Les USA en route vers un inévitable conflit avec l’Iran ?

Un seul homme semble en mesure d’empêcher un conflit militaire : Donald Trump. Le président ne veut pas d’une guerre avec Téhéran. Il pourrait pourtant y être contraint par le poids des structures, les conséquences de ses décisions passées et le travail de sape des deux néoconservateurs qu’il a lui-même placé à des postes clés de son administration : John Bolton et Mike Pompeo.

Le premier est l’architecte de l'implosion des accords sur le nucléaire Nord-Coréen sous Bush junior, un des principaux instigateurs de la guerre en Irak, et l’auteur de nombreuses tribunes dans le Wall Street Journal appelant à « bombarder l’Iran ». Payé depuis des années par un groupe d’opposant au régime iranien, qu’il a aidé à retirer de la liste des organisations terroristes, il leur promettait l’année dernière la chute de la République islamique dès 2019. (1)

Le second ne fait pas mystère de sa confession à l’évangélisme le plus intégriste, qui « guide sa politique » et nécessite la destruction des ennemis d’Israël pour permettre l’arrivée de l’Apocalypse. Lui aussi défendait publiquement une posture guerrière contre l’Iran lorsqu’il était membre du Congrès, sous Obama. (2)

Ce qui est plus surprenant dans la tragédie qui se joue, c’est le soutient d’une frange du parti Démocrate et des médias « libéraux » en faveur d’une intervention militaire. Dans ces conditions, la volonté instinctive de Donald Trump d’éviter un nouveau conflit risque de rapidement laisser place à une toute autre approche.

Ce n’est pas la première fois que le « négociateur hors pair » se place lui-même dans une situation inextricable. Après avoir été poussé par les médias américains d’extrême droite à déclencher un « shut down » du gouvernement pour engager un bras de fer perdu d’avance avec le parti démocrate, après avoir embrassé une tentative de coup d’État désastreuse au Venezuela, le voilà de nouveau victime de ses instincts contradictoires et des manipulations de son cercle de conseillers.

D’un côté, Trump ne veut pas déclencher une nouvelle guerre au Moyen-Orient, lui qui s’est fait élire en dénonçant la folie de l’invasion de l’Irak et en prônant un non-interventionnisme qui demeure très populaire auprès de sa base.  

De l’autre côté, en violant l’accord sur le nucléaire iranien contre l’avis de sa précédente équipe gouvernementale (en particulier Rex Tillerson et John Matthis, qu’il a depuis remplacé par le couple Pompeo/Bolton), il a mis le doigt dans un engrenage qu’il ne maitrise plus.

Les sanctions économiques drastiques imposées à l’Iran dans le but de provoquer l’effondrement du pays sont en train de fonctionner, et d'infliger un lourd tribut humanitaire au pays. Sauf qu’au lieu d’amener un changement de régime, elles ont réduit l’influence du camp « progressiste » élu par le jeune peuple iranien pour opérer une ouverture vers l’occident, et qui avait permis la signature du fameux accord sur le nucléaire.

Dans l’incapacité d’exporter l’eau lourde et l’Uranium qu’il produit à des fins civiles, l’Iran va être contraint d’arrêter son programme d’enrichissement, ou de violer à son tour une partie des termes de l’accord rendu caduc par le retrait unilatéral des États-Unis. Pour de multiples raisons, la République islamique a annoncé choisir la seconde option.

Dans le même temps, trois « accidents » dans le détroit d’Ormuz (où transite un quart de la production de pétrole mondial) ont été immédiatement attribués à l’Iran par Washington, sans fournir de preuves. Il s’agit du sabotage à quai de quatre tankers par des hommes grenouilles, de l’attaque de deux autres navires traversant le détroit (dont la version des équipages contredit celle de Washington) et du désormais fameux tir de missile iranien qui a abattu un drone américain.  

Ces trois incidents partagent les mêmes caractéristiques : Washington accuse Téhéran sans preuves solides dans les deux premiers cas, et jure que le drone ne violait pas l’espace aérien iranien dans le troisième (tout en se trompant initialement sur le modèle du drone abattu).  

Les mensonges similaires qui avaient servi de justification à la guerre du Vietnam et l’invasion de l’Irak, combiné aux mensonges incessants et parfois comiques du président des États-Unis, jettent le doute sur le bien-fondé des dires de Washington. Mais cela ne rend pas la version iranienne plus crédible pour autant.

Si l’Iran (ou ses proxies) était effectivement responsable de ces actes qui n’ont, il faut le rappeler, couté la vie à aucune personne (contrairement aux sanctions américaines), ils s’expliqueraient par la position intenable dans laquelle les États-Unis placent une nation asphyxiée. Ce qui validerait au passage la stratégie de John Bolton, qui cherche à provoquer l’engrenage nécessaire au déclenchement d’un conflit.

John Bolton, selon la presse américaine, œuvre en électron libre dans ce but depuis son arrivée à la maison blanche. Il court-circuite les boucles décisionnelles, commande des plans de bataille au Pentagone sans en informer le président, et orchestre une campagne médiatique pour vendre la guerre aux Américains. Mike Pompeo appuie ses efforts en multipliant les accusations et propos belliqueux à l’adresse de Téhéran.

On assiste ainsi au déroulement d’un film bien connu, mais dont l’absence de réaction de l’opposition et de la communauté internationale face à la grossièreté des ficelles employées laisse perplexe.

Nous avions déjà pu voir la compromission des cadres du parti Démocrate et l’empressement des médias américains et dirigeants européens à s’aligner sur la position de l’administration Trump lors de la tentative de coup d’État perpétué par Juan Guaido au Venezuela avec le soutien explicite de Washington.

Cette tentative fut en tout point désastreuse. Guaido appela l’armée à se soulever, puis circula librement au Venezuela avant de rejoindre la Colombie, depuis laquelle il organisa avec l’aide des États-Unis et contre l’avis de la Croix-Rouge, l’envoi d’aide humanitaire à la frontière vénézuélienne, auxquelles ses propres milices finirent par mettre le feu pour faire porter le chapeau à Maduro, comme le révèlera le New York Times. Finalement, une dernière tentative de putsch aboutira sur la libération de son mentor Leopold Lopez, condamné à résidence surveillée pour jet de cocktails Molotov et participation à une tentative de coup d’État en 2014, et provoquera une centaine de blessés et plusieurs morts, en vain.

Ces manœuvres avaient le soutien explicite de Pompeo et Bolton, dont le calcul n’avait pas pris en compte le fait que l’armée resterait fidèle à Maduro ni que ce dernier bénéficierait du soutien de dizaines de milliers de manifestants pro-chavistes venus protéger le palais présidentiel contre Guaido. Tout cela malgré les sanctions économiques imposées par Washington, qui auraient couté la vie à plus de 40 000 Vénézuéliens (en plus des nombreuses victimes de la désastreuse politique de Maduro), selon un think tank américain.

Un conflit avec l’Iran aurait probablement des conséquences encore plus désastreuses.  Pour la population iranienne forte de 80 millions d’individus dont la moyenne d’âge se situe en dessous de trente ans et la culture pourtant bien plus «pro-occidentale » que celles des autres monarchies du Golfe, pour la région en général, pour l’environnement, mais aussi pour la stabilité mondiale alors que l’Iran peut interrompre la circulation du pétrole via le détroit d’Ormuz, et étendre le conflit à la frontière Israélienne, en Irak, Afghanistan, Syrie et Liban via ses nombreuses « proxies ». Sa capacité à abattre un drone américain censé voler à 15 kilomètres d’altitude devrait aussi faire réfléchir Washington sur l’intensité d’un tel conflit, qui pourrait très vite dégénérer.  

Trump semble percevoir ce risque, qui pourrait lui couter sa réélection. Contrairement à Pompeo, Bolton et les principales chaines d’informations américaines, il a « minimisé » la portée du tir de missile contre le drone, parlant de « grave erreur » commise par « un général ou quelqu’un qui a commis une erreur » et abattu « un drone qui n’était pas armé et sans pilote » avant de rappeler son attachement au non-interventionnisme.

Qu'il faille compter sur l'instable Donald Trump pour éviter un conflit désastreux en dit long sur l'État du monde...

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 Mise à jour : l'administration américaine avait prévu une frappe punitive suite à la destruction du drone, qui devait faire 150 morts et viser des batteries de défense aérienne Irannienne. Trump a annulé cette frappe au dernier moment, selon ses propres dires, jugeant la réponse disproportionnée. Elle pourrait avoir lieu ce soir, selon des sources proches du pentagone citée par CNN. 

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1) Lire ce portrait par Mathieu Magnaudeix https://www.mediapart.fr/journal/international/150519/john-bolton-l-homme-qui-pousse-trump-faire-la-guerre?onglet=full

2) Lire The Intercept : https://theintercept.com/2019/06/19/donald-trump-iran-and-the-gulf-of-tonkin-redux/

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