L’union des gauches aura-t-elle lieu?

Si les négociations ne font que commencer, elles laissent déjà entrevoir des incompatibilités a priori indépassables et des différences irréconciliables. Doit-on s'en inquiéter ?

Au lieu de parler du fond, des idées et du programme, la presse se focalise majoritairement sur une question unique : l'union de la gauche aura-t-elle lieu ? À en croire les sondages, il ne s'agirait pas uniquement d'une lubie de journaliste : une écrasante majorité d'électeurs "de gauche" la souhaite (mais pas "quoi qu'il en coûte" et plutôt "uniquement derrière mon candidat"). 

Si l'impératif de faire une union semble indépassable, c'est qu'elle repose sur un postulat a priori évident : divisée, la gauche sera éliminée dès le premier tour, au risque d'aboutir sur un match retour morbide entre Macron et Le Pen.

En réalité, rien ne permet d'affirmer que "l'union fait la force". Et de nombreux éléments pointent une autre évidence : l'union n'aura pas lieu. 

L'union ne fait pas (nécessairement) la Force

D'abord, notons que "l'union de la gauche" n'a jamais produit de victoire en soi. En 1981, il n'y avait pas d'Union de la gauche. Mitterrand termine à 26% et Georges Marchais à 15%. Le programme commun de 1972 avait été abandonné en 1978 et le PCF tirait à boulets rouges sur le PS, Georges Marchais déclarant à la fête de l'Huma de 1980 (huit mois avant les élections) « Si Mitterrand est élu à la tête de l'État, il ferait la même politique de droite que Valéry Giscard d'Estaing ».

On peut gagner sans union préalable, à condition que cette union se fasse à l'entre-deux tours (ce fut le cas en 2012 avec Hollande, et 1981 et 1988 avec Mitterrand).

Il semble néanmoins stratégiquement important de ne pas trop "abîmer" la future alliance en se tapant dessus avant le premier tour, ce qui est vrai pour les partis comme leurs militants. Au cours de la primaire de 2020 aux USA, le camp Sanders et le camp Warren s'étaient tellement déchirés que le report de voix des électeurs de Warren vers Sanders devenait impossible une fois celle-ci éliminée. 

L'Union de la gauche : une impossibilité du point de vue des électeurs 

Loin d’être une simple querelle d’égos ou un problème électoraliste qui voudrait que chaque parti aligne à tout prix être candidat pour des logiques d’appareil (ce qui est certes le cas du PCF), force est de constater que l’électorat de gauche est irréconciliable, du moins pour le moment. 

Les enquêtes d’opinions nous montrent deux choses évidentes : l’électorat du PS et (dans une moindre mesure) de Yannick Jadot préfère Macron à Mélenchon. Ce qui fournit une première explication quant à la position de ces partis vis-à -vis de la France Insoumise. Mais cela ne se limite pas à l'opposition PS/EELV - LFI. Une majorité d'électeurs du PS préfèrent également Macron à EELV, et une part considérable d'électeurs d'EELV préfèrent Macron au PS...

De même, on voit bien dans d’autres enquêtes qu’en cas de 2nd tour, le report de voix du candidat de gauche battu sur le candidat de la gauche qualifié face à Marine Le Pen n’est pas évident. 

Enfin, de manière générale, les sondages montrent que les électorats ne s’additionnent pas nécessairement en cas d’union derrière un candidat. Dans les scénarios où la gauche présente deux candidats (Mélenchon et Jadot, Mélenchon et Hidalgo) son total est plus élevé qu’en cas de candidature unique (Mélenchon seul, Hidalgo seule etc). 

Bien entendu, les sondages doivent être pris avec précaution. Il s’agit d’une photographie de l’état de l’opinion à un instant précis. Une fois les candidatures arrêtées, les lignes politiques éclaircies et la situation décantée, une candidature unique pourrait fonctionner, surtout si elle est construite avec le soutien actif de tous les participants. Par exemple, si un ticket Hidalgo-Mélenchon voyait le jour, le second étant garanti d’avoir le poste de Premier ministre par un accord aux législatives, et qu’il faisait campagne dans ce sens, on pourrait imaginer une consolidation des voix. Idem pour un accord Mélenchon-Jadot, et ainsi de suite. Mais on comprend que de telles alliances restent improbables, pour la simple raison que les deux “gauches” semblent irréconciliables. 

L'Union de la gauche : une impossibilité du point de vue des partis et de la stratégie électorale

La gauche actuelle demeure profondément divisée sur le fond (les idées) et sur la forme (la stratégie).

Comme le rapporte Pauline Graulle pour Médiapart, l'axe EELV-PS-PCF et compagnie souhaite majoritairement défendre une candidature proche du "bloc bourgeois" pour disputer à Emmanuel Macron les électeurs de centre gauche, les CSP+ et habitants des grandes villes. Ce qui explique en partie le refus de soutenir les gilets jaunes, l'UNEF, le comité Adama et toutes les organisations d'activistes en lutte pour l'émancipation. Dès que cela s'approche trop de ce qui pourrait être taxé d'islamo-gauchisme ou de populisme, on s’éloigne en courant.

De l'autre, LFI et quelques alliés minoritaires au sein d'EELV et du PCF souhaitent une stratégie plus large, susceptible de récupérer par défaut les CSP+ de centre gauche (notamment en continuant de défendre un programme centré sur l'écologie et en adoptant une ligne anti raciste claire) tout en allant chercher les classes populaires et les jeunes en portant un projet “de rupture”. 

Le principal enseignement de la première réunion des dirigeants de gauche initiée par Yannick Jadot tient dans une phrase de Pauline Graulle : 

[Jadot et le PS] veulent que l’union se fasse sans Mélenchon, et n’imaginent d'ailleurs pas une minute se ranger derrière sa candidature”

Pire, ils ne souhaiteraient pas non plus que LFI rejoigne l’Union même derrière la candidature de Jadot ou d’un socialiste : 

 « Macron ne commencera à flipper que quand il verra qu’on peut attirer à nous des députés de LREM », estime Aurélien Taché. Or, pour ce faire, mieux vaudrait ne pas avoir Jean-Luc Mélenchon dans ses bagages.

On imagine que du point de vue de LFI, rallier les abstentionnistes et les classes populaires en s’alignant derrière une candidature Jadot-Hildago soit tout aussi périlleux. Sur le long terme, le risque serait même de perdre définitivement ces catégories d’électeurs (que le RN pourrait parvenir à récupérer en partie). 

Union impossible sur le fond : les deux gauches irréconciliables

Une stratégie électorale, cela s’adapte. De même, les électorats peuvent évoluer dans leur position, ne serait-ce que par la mécanique du “vote utile”. Mais il reste un problème de fond à régler : la question des idées et des programmes.

À l’heure actuelle, il existe bien deux gauches irréconciliables, sur au moins deux sujets. La question économique, et la question du rapport à l’extrême droite et au racisme.

Du point de vue économique, le clivage est bien identifié : il se cristallise autour des politiques néolibérales imposées par les traités européens via l’austérité budgétaire. Les conséquences sont connues : c’est la politique économique et sociale des quarante dernières années, exacerbée sous Hollande puis Macron. Casse des services publics, suppression des lits d'hôpitaux, destruction du Code du travail, réforme des retraites vers une retraite par capitalisation, baisses des minimas sociaux, politique de baisse des salaires, refus d’investir dans la transition écologique, augmentation des prix de l’énergie, réduction du nombre de professeurs et de moyens alloués à l’éducation, à la recherche et l’enseignement supérieur etc. Ces projets sont encore dans les tuyaux de la haute administration, et seront ressortis à n’importe quel gouvernement, qui devra alors les refuser avec force. 

Or, on le voit. Hidalgo et Jadot sont sur une ligne perméable au Macronisme. Non seulement par opportunisme et positionnement politique, mais également du point de vue du fond idéologique. Jadot a curieusement associé l’idée de planification écologique (en clair, le Green New deal de Sanders et AOC) à du stalinisme, allant jusqu’à accuser LFI de poutinisme. C’est dire la bouillie confusionniste qui semble faire office de prisme intellectuel à ce monsieur  (doit-on lui expliquer que l’URSS n’existe plus depuis 1990 ?).   

Plus généralement, il suffit de lire la tribune pittoresque signée par toute cette gauche centriste à la fin du premier confinement pour se rendre compte du manque d’ambition. On apprend qu’il faut “mobiliser les énergies” et "réviser les traités” européens, sans remettre en question les fondamentaux du système. Les “investissements supplémentaires dans la transition écologique devront être sortis des critères budgétaires européens” qui, on l’imagine, seront donc maintenus ? Il n’est pas question de planification écologique, de rupture avec le libre-échange, de partage des richesses, de garantie à l’emploi, de remise en cause du CICE, ou d’un “green new deal”. Comparé au “mon ennemi c’est la finance” de Hollande, la gauche semble s’être remarquablement assagie. Le fait que cette tribune ait été construite et signée sans la France Insoumise démontre par ailleurs l’opposition à toute stratégie d’union. 

Mais certains pourraient estimer que l’économie ne fait pas tout, et que la lutte contre la droite extrême, islamophobe et autoritaire incarnée par Macron doit être combattue. Que la priorité se situe dans la défense des valeurs démocratiques avant tout.

Or, c’est sur ce second volet que la gauche bourgeoise incarnée par l’axe PS-EELV-PCF inquiète le plus. Avec des nuances, bien entendu. Mais entre les déclarations islamophobes de Jadot qui ont choqué son propre parti, Anne Hidalgo qui accuse EELV et LFI d’ambiguïté sur la question de la laïcité (l’accusation en islamo-gauchisme n’est pas loin) Julien Dray qui se félicite de la dédiabolisation réussie de Marine Le Pen tout en la justifiant, Audrey Pulvar qui embarrasse son camp pour avoir défendu l’UNEF, la présidente de région Carole Delga, victime d’une attaque du groupe d’extrême droite Action Française, s’en prend à l’UNEF; le Printemps Républicain, très proche du PS, qui accuse “une certaine gauche” d’islamo-gauchisme voir de complicité dans les attentats islamiques… Le plus symptomatique étant l’invraisemblable vote du Sénat sur le projet de loi contre le séparatisme, ou les sénateurs PS, PCF et EELV se sont abstenus ou ont carrément voté pour un amendement visant à dissoudre l’UNEF (premier syndicat de gauche étudiant !) tombant dans ce que Médiapart qualifie de “piège de l’extrême droite”. Ce n’est plus un barrage, c’est une capitulation ou une passerelle. 

En fait, comme le montrent les sondages et l’explique le politologue Stefano Palombarini, en cas de 2nd tour LFI-RN, un front républicain se mettrait en place contre la candidature de gauche populaire. Le PS, en s’abstenant, rejoindrait de facto ce front anti LFI. Reste à savoir si EELV et le PCF feraient de même.

Dans ces conditions, et tant que EELV et le PCF n’auront pas clarifié leur position et rallié leurs électorats derrière cette décision, l’union semble mal partie.  

Du reste, la division se reflète dans le rapport aux traités européens qui exigent le retour à l'austérité budgétaire (donc empêchent de mener une politique de protection des services publics, de rupture écologique, de hausse du pouvoir d'achat et de retour au plein-emploi) et le rapport aux luttes, notamment sur la question du racisme, du féminisme, des droits LGBTQ et des violences policières. On imagine mal Anne Hidalgo ou Yannick Jadot capable de réformer l'institution policière pour mettre fin à son racisme systémique et ses dérives autoritaires, par exemple. De même, confrontés à Bruxelles, on les imagine mal s'opposer au démantèlement d'EDF ou aux exigences de réduction des déficits. Autrement dit, pour paraphraser Georges Marchais, ils risqueraient d'appliquer la même politique de droite qu'Emmanuel Macron.

Il y a donc un argument à prendre en compte sur la conséquence d'une hypothétique victoire d'un ticket Hidalgo-Jadot ou Jadot-Hidalgo. Sur le court terme, peu de choses changeraient, et sur le long terme, on ose imaginer les dégâts potentiels causés par une énième déception (Hollande nous a donné les deux manus qui ont détruit la gauche : Macron et Valls).

Gagner sans faire l’union ?

Le principal problème de la gauche actuellement n’est pas sa division, mais sa faiblesse structurelle, la minceur de son socle électoral et l’hégémonie culturelle de la droite et de l’extrême droite, qui lui impose sans cesse son agenda. 

La droite n’est pas unie, elle est même très divisée : Modem, LREM, LR, RN, Philippot, Dupont-Aignan… Mais elle fait front commun sur les thématiques qui font sa force (la sécurité, l’immigration, l’autorité) et ses faiblesses (le social, l’écologie, l’économie).  

Pour la gauche, l’urgence n’est pas de s’unir, cela viendra peut-être avec la campagne, ou à défaut probablement aux législatives. L’urgence est de faire front commun, de mener une contre-offensive en déplaçant le débat public sur son terrain (le social et l’écologie, dans cet ordre-là !), en élargissant son socle électoral via des propositions ambitieuses (on parle de la hausse des revenus, de l’annulation de la dette Covid par la BCE, de l’emploi vert et la garantie d’Emploi, d’un “new deal vert”, de la défense des services publics, de l’allocation étudiante…). Les Français sont très majoritairement de gauche, mais votent très majoritairement à droite. Rien n’est perdu d’avance.

La gauche à la chance d’avoir un Oncle Sam de l’autre côté de l’atlantique, qui progresse vite sur l'anti-racisme, rompt avec l’austérité budgétaire et propose des choses ambitieuses sur le plan de l’écologie et de l’emploi. Elle ferait bien de s’en inspirer, de prendre appui, de mettre la droite face à ces contradictions et son conservatisme.

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