Discours de Frédéric Lordon à la bourse du travail

Le 4 avril, la bourse de travail de Paris explose d’enthousiasme pour déclencher un « débordement général ». Le discours de Frédéric Lordon clos une heure d’interventions bouleversantes.

Des représentants d’innombrables luttes en cours se sont succédés à la tribune pour témoigner de façon souvent bouleversante de leur engagement, de leurs souffrances et de leurs espérances. Étudiants de la Commune Libre de Tolbiac, cheminots, aide-soignante, femme de ménage victorieuse après 111 jours de grève, déléguée syndical de Carrefour, représentant des chauffeurs VTC opposé à Uber, Gaël Quirante, le syndicalise licencié par La Poste à la demande de Muriel Penicaut… se sont succédés au micro tendu par Francois Ruffin, avec l’aide du SNJ-CGT.

L’économiste et philosophe Frédéric Lordon clôture cette séquence par un discours qui fera date, s’il est proprement relayé, tant il vous prend au trippes. On vous invite vivement à écouter la soirée via le podcast disponible ici. L’intervention de Lordon se situe entre 1 :19 :00 et 1 :30 :00.

Et sur soundcloud: https://soundcloud.com/user-898678423/podcast-reunion-publique-a-la-bourse-du-travail

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Début de retranscription approximative (environ 50% du discours): 

"Bon, je crois que vous avez compris maintenant que nous ne sommes pas là pour procéder à quelques reconstitutions de ligues dissoutes, on est pas là pour rejouer à nuit debout, Marx nous a avertis de longue date de ce qu’il avait lieu de penser des secondes fois. Nous sommes là pour autre chose. Nous sommes là parce que nous nous sentons requis, nous nous sentons requis par un moment important, décisif peut être. Il y a du malheur dans ce pays. Des gens souffrent seuls et ne se rencontrent pas. Certains choisissent même d’en finir, qui appartiennent désormais à des classes sociales qu’on aurait jamais imaginées. A un moment il faudra mettre en ordre le vocabulaire. Quand des politiques publiques continuellement poursuivies depuis trente ans, conduisent ainsi directement des gens à s’abîmer, ou à se supprimer, comment faut-il les qualifier ? Je retiens de justesse quelques mots qui me viennent à l’esprit, mais au minimum ce sont des politiques qui sont passibles de procès publics. 

(Applaudissements) Il y a quelques temps j’ai proposé, moitié pour rire, moitié pour provoquer, une troisième moitié éventuellement pour réfléchir un peu … de considérer ce que j’ai appelé la classe nuisible. Si cela en agace quelques-uns on peut l’appeler autrement, c’est vrai que ce n’est pas très gentil… la classe béate, ou la classe pharisienne… mais en gros tous les ravis de la mondialisation… qui non seulement cautionnement mais applaudissement à l’installation des structures du malheur des autres, n’en ont aucun égard et pour finir leur font la leçon à coup de généralités édifiantes. Mais la classe nuisible est surmontée d’une fraction encore plus étroite qu’il faudrait appeler la classe obscène. Si vous croyez que j’exagère, écoutez, tendez l’oreille. Il ne se passe presque plus une journée sans que quelque représentant de la classe obscène ne vienne déposer sa bouse. (applaudissements) La classe obscène, c’est ce député macronien, entrepreneur enrichit, qui vient expliquer que cela suffit cette obsession pour le pouvoir d’achat parce qu’il y a quand même d’autres choses dans la vie. C’est cet autre qui soutient qu’il y a tout au plus cinquante SDF dans paris et qui ont choisi d’y être. Ou bien ce sinistre individu qui suggère dans les colonnes du point qu’on compte les décès liés aux grèves. Et bien comptage pour comptage, il faut relever le défit. Et carrément même. A quand par exemple un livre noir mondial du néolibéralisme ?

Livre noir de l’ajustement structurel au sud, de la mise au travail des enfants en Afrique, du massacre de la Grèce, des décès climatique et des suicidés bien de chez nous. La classe obscène veut compter ? C’est parfait, on va compter avec elle. (applaudissements) A ceci près que nous ici on ne veut pas seulement compter, on veut arrêter le compteur. (applaudissements)

Alors on va dire que j’extravague, qu’il n’est question après tout que d’une simple dérégulation du transport ferroviaire demandé par l’Europe. Je réponds qu’il ne fera pas cinq ans pour que la SNCF connaisse sa vague de suicides, comme avant elle la Poste, Orange et les hôpitaux. Nous ne laisserons pas faire ca ! (applaudissements)…"

(...)

Il faut dire à tous ceux qui se sentent dans le malheur qu’il y a une issue, ne restez pas seul, rassemblez-vous, luttez, luttons, c’est le moment !"

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