Trump: G7 et match

Sans chercher à absoudre Donald Trump de ses nombreuses décisions désastreuses et criminelles, la séquence G7 - Singapour doit être soulignée pour ce qu’elle est: une formidable bouffée d’air porteuse d’espoir.

Présenter Donald Trump comme un fin tacticien et un négociateur hors pair serait commettre une remarquable erreur d’analyse que même certains journalistes de FoxNews se gardent bien de faire. D’innombrables indices concordent vers une conclusion évidente: Donald Trump est incompétent, brouillon et dépourvu d’une vision globale. Ce qui le meut est avant tout des obsessions très particulières: la destruction de l’héritage politique d’Obama, sa gloire personnelle et le soutien de sa base électorale.

Les tarifs douaniers imposés aux alliés canadiens et européens ne représentent que quelques dizaines de millions de dollars, une goutte d’eau dans l’océan du commerce mondial, et une vaguelette sur le marché de l’acier. Pour Trump, il s’agissait surtout d’envoyer un message aux électeurs de la Rust Belt, ceux-là mêmes qui l’ont porté à la Maison Blanche. Et ainsi d’honorer une promesse de campagne à moindres frais. La réaction des membres du G7 est pathétique, et Emmanuel Macron se retrouve une fois de plus ridiculisé.

Les principaux médias se sont gargarisés de cette fameuse photo où l’on voit les six autres membres du G7, Merkel en tête, faire la leçon à Donald Trump et le sommer  d'accepter de participer à la mascarade du communiqué final. Les exigences de Macron (inclure une résolution sur le climat) sont rapidement tombées à la trappe, et la volonté de mettre en place un plan d’action pour lutter contre la pollution des océans obtint une fin de non-recevoir de la part du Japon. Que restait-il à sauver pour les membres du G7 ? La mondialisation. Celle-là même qui saccage la planète, désindustrialise les démocraties, encourage les populismes et conduit Trump à la Maison Blanche, le Brexit au Royaume-Uni et l'extrême droite au pouvoir en Italie.

Que propose l’Europe face aux tarifs douaniers de Donald Trump ? La mise en place d’un libre échange incluant les préoccupations sociales et environnementales ? Un protectionnisme solidaire des Américains ? Pensez donc ! On va taxer les Harley-Davidson et le bourbon. Il faut toute la déconnexion de nos élites pour arriver à de pareilles conclusions. Les embrassades gourmandes de Macron avec Trump n’auront mené à rien. Tandis que le président français s’accroche à son obsession pour le libre échange, tandis qu’il fait la couverture de Forbes comme leader du marché libre (à défaut du monde libre), Trump avance.

En deux Tweets, il aura donc fait voler en éclat la comédie du G7. Cette organisation postcoloniale illégitime et archaïque (hors de l’ONU, sans la Chine, le Brésil, la Corée du Sud, la Russie, le Mexique ou le moindre pays africain,  arabe et d’Amérique du Sud) dont la pathétique histoire des communiqués démontre la profondeur de sa vacuité, ne serait être regretté. Elle apparaît enfin pour ce qu’elle est: une comédie.

Comme l’analyse assez bien Jean-Luc Mélenchon, le volte-face de Trump ne permet pas seulement de décrédibiliser nos élites hors-sol, elle pointe du doigt l’influence négative des États-Unis sur la paix et la prospérité mondiale.

Sommet historique ou histoire d’un sommet ?

A Singapour, Donald Trump poursuit son entreprise de communication, nous laissant le soin de commenter un sommet historique dont aucun accord tangible ne ressortira. Que dit la presse mainstream ? Elle s’offusque des cajoleries procurées au monstre Kim, dénonce le flou complet de l’accord et la gigantesque hypocrisie du président américain qui proclame sa confiance envers la Corée du Nord après avoir déchiré un traité particulièrement rigoureux et détaillé sur le nucléaire Iranien.

Bien sûr, tout ceci est juste. Kim-Jong-un est un dictateur sanguinaire qui extermine son propre peuple dans des camps et affame le reste de sa population. Mais en dénonçant la main tendue vers la Corée du Nord, en rappelant sans cesse les promesses qu’elle a rompues par le passé, en soulignant la victoire diplomatique de Pyongyang, nos élites politico-médiatiques commettent deux erreurs: ils passent à côté de l’essentiel, et contribuent au risque d’échec de ce processus de paix historique.

Oui, Trump affame les Cubains et Iraniens, sépare les parents de leurs enfants à la frontière mexicaine, encourage le racisme et la haine, absout les crimes de guerre du gouvernement israélien. Oui, le régime nord-coréen commet des atrocités.

Mais Trump ne s’attache pas à la doctrine des sanctions qui poussent les Nord-Coréens à la famine, il ne tient pas des comptes obsessionnels entre les promesses non tenues de Pyongyang, et celles brisées par l’administration Clinton et Bush. Trump ouvre la porte à la paix, et met fin aux dangereuses manoeuvres militaires qui aggravent les risques d’engrenage. Il réduit considérablement le risque de guerre nucléaire et ses dizaines de millions de morts, du moins dans cette région du monde.

Un dirigeant européen déclarait comme pour se rassurer après le G7: “Trump ne pourra pas arrêter la mondialisation”. On ne lui en voudra pas d’essayer.

Alors que le Monde diplomatique titrait en octobre 2017 “Négocier sans préalable avec Pyongyang”, les experts nous expliquaient que Trump n’obtiendrait jamais d’accord avec la Corée du Nord, puisqu’il était impossible de réconcilier l’exigence américaine de dénucléarisation totale et immédiate de celle Nord-Coréenne de conserver sa seule chance de survie. Il suffisait pourtant d’assouplir ces lignes rouges, ce que Trump a osé faire. C’est vrai, la dénucléarisation n’est pas pour tout de suite. Mais les menaces de tirs de missiles, les risques d’engrenages incontrôlés et les tweets sur la taille des boutons nucléaires sont terminés. Pour l’instant.  

Les libéraux sont les grands perdants

Adeptes du double standard (les droits de l’homme comme ligne rouge, mais seulement quand cela ne concerne ni Israël, ni l’Arabie Saoudite, ni même leur propre pays), pourfendeur du protectionnisme et de toutes les conséquences du libre échange, les élites néolibérales qui nous gouvernent apparaissent comme les grands perdants. Olivier Blanchard, chef économiste au FMI et critique des politiques d’austérité, l’a bien compris. Robert Scheer, monument du journalisme américain, et ardent défenseur de la négociation sur les armes nucléaires, aussi.

Macron, Merkel, Trudeau et Juncker sont trop occupés, eux, à pleurer sur leur communiqué du G7 non signé. On pouvait y lire “abaisser les droits de douane et les subventions”. Tout un symbole.

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