Hamon nous éclaire sur France Inter

Invité dans la matinale de France Inter, Benoît Hamon nous a offert un rare moment de clarification politique qui illustre les difficultés actuelles de la gauche.

Benoît Hamon peut remercier Emmanuel Macron. Il aura suffi que ce dernier évoque le terme de « revenu universel » lors de la présentation de son plan pauvreté, pour que la matinale la plus écoutée de France lui ouvre de nouveau ses portes.

Car, faut-il le rappeler, le candidat malheureux à la présidentielle représente un mouvement politique dépourvu d’élus au parlement, pointant à 3 % dans les sondages et dénué d’un programme politique clair. (1)

Mais ne boudons pas notre plaisir. Une fois évacuée la question du revenu de subsistance de M. Macron, qui ne respecte aucune des conditions de base d’un RU (automatisme, sans contrepartie et universalité) mais présente toutes les caractéristiques néolibérales qui figurent à la racine du concept défendu par M. Hamon, ce dernier nous éclaire sur l'état de la gauche.  

1) Entre Macron et Mélenchon, bien plus que la mort et le néant

Premier enseignement, entre Macron et Mélenchon, il existe bien un espace politique quantifiable.

Oscillant entre les 5 % synonymes de sièges au parlement européen (EELV, pointé à 5 % et le PS à 4,5 %) et des scores sans réel espoir (Génération.s, entre 3 et 4 % et le PCF de Ian Brossat, à 1,5) ces quatre forces politiques divisées risquent de se retrouver sans aucun député, malgré un électorat situé autour de 15 %.

Si on exclut le PS, les trois autres partis appartiennent bien à ce qui est communément appelé « la gauche ». Mais celle-ci ne parvient pas à s’unir, malgré la colère d’une auditrice interpellant Benoît Hamon. Ce dernier nous livre les causes de cette division. Les autres n’auraient pas de ligne politique claire, mise à part la certitude de leurs ambitions personnelles de boutiquiers. Alors Hamon tend des mains et attend sagement.

En réalité, aucune ligne de fracture politique majeure ne saurait expliquer cette division. On peut donc imaginer que ces trois partis seront appelés à s’allier tôt ou tard, par simple effet mécanique. Mais plutôt sur le tard, pour ne pas perdre en visibilité. 

On aboutit à ce questionnement logique : à quoi bon faire de la politique simplement pour « exister » ? Et sa réciproque : pourquoi diable Benoit Hamon avait-il besoin de créer un parti de gauche supplémentaire ? 

2) L’Europe, ligne de fracture avec la France Insoumise

Benoît Hamon a fermé la porte à toute alliance avec la France Insoumise. Car il y a là une ligne de fracture claire : l’Europe. Et c'est là tout le tragique de l'affaire. La gauche dispersée plus LFI constitueraient la première force politique française, au lieu de se condamner à des querelles internes qui font les affaires de la droite au sens large. 

Comme nous sommes sur France Inter, la logique du chef de file de Génération.s ne sera pas remise en question. Selon ses propres mots : 

  1. Il faut partir de la crise écologique, dont l’extrême gravité nous a été rappelée par Nicolas Hulot
  2. L’écologie est incompatible avec le néolibéralisme (citant Hulot)
  3. On ne peut pas faire d’écologie hors de l’Europe (néolibérale)
  4. Donc sortir de l’Europe (néolibérale) serait catastrophique

J’ai ajouté le terme « néolibéral » aux points 3 et 4 pour illustrer l’incohérence du propos.

Car Nicolas Hulot ne s’est pas contenté d'affirmer l’incompatibilité de l’écologie avec le néolibéralisme, il cite également une incompatibilité avec les traités européens.

Il suffit de regarder le fonctionnement de l'UE pour s’en convaincre. Malgré quelques maigres avancées sur des détails, l’Union européenne accélère la catastrophe climatique

À son échelle continentale, elle multiplie les accords de libre échange dévastateurs, arbitre systématiquement en faveur des lobbies industriels et fonctionne selon des traités constitutionnels qui interdisent à sa banque centrale d’investir dans l’économie réelle, y compris en faveur de l’écologie.

À l’échelle des États membres, elle impose le démantèlement des services publics et des structures capables d’organiser la transition énergétique, tout en privant les gouvernements de marges de manœuvre financières et législatives du fait de ses traités budgétaires et règles de concurrence libre et non faussée.

Horrifié à l’idée de briser cet ordre libéral, Benoît Hamon prétend que l’écologie n’a de sens qu’à l’échelle européenne. C’est d’une stupidité consternante. La seule échelle qui compte vraiment est celle de la planète, donc de l’ONU. Et en attendant que les USA acceptent de revenir à la table des négociations, toutes les échelles intermédiaires sont valides, de celle des Zadistes qui se battent contre les autoroutes jusqu’à l’État qui pourrait investir massivement pour l’écologie, à condition de s’affranchir temporairement de certaines règles budgétaires.

On pourrait donc argumenter que, de ce point de vue-là, puisqu’il y a une urgence écologique, il y a urgence à s’affranchir des traités européens. 

Les deux seules conclusions logiques sont la désobéissance aux traités (qui peut prendre plusieurs formes, de leur dénonciation juridique à la non-application de certains termes à la carte) ou la sortie.

Benoît Hamon ne veut pas en entendre parler. Il préfère  nous ressortir les mêmes arguments que l’on avale depuis 1957, sur l’Europe sociale qui arrivera bien un jour ou l’autre. C’est proprement consternant !  Après tant d’années, après la tragédie grecque, après les promesses de François Hollande, le non au traité européen de 2005...  Benoit Hamon nous ramène 70 ans en arrière.

Imperméable à l’Histoire et aveugle à ce qui définit la politique, à savoir les rapports de force, Hamon suppose qu’il suffit de demander poliment à la BCE d’investir dans la transition écologique pour que celle-ci s’exécute, comme il l'a lui même confirmé lors d'un débat à l'ENS.

Les traités européens interdisent pourtant à la BCE de faire autre chose que de limiter l’inflation à 2 %, et font de son indépendance envers le pouvoir politique son principe fondateur. Comment Hamon compte-t-il, sans rapport de force - donc sans faire de la politique, réussir à imposer sa vision à une Europe de plus en plus dominée par la droite ultra conservatrice et l'extrême droite ? On ne le saura pas.

3) Des élections européennes pour quoi faire ?

En dehors des limitations criantes de la conception politique de Benoît Hamon, qui se contente de dessiner une utopie sans proposer de stratégie pour la faire advenir (ce qui explique pourquoi son caractère inoffensif lui permet de s’exprimer si souvent et avec si peu de contradiction sur France Inter), l’interview participe à entretenir une seconde illusion : l’utilité des élections européennes.

Car le Parlement européen, doit-on le rappeler, n’a aucun pouvoir significatif. La Commission européenne (dont le nom du futur président fait l’objet d’intense négociation entre Macron et Merkel, qui veut imposer un cadre de la droite dure allemande) est à l’initiative des lois, et dispose d’un pouvoir de veto sur les initiatives du parlement, tout comme le Conseil européen qui requiert l’unanimité des 27 membres.

Si bien que le Parlement est systématiquement contredit par ces deux instances, que ce soit lorsqu’il faut appliquer l’article 7 à la Pologne (veto de la Hongrie), interdire le glyphosate ou restreindre l’usage les perturbateurs endocriniens.

Les élections européennes ne peuvent pas permettre d’infléchir la politique européenne, même dans le cadre des traités. Elle ne peuvent servir qu'à porter un message contestataire dans ses institutions. Mais ne comptez ni sur Benoît Hamon, ni sur Léa Salamé,  pour vous rappeler cette évidence. 

4) Revenu universel et macronisme

On terminera par rappeler à quel point l’idée de revenu universel défendu par Hamon est dangereuse pour tous les travailleurs, classes moyennes et populaires, comme vient de le démontrer Emmanuel Macron. Ce dernier s’en sert pour attaquer leurs droits les plus élémentaires, et démanteler la sécurité sociale.

Citons Bernard Friot : «  il est impossible de combattre Macron par Hamon, parce que c’est le pile et la face de la même pièce, la même pièce rocardienne, qui consiste à mettre en cause le droit au salaire ».

 

(1) : seul un manifeste relativement flou fait office de texte de référence sur le site de génération.s

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