Afghanistan : la décision courageuse de Joe Biden

La débâcle américaine et le retour au pouvoir éclair des talibans ont généré un torrent de critiques à l’encontre de Joe Biden et Washington. Si la guerre est un fiasco depuis le début, y mettre fin demeure la décision la plus courageuse et sensée que le président américain pouvait prendre.

Le retour au pouvoir des talibans est particulièrement préoccupant. En premier lieu, pour les civils afghans, en particulier les femmes, LGBTQ, intellectuels et individus qui ont "collaboré" avec les Occidentaux depuis vingt ans. Pour le reste du monde ensuite. Le risque de fournir une nouvelle base arrière au terrorisme islamique constitue un motif d'inquiétude légitime, sans oublier les implications géopolitiques peu reluisantes de cette nouvelle débâcle occidentale.

La passation de pouvoir et le retrait des forces américaines avaient été entérinés par Donald Trump avec les représentants talibans à Doha le 29 février 2020. Depuis, en réduisant la présence militaire américaine de 15 000 à 2500 soldats, Trump avait placé son successeur devant le fait accompli. Si la rapidité de l’effondrement du gouvernement afghan a pris tout le monde de court, les talibans respectent plus ou moins leurs engagements en permettant l’évacuation des ressortissants étrangers depuis Kaboul. 

La prise de contrôle du pays s’est faite de manière majoritairement pacifique, l’armée régulière afghane refusant généralement le combat. Aucun affrontement n’a eu lieu lors de la chute de Kaboul. Depuis le palais présidentiel, un porte-parole taliban a déclaré aux caméras d’Al Jazeera avoir passé huit ans dans les prisons de Guantanamo et se féliciter de la prise de la capitale sans effusion de sang. Les dirigeants talibans ont cherché à rassurer la population quant à sa sécurité, tout en donnant des gages de bonne conduite à la communauté internationale. Les fonctionnaires ont reçu une "amnistie générale”. Le nouveau gouvernement se voudra “inclusif” et intégrera des personnalités non talibanes, selon les communiqués talibans. Pour l’instant, l’aéroport de Kaboul et les différentes ambassades n’ont pas été menacés, tandis que les forces insurgées sont entrées dans la capitale uniquement pour “assurer la sécurité” et "empêcher les scènes de vandalisme”. Bien sûr, rien ne garantit que la situation ne se dégrade pas tragiquement dans les jours ou les semaines qui viennent, comme certains témoignages de province et signes de violences le suggèrent. CNN, à l’inverse, indique que la vie reprend sereinement dans les villes conquises, les habitants seraient “soulagés” par la fin des combats, les filles continuant d’aller à l’école et les femmes d’enseigner.     

Depuis sa décision d’envahir l'Afghanistan suite aux attentats du 11 septembre jusqu’à son retrait chaotique, en passant par les multiples offensives et contre-offensives, les États-Unis auront accumulé les erreurs. Mais le retrait désordonné des troupes américaines ne doit pas faire oublier une évidence, bien comprise par Joe Biden: l'alternative ne pouvait être que le prolongement indéfini d'une guerre ingagnable et interminable, minée par une corruption inouïe et les innombrables atrocités qui l'accompagnent depuis vingt ans. 

There is no alternative

Certains soldats américains déployés à Kaboul n’étaient probablement pas nés lorsque les attentats du 11 septembre ont eu lieu. Nombre d'Afghans impliqués dans le conflit n'ont jamais connu autre chose que l'occupation américaine. C'est dire la durée de cette guerre, par ailleurs marquée d'innombrables atrocités.  

Les exactions et attentats terroristes perpétrés par les talibans contre la population afghane, pour commencer. Mais également les raids américains et leurs arrestations expéditives, sur simple dénonciation, bien souvent synonyme de mort, de torture ou d'aller simple pour la prison de Guantanamo. Les frappes aériennes en Afghanistan et au Pakistan - plus de dix par jours en moyenne sur les dernières années - et leurs dégâts collatéraux. Les abus sexuels systémiques perpétrées contre les enfants par l'armée afghane régulière, sur lesquels les forces occidentales avaient ordre de "fermer les yeux”. Les escadrons de la mort de la CIA, envoyés dans les villages pour terroriser les civils en exécutant sommairement et pour l'exemple des dizaines d'adolescents, alignés contre un mur et mitraillés au fusil d'assaut. Sans oublier l’utilisation des montagnes afghanes pour tester la "mère de toutes les bombes", la GBU-30. Elle avait été larguée en grande pompe pour détruire les galeries souterraines talibanes construites par la CIA dans les années 80, bien que l’objectif militaire d’une telle frappe ne soit pas clairement établi

Plus de deux cent mille Afghans et six mille Occidentaux ont péri au cours de ce conflit. Sans compter les déplacés et les innombrables vies brisées. 

La presse occidentale semble pourtant regretter amèrement la fin du conflit et la rigidité de Biden, qui a eu l’audace de “défendre fermement” sa décision lors de son discours du 16 août. Quelle aurait été la réaction des médias occidentaux, qui savaient parfaitement à quel point le prolongement de la guerre aurait été absurde et criminel, si Biden avait déclaré “je viens de réaliser que l’armée afghane que nous avons entraînée pendant vingt ans et le gouvernement que nous avons soutenu n’ont aucune envie de conserver le pouvoir, c’est pourquoi je décrète le déploiement massif de dizaines de milliers de soldats de l’OTAN pour reconquérir le pays”.  

Les “Afghanistan papers” et l’impossibilité d’une victoire occidentale

“Les dirigeants américains ont trompé le public pendant des années au sujet de la guerre en Afghanistan”, titrait le Washington Post en décembre 2019 en publiant les “Afghanistan papers”. Ce rapport interne au gouvernement américain, obtenu par le Washington Post et compilé par l’administration à partir des témoignages de centaines de généraux, officiers et diplomates, démontre l'impossibilité d'une victoire occidentale et prouve que les dirigeants militaires et politiques avaient conscience depuis des années de l’impasse du conflit. 

La lecture du dossier montre que l'armée américaine n'avait pas de but précis, mis à part vaincre les terroristes et "reconstruire le pays". Dès les premiers mois, Georges W Bush refuse la capitulation des talibans, qui n’inspirent alors qu'à retourner à la vie civile et promettent de livrer Ben Laden contre une amnistie. Les Américains refusent. Il faut impérativement tuer des terroristes, donc en trouver. Mais où est l’ennemi, qui est-il ? Donald Rumsfeld, alors ministre de la défense américain, admet ne pas en avoir la moindre idée.  Les primes promises aux informateurs conduisent à des accusations sommaires. Pour se débarrasser d'un voisin peu accommodant, rien de plus simple que de le dénoncer aux Américains. Les seigneurs de guerre règlent leurs comptes avec l’aide des troupes américaines, d’autres amassent des fortunes qu’ils délocalisent à l’étranger. Le chaos qui s'ensuit fournit aux talibans un flot ininterrompu de nouvelles recrues, comme le documente le journaliste Anand Gopal dans son livre “No Good Men Among the Living”. 

Après l’invasion de l’Irak en 2003 puis les révélations sur l’usage de la torture par l’armée américaine, les États-Unis perdent l’avantage moral. Le conflit s’intensifie en Afghanistan et la possibilité d’une “victoire” américaine s'évapore. 

Au Vietnam, le Pentagone peinait à prouver ses progrès militaires. Washington mit alors au point des “Indicateurs de performance” pour évaluer l’avancement du conflit, en particulier le fameux “body counts” (nombre d’ennemis tués) qui devient un objectif en soi. En plus de conférer une illusion de succès, un tel indicateur provoque un effet indésirable évident, lié à son aspect profondément immoral, qui va à l’encontre de l’objectif de “gagner le soutien de la population”. 

En Afghanistan, le Pentagone a pourtant reproduit les mêmes absurdités. Cette fois, les indicateurs clés (KPI) avaient davantage trait aux performances économiques : vitesse moyenne sur les routes, nombre de dollars distribués, de moutons vaccinés, de femmes formées à l’élevage de poulet… À chaque fois, les indicateurs s’avèrent biaisés, inutiles, manipulés, voire contre-productifs. Ils ont encouragé la dispersion d’argent détourné par une corruption massive, qui a elle-même attisé le sentiment anti-occidental des Afghans, renforçant d'autant la position des talibans. 

Pour mettre fin au trafic d’opium, l’OTAN a d’abord payé les fermiers pour qu’ils brûlent leurs champs. Logiquement, ces derniers se sont tournés massivement vers cette culture pour récupérer les subventions. Lorsque les Américains ont mis fin aux paiements et détruit les champs sans contreparties, de nombreux fermiers ruinés sont partis rejoindre les rangs des insurgés. Les talibans combattaient la culture de l’opium, il s’agit désormais de leur principale source de revenus. Ce n’est qu’un exemple du cercle vicieux enclenché par l’occupation américaine d’une population qu’elle ne s’est jamais réellement donné la peine de comprendre.

Les “papers” mentionnent un exemple accablant : 

Un contractuel américain non identifié a déclaré aux enquêteurs du gouvernement [US] qu'il avait pour tâche de distribuer 3 millions de dollars par jour pour des projets dans un seul district afghan de taille équivalente à un comté américain. Il a demandé à un membre du Congrès des États-Unis en visite si ce dernier pouvait dépenser de manière responsable ce montant dans sa propre circonscription :  “Mon dieu non !”. « Eh bien, monsieur, c'est ce que vous venez de nous obliger à dépenser et je le fais pour des communautés qui vivent dans des huttes de terre dépourvues de fenêtres. »

D’où d’innombrables projets absurdes, comme celui consistant à peindre sans cesse des drapeaux afghans sur les murs de villages isolés. 

Si les deux mille milliards de dollars dépensés pour l’Afghanistan - trois fois le budget de l’État français et 100 fois le PIB du pays - n’ont pas été capables de stabiliser le régime, à quoi bon poursuivre l’aventure ? 

Pour les entreprises américaines qui bénéficient largement de ces dépenses, pour les généraux et cadres des services de renseignements qui obtiennent des retraites dorées dans des conseils d’administration de l’industrie de l’armement, le retrait américain est une pilule difficile à avaler. Après avoir convaincu Obama d’augmenter massivement la présence sur place, vendu à Trump l’idée d’une campagne aérienne massive appuyée par une augmentation des troupes, ils espéraient jusqu’au bout forcer la main de Biden. Mais ce dernier, qui s’était déjà opposé à l’offensive d’Obama, a tenu bon. Il lui aurait été plus simple de renforcer la présence américaine et laisser à son successeur le soin de gérer les conséquences.

La décision courageuse de Joe Biden 

Sur les deux dernières années, plus de 10 000 frappes aériennes ont été conduites en Afghanistan. Une dizaine par jour en moyenne. Au plus fort de la guerre, cent mille troupes de la meilleure armée du monde étaient déployées sur place. Drones ultrasophistiqués, technologies d'espionnage dernier cri, commandos d'élite surentrainés, bombe surpuissante, torture, massacres, mercenaires… la débauche de moyen n’aura pas permis d’éviter la débâcle finale. 

Si les images de l’évacuation de Kaboul risquent de nuire à Joe Biden, si les Américains inquiets de la vague de variant delta et de la crise économique se passionnent soudainement pour la politique étrangère, sa décision de retrait reste louable. Elle a nécessité de s’opposer aux nombreux élus - démocrates et républicains - qui veulent à tout prix poursuivre le conflit. À la presse mainstream, toujours prompt à chanter les louanges de l'interventionnisme, coupable d’avoir vendu ses guerres sur la base de mensonges à l’opinion publique depuis des années. Elle continue aujourd’hui de relayer la communication du Pentagone, qui semble bien décidé à faire payer à Biden son outrecuidance.  

La décision courageuse de Biden s’accorde néanmoins avec l’opinion publique, qui la soutient à 70% après avoir élu trois fois de suite des présidents promettant de mettre fin aux “guerres sans fin”. Rompre l’accord de retrait signé par Trump en 2020 aurait assuré une reprise meurtrière des combats, ce qui aurait nécessité le déploiement massif de nouvelles troupes américaines et prolongé de quatre ans une guerre perdue depuis longtemps. 

Même du point de vue purement géopolitique, la position américaine se trouve probablement renforcée par ce retrait. Elle met fin à un gouffre financier et militaire, sert d’avertissement aux nombreux alliés qui prennent pour acquise la protection de Washington et place les acteurs régionaux devant leurs propres responsabilités. Savoir terminer une guerre est généralement une preuve de force, pas de faiblesse, contrairement à ce que les prophètes de l’effondrement américain s’évertuent à répéter. 

Quant au droit des femmes, soudainement érigé comme justification de la poursuite du conflit, il n’a jamais été une priorité pour l’OTAN. Sous le commandant Massoud, les pendaisons, amputations et limitations des droits des femmes “allaient bon train” rappelle Pascal Boniface. En 2018, le Time magazine jugeait que “l’Afghanistan est toujours le pire pays pour les femmes”. La condition de la femme n’a connu aucune amélioration dans l'essentiel des campagnes afghanes. C’est ce que rappelait amèrement la journaliste Azmat Khan sur MSNBC le lendemain de la chute de Kaboul. A l’exception des grandes villes, l’idéologie et les pratiques culturelles véhiculées par les talibans les précèdent souvent. Et ni la présence massive de soldats américains ni les milliards de dollars dilapidés par l’OTAN n’y ont changé quoi que ce soit. 

Si la population afghane va souffrir du retour au pouvoir des talibans, rien ne permet d’affirmer que l’alternative - un nouveau déploiement massif de soldats américains et l'embrasement du conflit - soit une solution préférable de tout point de vue, n’en déplaise à BHL

Chris Murphy, sénateur démocrate et membre du comité aux affaires étrangères, déclarait ce lundi 16 août : “J’espère que cette tragédie servira enfin de leçon aux dirigeants et militaires américains dont l’hubris les pousse à envoyer notre armée aux confins du monde pour essayer de bâtir des démocraties et forces armées modernes d’après notre propre modèle”. 

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Mise à jour le 17/08 pour corriger la date de l'accord de Doha et inclure la source. 

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