Sept questions à Emmanuel Macron pour le 15 avril

Le président a accepté cet entretien, car il pense en tirer un bénéfice. Médiapart doit le préparer avec tactique. L’enjeu n’est pas de mettre Macron face à ses contradictions, il est trop habile pour s’y laisser piéger, mais d’imposer le cadre et de faire passer Emmanuel Macron pour le président des riches, déconnecté du réel, idéaliste et autoritaire. Voici comment.

Répondant à la sollicitation généreuse et enthousiasmante de la rédaction, voici quelques modestes suggestions pour l’interview d’Emmanuel Macron. Écrites à la va-vite, il ne s’agit que de pistes.

De la tactique : les forces en présence

Emmanuel Macron a accepté cet entretien pour une seule raison : retourner l’opinion publique en sa faveur, face au conflit social qui menace sa présidence.

Car nous l’aurons compris, de cette interview dépend beaucoup. Il pourrait se solder par un match nul et rester un exercice de communication sans conséquence. Il pourrait contribuer à dégonfler un mai 2018 en devenir, ou il pourrait le faire advenir. Et comme derrière tout cela se joue l’avenir de notre société, de notre modèle social, mais aussi de notre planète, l’enjeu est de taille.

Après s’être fait interroger par son plus grand admirateur, Jean-Pierre Pernaut, dans le but de reconquérir l’opinion de droite, rurale et des classes les moins aisées, l’entretien avec Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin doit permettre d’apaiser les cadres et les classes moyennes. Malgré ses connivences affichées avec le néolibéralisme, Jean Jacques Bourdin bénéficie d’une image de « puncheur », à l’opposé d’un passeur de plat tel que Pujadas ou sa version « fan 2 », Laurent Delahousse. M. Bourdin se voit affubler du rôle de faire valoir, en permettant au président de faire taire les critiques sur la forme.

Edwy Plenel représente le fond. Le journalisme d’investigation, précis et méthodique bien sûr, mais la gauche, surtout. Certes, celle de la sociale-démocratie d’où est issu Macron, pas celle d’opposition. Mais cela, le citoyen lambda ne le sait pas.

En évitant les punchs de Bourdin et en retournant à son avantage les questions d’Edwy Plenel, Macron espère s’offrir une double victoire qui permettra, après la séquence Pernault, de sauver son quinquennat.

D’où ces modestes propositions pour appréhender et mener l’interview.

Imposer le cadre

Si Edwy Plenel se présente à l’interview comme simple journaliste voulant interroger le président en le mettant en face à ses contradictions, nous allons tout droit à la catastrophe.

Les questions de déni de démocratie, la verticalité de la présidence, le piétinement de l’état de droit, la laïcité (et la dernière provocation devant les évêques), la loi sur les fake news, l’évacuation violente de Notre Dame des Landes et des facs, le traitement des migrants, la complaisance face aux dictateurs et chefs d’État autoritaires sont des thèmes passionnant pour nous autres lecteurs de Médiapart, et encore plus pour les intellectuels comme Edwy Plenel. Mais ce sont des questions complexes, prévisibles, facilement retournables et peu en prises avec les Français.

Ce qu’il faut faire, c’est imposer le cadre. Et le cadre est simple : Macron est le président des riches, un président autoritaire et incompétent (du fait de sa déconnexion au réel), qui nous ferait (presque) regretter Marine Le Pen. C’est bien entendu sur les deux premiers volets qu’il faut mettre l’accent, avec deux idées fortes : Macron favorise le capital (les riches) face aux Français qui travaillent dur, et il le fait de façon bornée et absurde en appliquant des recettes de l’Ancien Monde.  En clair, montrer que le roi est nu !

De la forme autant que du fond

Les journalistes libéraux ne se privent pas d'interroger les forces de gauches (syndicalistes et politiques) de façon ouvertement biaisée, imposant un cadre par l’orientation des questions. Il s’agit de reproduire ici la même chose, mais à notre avantage.

Ne pas demander :  « allez-vous céder aux cheminots »   mais « allez-vous bloquer le pays encore longtemps ? ». Ne pas dire « l’ouverture à la concurrence va-t-elle aider les usagers ? », mais « pourquoi, alors que de l’Allemagne à la Suède, de l’Angleterre à la Finlande, l’ouverture à la concurrence entraine une baisse du service et une hausse des prix pour les usagers, souhaitez-vous le faire en France, et sur le modèle anglais en plus, à lire le rapport Spinetta que votre Premier ministre a approuvé ».

Mais surtout, il s’agit d’alterner les questions précises qui ferment la porte à toute pirouette, avec des questions globales qui imposent le cadre de la discussion.

Avec toute notre humilité, voici le jeu des sept questions que nous aimerions poser (dans l’ordre. et en précisant qu’il faudrait vérifier les affirmations pour pouvoir couper M. Macron s’il les conteste, et éviter toute remise en cause de la question) :

Sept questions à Emmanuel Macron

1) Monsieur Macron, il y a beaucoup de malheur dans ce pays. Les gens souffrent au travail, certains se suicident. Toutes les professions sont touchées, les cadres qui subissent le burn-out, le personnel hospitalier, des EHPAD, les éboueurs, les cheminots, les étudiants, la fonction publique, les postiers, les électriciens gaziers... vous les voyez dans la rue. Au cours de votre visite du CHU de Rouen, vous avez expliqué à l’infirmière qui vous demandait plus de moyens pour bien faire son travail, qu’il n’y avait pas d’argent magique. Pourtant, de l’argent magique, il y en a lorsqu’il s’agit de réduire l’imposition sur le capital des trois cents plus grandes fortunes de France (cinq milliards de baisses d’impôts sur les 1 % les plus riches selon vos propres chiffres). Il y en avait aussi pour Carrefour, qui a touché près de deux milliards d’aides publiques et supprime 4500 emplois. Comment expliquez-vous au français qu’il y a de l’argent pour les riches, les actionnaires et les entreprises, mais pas pour les EHPAD, les écoles ou les hôpitaux ?

2) Permettez-moi de vous relancer. Le rapport de la commission parlementaire sur les EHPAD, co-rédigé par des députés LREM, reconnaît que le manque de moyen entraîne la maltraitance des patients. Aux Français, est-ce que vous dites que nous sommes obligés de maltraiter nos seniors, parce qu’il faut avant tout supprimer l’impôt sur la fortune ?

3) Sur la réforme SNCF, les cheminots disent qu’ils défendent le service public et font des propositions détaillées pour un système au service des usagers. Vous avez choisi, à travers le rapport Spinetta, d’appliquer un autre modèle : le modèle anglais. Or le Financial Time lui-même dresse un bilan très critique de cette ouverture à la concurrence et dénonce un surcout de 40 % pour les usagers. Même en Allemagne, les gares ferment et les couts explosent. Pourquoi s’entêter dans un modèle qui ne marche pas ?

4) Le magazine capital citant des sources internes à la SNCF, et favorables à la réforme que vous portez, explique que la suppression du statut des cheminots va couter plus d’argent que son maintien. Tout le monde sait que le statut n’est pas la cause du dysfonctionnement de la SNCF, Guillaume Pepy l’a lui-même reconnu. Avez-vous fait une erreur en vous en prenant au statut des cheminots, entrainant le blocage du pays sans raison probante ? Le regretterez-vous ?

5) De nombreux Français vous ont élu pour faire barrage à l’extrême droite. Pourtant, sous votre présidence, on a assisté à ce que cinq cents juristes ont qualifié de « fin de l’État de droit » et Jacques Toubon de « “pilule empoisonnée qui risque de détruire la cohésion nationale”. De plus, on assiste à une criminalisation des citoyens qui se porte au secours des migrants, tandis qu’on voit à Calais à un traitement inhumain, dénoncé par l’ensemble des ONG et vos soutiens tels que Jacques Attali qui se sont rendus sur place. Yann Moix écrit "ces actes de barbarie, soit vous les connaissiez et vous êtes indigne de votre fonction ; soit vous les ignoriez et vous êtes indigne de votre fonction." N’avez-vous pas l’impression de faire le lit de l’extrême droite ? 

Ou:

6) De nombreux Français vous ont élu pour faire barrage à François Fillon. Pourtant vous appliquez le même programme que lui, à l’identique : suppression de l’ISF, flat tax sur les revenus du capital, ordonnances travail, libéralisation des HLM, réforme de l’université, réforme de l’assurance chômage, ouverture des retraites au fonds de pension, privatisation de l’assurance maladie, politique migratoire… Même la méthode est identique, lui qui parlait de Blitzkrieg. Est-ce le Medef et Berlin qui gouvernent la France? (chaque parallèle sera à vérifier)

7) Votre stratégie européenne consistait à honorer nos engagements pour permettre de réformer l’Europe avec Berlin et de contrer la montée de l’extrême droite. Pourtant vous n’avez rien obtenu sur le glyphosate, les perturbateurs endocriniens et la directive des travailleurs détachés. Quant à l’accord de coalition allemand, il ferme la porte à toute réforme substantielle de la zone euro. À partir de combien de concessions à nos partenaires européens les Français recevront-ils quelque chose en échange ? L’Europe n’est-elle pas un prétexte pour casser le modèle social français ?

Bonus : la fraude fiscale coute 80 milliards par an, et pourtant vous refusez de supprimer le verrou de Bercy, réduisez les fonctionnaires chargés de lutter contre la fraude et augmentez ceux chargés de lutter contre la fraude aux allocations sociales qui représentent un montant dérisoire en comparaison. Quel est l’intérêt d’être fort avec les faibles et faible avec les forts ?

 

PS: désolé pour les fautes, manque de temps, correcteur en grève :)

 

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