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Billet de blog 15 nov. 2018

Place publique sur Mediapart

Grâce aux questions cash de Médiapart, on en sait beaucoup plus sur Place publique, le mouvement politique lancé par Glucksmann, Porcher et Nouvian. Que retenir ?

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Rendons tout d’abord hommage aux journalistes Edwy Plenel et François Bonnet, qui n’ont pas hésité à poser les questions qui fâchent aux représentants de Place publique. À commencer par la plus brûlante : 

Pourquoi lancer Place publique ?

La création de Place Publique s’expliquerait par l’urgence écologique, sociale et démocratique. Selon le GIEC, il nous reste douze ans pour éviter un effondrement de notre civilisation, conséquence de la catastrophe écologique et climatique déjà largement enclenchée. Au lieu d’un sursaut écologique et social, les démocraties occidentales sombrent dans l’autoritarisme. Il est donc urgent de dépasser les querelles politiques de boutiquiers, nous disent les fondateurs de Place publique. « En créant une nouvelle boutique ? » demande Edwy Plenel ? « Et pourquoi pas ? » répond Thomas Porcher.

À écouter Place publique, la "gauche éclatée" serait trop occupée à faire élire ses leaders pour défendre les grandes causes politiques. Les députés qui luttent jours et nuits à l'AN contre le rouleau compresseur En Marche et les militants qui se débattent sur le terrain apprécieront, mais citons Claire Nouvian : 

« Il y a une capture du politique par une espèce d’élite, qui pense stratégie, qui pense alliance et qui oublie de penser à l’avenir, à des choses bien plus importantes. »

À croire que Génération.s n’a pas construit son manifeste autour de l’écologie et refusé de rejoindre LFI pour des divergences de fond. À croire que Jean-Luc Mélenchon ne commence pas tous ses meetings par le thème de l’urgence climatique et n’a pas construit sa pensée autour de cette question (définie en long et en large dans les colonnes de Reporterre). À croire que Francois Ruffin ne vient pas de faire une émission d’une heure avec Pablo Servigne après avoir fait la promotion de son livre « comment tout peut s’effondrer ». Mais passons.

Place publique propose de réunir les citoyens qui sont conscients, eux, des urgences écologiques et sociales, mais allergiques aux partis politiques classiques (PS, PCF et EELV) et réticents aux mouvements (LFI, Génération.s) créés précisément dans le but d’offrir une alternative aux carcans des partis traditionnels. Pour Thomas Porcher, Place publique serait « plutôt complémentaire » des partis et mouvements existants, pour Glucksmann et Nouvian, concurrents : « bien sûr qu’on présentera une liste, si Place publique fonctionne ».

Malgré la langue de bois des trois « porteurs de cause », l’insistance de Plenel permet de tirer une première chose au clair : Place publique a vocation à créer une liste aux Européennes, sauf si le mouvement fait un flop.

Un programme en février, par capillarité

L’horizon reste donc flou, entre l’envie d’agir comme un think tank citoyen, et celle de se muer en force politique pour « combler le vide laissé par Macron, entre un centre écrasé et une gauche éclatée ». Reste à savoir pour faire quoi, et comment.

Le quoi est relativement convenu, il s’agit de reproduire le mécanisme citoyen qui avait débouché sur le programme « l’avenir en commun » en mobilisant les acteurs locaux, les ONG et les « sachants » pour faire remonter par « capillarité » les idées et « choses qui marchent » vers la place publique. On devrait donc logiquement retrouver la plupart des concepts définis dans l’avenir en commun (agriculture paysanne, entreprises coopératives, scénario de transition énergétique Negawatt…) qui lui avait valu la meilleure note de tous les programmes présidentiels en matière d’écologie, selon Greenpeace.

Reste la question cruciale du comment. Comment « Place publique » compte-t-il transformer les idées qui sont déjà présentes dans la société et dans les divers partis et mouvements politiques, en une « action » capable de nous sauver de la crise démocratique, sociale, écologique ?

Les freins sont bien connus. Il y a la question de la conquête du pouvoir, sur laquelle une gauche divisée ne cesse de buter, et celle de la marge de manœuvre une fois au pouvoir, la méthode permettant l’application du programme

En ce qui concerne la stratégie électorale, Place publique semble tout bonnement nier sa nécessité. Comment éviter qu’un ouvrier ou un paysan vote front national, alors qu’il semble évident que la planète cour à sa perte, voilà une question que ne se posera pas Place publique.

Place publique semble faire le pari qu’il existe suffisamment de citoyens de bonne volonté pour résoudre la triple crise écologique/sociale/démocratique, sans s’embarrasser de questions politiciennes du type « faut-il soutenir le mouvement des gilets jaunes » ou « faut-il signer des manifestes pour les migrants qui renoncent à remettre en cause la mondialisation et peignent une vision apocalyptique de l’immigration, à rebours des récents travaux de Francois Héran ».

Puisque toute stratégie électorale semble écartée, reste la question du « comment ». Comment mettre en place le programme annoncé pour février ? 

Claire Nouvian fait l’éloge des députés européens d’EELV et voit dans leur succès contre la pêche électrique un modèle à suivre. Mais elle est lucide, le problème de l’Europe nous dit-elle, c’est qu’elle n’est pas démocratique. Il y a la Commission qui bloque un peu près tout ce qui sort de positif du parlement européen (l’interdiction du glyphosate, des perturbateurs endocriniens, et bientôt de la pêche électrique) et surtout, il y a le spectre du Conseil européen, seule institution capable de changer les traités ou d’aller à l’encontre de la Commission.

Il faut donc en urgence envoyer « les bonnes personnes au Conseil européen ». Donc plutôt un membre de Place publique qu’Emmanuel Macron. Plutôt un écologiste que Salvini ou Orban. Plutôt un Vert allemand que le successeur annoncé à Angela Merkel, un ancien gestionnaire de Hedge Funds. Car il ne saurait être question d’établir le moindre rapport de force, ou d’envisager de désobéir aux traités européens comme le fait l’Allemagne depuis une décennie. Non, il suffira d’envoyer les bons chefs d’État au Conseil européen, en priant que les 27 autres pays fassent de même, s'il vous plait !

Malheureusement, comme c’est systématiquement le cas avec Médiapart, on n’en saura pas plus sur cette question centrale du « comment ».

La démission de Hulot n'aura servi à rien

On se rappelle la démission de Nicolas Hulot, et ses deux affirmations en formes d'aveux terribles sur l'impossibilité de résoudre la crise écologique sans remettre en cause le néolibéralisme et sortir des traités européens. 

Glucksmann et Porcher affirmeront, eux, qu’il n’est pas question de sortir des traités européens. Pourquoi ? Parce qu’il ne faut pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » ajoutera Claire Nouvian. Il faut écouter avec quelle virulence Thomas Porcher nie être associé à l’idée d’une sortie de l’Euro défendue par son ancien coauteur Frédéric Farha pour réaliser à quel point l'idée de faire de la politique les terrifie.

À ce stade de l’interview, l’auditeur est consterné. En fait, Place publique, c’est François Hollande en 2012. Que de chemin parcourut, malgré la gravité de la triple crise qui nous menace ! Voilà qui justifiait de créer un Génération. s bis...

Mais surtout, on est consterné par la faillite intellectuelle qui consiste à affirmer que remettre en cause les traités européens signifie nécessairement se fâcher avec les Espagnols, les Grecs, les Portugais, les Italiens et « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Place publique ne conçoit pas que l’on puisse remettre en cause le fonctionnement de l’Europe à plusieurs, ou que si la France le faisait seule, elle puisse créer des émules ! Pour notre trio, la coopération européenne commence et s'arrête avec l'UE. Comme si Erasmus, Arianne et Airbus avaient attendu l'UE pour exister. 

De même, on imagine la terreur qui risque de s’emparer de nos trois porte-parole lorsqu’ils vont s’apercevoir que pour appliquer les idées qui leur remontent « par capillarité », il va falloir faire du protectionnisme solidaire (interdit par les traités européens), de l’harmonisation fiscale (idem). On imagine leur effroi lorsque certains membres évoqueront la possibilité de faire un audit citoyen de la dette publique, dont le déclenchement entrainerait nécessairement une panique des marchés financiers qui obligerait le gouvernement à mettre en place un contrôle des capitaux (interdit par les traités) !

Place publique nous condamne à ne rien faire de substantiel, simplement des petits pas au Parlement européen, et peut être mettre en place une Garantie universelle à l’emploi, soyons fou. Mais rien qui puisse nous empêcher de prendre la crise écologique et sociale de plein fouet, et de subir l’effondrement de notre civilisation.

Il s’agit donc bien d’un naufrage intellectuel inadmissible compte tenu de la gravité de la situation.  

Un mouvement plutôt qu’un parti, ou la faillite des élites

Je vais jeter une dernière fleur à Edwy Plenel, en le remerciant pour cette question : pourquoi un mouvement, et pas un parti ? Un parti a des structures, on peut y débattre, l’engagement y est réel et significatif, il ne suffit pas d’un clic sur une plateforme internet et puis s’en va.

Place publique semble rejouer à nuit debout, et va accélérer la déchéance de la société démocratique en validant l’idée qu’on peut changer le monde sans s’engager, sans s’organiser en structure capable de porter un discours cohérent, d’établir un rapport de force, de mener des actions, de défendre un intérêt commun (celui de la classe des travailleurs au sens large, un mot qui n’aura pas été prononcé une seule fois pendant l'interview).

Il suffira donc de cliquer sur un site internet, de faire remonter des bonnes idées par capillarité, et vous verrez, les 27 autres pays membres de l’UE se rangeront comme par magie au bon sens. Les capitalistes, les oligarques, les riches et les marchés financiers applaudiront à tout rompre.

Hervé Kempf écrivait que la solution ne peut que passer par « produire moins, répartir mieux ». Produire moins veut dire qu’il y aura moins à répartir, et mieux veut dire que ce qui restera devra être redistribué en prenant nécessairement aux plus riches pour donner aux plus pauvres. 

Place publique imagine que tout cela va se passer sans affronter les classes dirigeantes, sans affronter les marchés financiers, sans remettre en cause le libre échange. Car il ne faudrait surtout pas « jeter le bébé “traités européens” avec l’eau du bain ». Merveilleux, on signe où ?

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