Faut-il soutenir LeMédia ?

Le jour du lancement officiel de la campagne de financement du « média citoyen », Médiapart alerte ses lecteurs sur la collusion du projet avec LFI. Le lendemain, un appel au soutien des médias citoyens existant se retrouve en une du « club » des abonnés. Faut-il pour autant soutenir ce projet, ou comme Médiapart semble le proposer, réserver nos contributions aux médias citoyens moins connus ?

 1) L’enjeu du projet LeMédiaTV.

Un JT à 20 h qui vient concurrencer les grandes chaines de télévision et espère récupérer un canal de diffusion sur la TNT, voilà de quoi séduire les lecteurs de la presse indépendante. Si le projet fonctionne, nous aurions potentiellement des millions de citoyens exposés à une ligne éditoriale clairement définie comme « humaniste, écologiste, féministe, progressiste, antiraciste… ». On imagine l’impact que pourrait avoir un JT présentant les cotisations sociales comme du salaire différé et non des charges, les dépenses de santé comme un investissement productif, le budget de l’éducation comme un gain et non un cout, la grève comme un acte de solidarité et non une prise d’otage, la fraude fiscale comme le principal problème budgétaire…

L’enjeu est de taille.

Pour retrouver un projet aussi ambitieux, il faut probablement remonter à la création de… Médiapart. Dans ce contexte, comment expliquer l’hostilité de la presse envers ce projet ? Pour ce qui est des médias mainstream, la peur de se trouver mis à nu et l’opposition radicale à toute alternative au projet néolibéral saute aux yeux. Mais que penser de la méfiance affichée par la presse « indépendante » ?

 

2) Le média de la France insoumise ? Comprendre et réfuter les critiques.

Puisqu’il est difficile de s’opposer au manifeste publié dans Le Monde, à moins de critiquer les valeurs défendues dans le texte, reste l’angle d’attaque évident : la collusion avec la France Insoumise (et l’infâme Mélenchon). C’est ce que se propose de faire Médiapart en publiant une « enquête » le jour du lancement du MédiaTV. Le lendemain, le journal électronique propose un second angle : l’argent des « citoyens » serait plus utile à la centaine de médias indépendants déjà existants. Avec subtilité, Médiapart place donc en une de son « club » un « appel au soutien des Médias citoyen », texte également relayé par Reporterre. On appréciera le timing.

On peut y percevoir deux craintes. La première est de nature commerciale, elle concernerait le risque de transfert d’abonnés vers le nouvel entrant. La seconde est plus simple, il s’agit tout simplement d’une opposition politique à la ligne éditoriale du journal Le Média, et par extension à la France Insoumise et son leader.

De la part de la presse « alternative » et « indépendante », cette crainte d’une perte d’audience démontre une collusion avec la pensée néolibérale. Pour les libéraux, l’économie est nécessairement un jeu à somme nul ou la concurrence et la compétition désigne les gagnants et les perdants. Or, la théorie économique à depuis longtemps et grâce à de nombreux prix Nobels (Nash, Lancaster, Stiglitz) démontré que la concurrence était inefficace. En temps normal, un journal comme Médiapart prône plutôt une conception alternative, celle qui veut que la coopération permette de déclencher des cercles vertueux qui profitent à tous.

Appliquée au cas qui nous occupe, la réussite du MédiaTV devrait profiter à tous les médias indépendants. À travers des projets de coopération (que LeMediaTV a indiqué vouloir entreprendre), et à travers un élargissement de l’audience réceptive à la ligne éditoriale de ces médias citoyens.

Donc les craintes de Reporterre et Médiapart sont infondées, à moins qu’ils ne croient pas en ce qu’ils défendent (la coopération et la solidarité). On ne fera pas ce procès à Reporterre, mais on serait tenté de le faire à Médiapart, comme nous allons le voir.

 

3) LeMédiaTV soumis aux insoumis ?

L’article de Médiapart, relayé avec force et fierté par Edwy Plenel via twitter, puis défendu chez Patrick Cohen sur France 5 quelques heures avant le lancement du projet, est remarquable à plus d’un titre.

Tout d’abord, il contient les éléments de réponse à la fameuse question de l’indépendance. On comprend à sa lecture que, du point de vue financier et organisationnel, l’indépendance est indiscutable. Puis vient l’argument massue : si LeMédiaTV n’est pas capable de conserver une indépendance politique, il échouera dans sa mission. Les garanties sont apportées par les signataires du manifeste (issu du PS, des Verts, du NPA et du PCF en plus de LFI) et par sa rédac chef qui « met en jeu » sa carrière et sa crédibilité.

En clair, si le médiaTV est perçu comme la pravda de Mélenchon, seuls les insoumis le consulteront, ce qui condamnera son existence et marquera son échec.

Mais l’article met en doute cette évidence en déroulant les arguments.

Le premier relève de l’enquête. L’auteur a examiné les cent huit signataires de la pétition mis en avant sur le site (sur 35 000), liste à ne pas confondre avec les cinquante signataires du manifeste publié par Le Monde. Le reproche qui est fait concerne l’appellation portée à côté des noms des signataires, qui sont présentés par leur profession plutôt que leur couleur politique. C’est un faux procès. Ces signataires n’auront aucun pouvoir décisionnel particulier, ils sont clairement mis en avant pour promouvoir le lancement du Média et à l’inverse, on a jamais vu Médiapart publier la liste de ses journalistes avec en marge leur vote aux dernières élections (et heureusement).

Or, surprise, une majeure partie d’entre eux sont « coupables » d’avoir des liens quelconques avec LFI (pour certains, une simple déclaration de sympathie dans la presse permet d’être classé dans les 57 insoumis).

Après cet impressionnant travail d’enquête qui ne prouve rien, l’article aligne les arguments douteux. Ainsi, il reproche à Mélenchon de faire la promotion du Média, un reproche qui aurait pu être fait aux cinquante signataires et aux personnalités présentes sur le plateau lors du lancement (Bruno Gaccio sur Tweeter incite bien ses followers à aider LeMédia, cela ne fait pas du projet la pravda de Bruno Gaccio…). On a ensuite le droit à une citation d’une personnalité ayant signé le manifeste, mais refusant d’être présente lors de la soirée de lancement (on aurait aimé avoir également le point de vue d’une personnalité présente, comme Noël Mamère, mais cela ne sera pas possible).

Puis arrivent les sophismes. LeMédia ne fera pas de Mélenchon Bashing, or le Mélenchon Bashing est une forme de critique de Mélenchon, donc le Média ne critiquera pas Mélenchon ! Bravo Médiapart.

Et de conclure : sur 107 signataires analysés, seulement 27 femmes, donc le Média ne sera pas féministe. La malhonnêteté de cette conclusion frise le ridicule. D’abord, rappelons que ces 107 personnes sont simplement des signataires de la pétition et n’ont aucun pouvoir décisionnel (il faudrait donc au minimum regarder les 35 000 signatures pour se faire une idée de la « parité »). Ensuite, on note l’amalgame entre nombre de femmes et féminisme, qui revient à dire que toutes les femmes sont féministes, qu’aucun homme n’est féministe et que le féminisme se mesure au nombre de femmes qui expriment de l’intérêt dans l’objet considéré. Les bras vous en tombent ?

Raisonnons donc par l’absurde pour apprécier l’incroyable logique de l’article : 

  • Si la plupart des lecteurs de Médiapart sont des hommes, Médiapart serait un journal macho. S’ils sont blancs, Médiapart serait un journal raciste etc.
  • Si les signataires de la pétition étaient toutes des femmes de la manif pour tous, lemédiaTV serait féministe
  • Si la plupart des lecteurs de Médiapart sont « sympathisant insoumis », Médiapart est le journal de Mélenchon (à voir les 800 commentaires qui accompagnent l’article, cela serait probablement le cas !).

L’article et l’entrain d’Edwy Plenel à en faire la promotion sur tweeter et France 5 (au grand plaisir de Patrick Cohen) prouve donc surtout une chose : Médiapart est hostile au MédiaTV car il le considère proche de la France Insoumise. 

Personne ne trouve rien à redire au fait que l’Humanité soit le journal du PCF, ou l’Obs et Le Monde ceux de Macron. Mais là, le fait que la gauche alternative se dote d’un média, ça bloque.

 

Conclusion

 Il faut non seulement soutenir LeMediaTV, mais pourquoi pas profiter des droits offerts aux « socios » pour influencer sa ligne éditoriale et lui éviter l’écueil d’être trop proche de LFI.

La bonne nouvelle, c’est que cela profitera à l’ensemble de la presse indépendante, à l’exception probable de Médiapart qui a maladroitement révélé son opposition à la gauche alternative de la plus belle des façons.

 

Retrouvez une analyse détaillé des enjeux ici: http://www.politicoboy.fr/critique-medias/faut-il-soutenir-le-media-tv-citoyen/

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