusé cet extrait, Laurent Ruquier a attaqué ceux qui remettaient en cause sa collaboratrice. Une occasion ratée d’éduquer le public sur un crime contre l'humanité trop souvent minimisé.

On mettra cela sur le coup de l’ignorance et de la stupidité passagère. Au cours d’un échange avec Franz-Olivier Giesbert, à propos de la Shoah, Christine Angot a tenu à préciser que :

« Le but avec les juifs pendant la guerre, ça a bien été de les exterminer, de les tuer, et ça introduit une différence fondamentale, alors qu’on veut confondre avec par exemple l’esclavage et l’esclavage des Noirs envoyés aux États-Unis ou ailleurs, et où c’était exactement le contraire. C’est-à-dire l’idée c’était qu’ils soient en pleine forme [“Qu’ils soient en bonne santé, oui”, insiste Franz-Olivier Giesbert], en bonne santé pour pouvoir les vendre et pour qu’ils soient commercialisables. »

Personne ne bronche sur le plateau, et l’extrait sera conservé en postproduction.

Sans rentrer dans le débat sur la pertinence (ou non) de la hiérarchisation des crimes contre l'humanité, l'autre aspect stupéfiant de ce propos est qu'il reproduit l'argument central des suprémacistes blancs et autres amis du KKK pour minimiser l’horreur de l’esclavage. Selon eux, les noirs étaient « bien nourris » car ils représentaient une valeur marchande, puis « biens traités » dans les plantations où ils étaient logés et nourris par des propriétaires « paternalistes et bienveillants ».

 Ce révisionnisme historique ancré dans le plus pur racisme ignore superbement les faits.  

Sur la nature de la traite des noirs d’abord, on citera les travaux de l’historien Marcus Rediker qui décrit le phénomène dans son livre « À bord du négrier » (1). Il explicite les conditions sur les bateaux, loin de « l’idée, c’était qu’ils soient en pleine forme » affirmés par Mme Angot, mais « une relation fondée sur l’ingestion forcée de nourriture, les coups de fouet, la violence à tout bout de champ et le viol des femmes ». Marquage au fer rouge, torture, supplices et humiliations s’ajoutaient à des conditions de transport inhumaines, parfois 16 heures de suite assis dans une position tortionnaire, enchainés à plusieurs et parqués en cales au milieu du vomi et des excréments, soumis au travail forcé, nu et maintenu dans un univers « concentrationnaire », « le navire n’était lui-même qu’une machine diabolique, une sorte de gigantesque instrument de torture ».  

La traite c’est d’abord 1,8 million de décès en mer, 10,6 millions de captifs envoyés au Nouveau Monde, dont 1,6 million meurent la première année dans des camps de travail forcé, sans compter toutes les victimes sur le sol africain lors des rapts. L’idée n’était certainement pas de prendre soin des noirs. 5 millions d’entre eux périrent du seul fait du commerce triangulaire. 

Si l’horreur de la traite négrière reste solidement ancrée dans les consciences (mis à part celle de Christine Angot, FOG et par extension l’équipe de ONPC et Laurent Ruquier visiblement), l’autre aspect de l’esclavage demeure moins connu.

Dans son livre « The half has never been told , slavery and the making of American capitalism » (2), l’historien Edward Baptist décrit la réalité du système esclavagiste après l’abolition de la traite, entre 1808 et 1864. Les « camps de travaux forcés » où sont envoyés les noirs pratiquent une torture systémique et institutionnalisée afin d’augmenter la productivité des esclaves. Le système, décrit par ses instigateurs dans des notes d’époque comme un « pushing system » consistait à imposer des quotas de production dont le non-respect valait un nombre de coups de fouet proportionnel à l’écart entre la production et le quota. Des coups de fouet si douloureux que leurs victimes entraient souvent en transe (ou crise d’épilepsie) sous l’effet de la douleur. Ces quotas étaient ajustés quotidiennement pour placer l’esclave à la limite, et intentionnellement conçus pour être parfois manqués, afin d’entretenir une atmosphère de terreur. Les conditions de « travail » similaire au travail à la chaine devaient permettre de déshumaniser les esclaves en les contraignant à opérer mécaniquement, et de façon ambidextre pour le ramassage de coton. Les survivants décrivent des expériences de sortie de corps, où l’individu perd souvent la raison, ce qui n’est pas sans rappeler les témoignages des survivants des camps de concentration nazis. 

En 1930, après soixante ans de progrès technique et d’ingénierie biologique visant à augmenter la rentabilité des champs de coton et la facilité du ramassage, les travailleurs libres qui les exploitaient restaient 50 % moins productifs que les esclaves de 1860, malgré l’incitation financière. 

Le commerce des esclaves noirs était également marqué par des abus sexuels (les femmes étant souvent violées) alors qu'on arrachait systématiquement les enfants à leurs familles pour les vendre et ainsi éviter la solidarité intergénérationnelle et l'humanisation. Certaines femmes étaient contraintes de tomber enceintes pour « produire » de nouveaux bras. Une femme de Louisiane se vit ainsi arracher 16 enfants. L’espérance de vie des esclaves des plantations de coton était très en dessous de celles des fermiers blancs.

1,5 million de noirs américains ont subi une migration forcée sur des milliers de kilomètres vers le sud-ouest des USA, enchainé les uns aux autres pendant des mois, au point de révulser les habitants des villes que traversaient ces sinistres cortèges (et de jeter les bases du courant abolitionniste). De nombreux esclaves se sont mutilés ou suicidés pour éviter d’atterrir dans les camps.

Dans les plantations de sucre, l’espérance de vie d’un adulte ne dépassait pas douze ans. Il était plus rentable d’épuiser un esclave productif que de le maintenir en bonne santé, contrairement à ce que semble penser Christine Angot. Tout cela était systémique, et non pas le fruit d’atrocités ponctuelles.

Plutôt que de reconnaitre cette erreur, fruit d’une ignorance consternante, mais pardonnable, Laurent Ruquier a accusé les critiques de vouloir lancer une polémique dans un tweet daté du 3 juin : 

« La Shoah fut une abomination. L’esclavage en Afrique et le commerce des esclaves fût une abomination. Aucun doute. Ceux qui tentent de nous faire dire ou penser le contraire à Christine Angot ou à moi cherchent à créer une polémique inutile. »

Ainsi, l’animateur du service public cherche à faire dire à Angot le contraire de ce qu’elle disait, et insulte son public au passage. L’écrivaine a raté une occasion de se taire, préférant étaler son ignorance. Et Ruquier manque une occasion d’éduquer son public en expliquant pourquoi les propos de sa « polémiste » étaient gravissimes, à l’heure où l’esclavage refait surface aux portes de l’Europe.

 

***

  1. Merci à Mathilde Larrere pour cette source : https://twitter.com/LarrereMathilde/status/1135291311790186498 qui rejoint ce que j’ai pu lire dans les musées de plantations de Louisiane notamment, et dans le livre de Baptist cité en 2.
  2. Un résumé incomplet de l’ouvrage via le NYT : https://www.nytimes.com/2014/10/05/books/review/the-half-has-never-been-told-by-edward-e-baptist.html

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.