Le cirque des primaires démocrates se poursuit lors du 4ème débat

Le débat d’octobre des primaires démocrates montre l’ampleur des difficultés que l’opposition à Donald Trump aura à surmonter pour espérer l’emporter. On se consolera avec une bonne nouvelle: le retour en forme de Bernie Sanders.

Sur le papier, battre Trump semble facile. Il suffirait au parti démocrate de se rassembler derrière un candidat portant des propositions simples, ambitieuses et plébiscitées par les Américains.

L’assurance universelle et publique (Medicare for all, 70% de soutien de l’opinion), le new deal vert (vingt points d’écart en sa faveur), le doublement du salaire minimum (plébiscité par 67 % des Américains), un impôt sur la fortune (74% dont 65% d’électeurs de Donald Trump !), une politique migratoire d’accueil (62 % considèrent l’immigration comme un phénomène positif), un contrôle accru des armes à feu (94% des Américains sont favorables aux « backgrounds checks »), et la fin du financement des campagnes politique par l’argent privé (approuvé par 78 % des électeurs).

Adopter cette feuille de route comme programme, tenir un discours volontariste et laisser au futur Congrès le soin de s’occuper des détails permettrait de battre Trump à son propre jeu. 

Mais pour ce faire, le parti démocrate doit vaincre de nombreuses résistances : en interne, du fait de la collusion du parti avec les intérêts financiers et des biais idéologiques partagés par les élites dirigeantes, et en externe, où les mêmes phénomènes de compromission par l’argent et d’idéologie de classe se trouvent exacerbés, en particulier dans les médias et sphères d’influence de l’opinion (think tank, commentateurs, émissions de divertissement…). 

Ceci explique certainement pourquoi ce quatrième débat, qui ressemblait plus à un cirque qu’à un grand moment démocratique, a été dominé par une guerre larvée entre les deux candidats souhaitant imposer le programme progressiste plébiscité par l’opinion d’un côté, et une pléthore d’opposant plus ou moins honnêtes de l’autre. Les douze candidats réunis se sont écharpés sur les détails des différents projets de réformes, encouragés par des questions biaisées formulées par des modérateurs travaillant pour des médias privés. 

L’absence de consensus en termes de stratégie électorale, et l’opportunisme de nombreux candidats marginaux se reflètent dans le nombre record de participants. 

Que retenir de cette soirée ? Trois développements importants :

  1. Bernie Sanders a surplombé le débat, au point d’être unanimement déclaré vainqueur par la presse « mainstream » qui lui voue pourtant une hostilité débridée, relançant ainsi sa campagne après une séquence difficile marquée par une hospitalisation suite à une crise cardiaque.
  2. Les candidats néolibéraux étaient vent debout contre la nouvelle favorite des sondages, Elizabeth Warren, pour le plus grand plaisir des médias et commentateurs de plateaux. Il s’agissait du premier véritable test pour la sénatrice du Massachusetts, qui a révélé sa principale faiblesse.
  3. Joe Biden pourrait entraîner le parti entier dans sa chute. Depuis qu’il est impliqué dans l’affaire ukrainienne au cœur de la procédure de destitution de Donald Trump, ses adversaires démocrates se voient obliger de le défendre, au risque de sauver sa campagne et de lui permettre d’obtenir la nomination. 

Afin d’offrir au lecteur une vue d’ensemble des différents candidats, la suite de cet article livre un récapitulatif de leurs prestations et des temps forts du débat :  

La destitution de Trump en ouverture

Le premier quart d’heure a offert à chaque candidat l’opportunité de dire tout le mal qu’il pense du président, et pourquoi il soutient sa destitution. Biden, au cœur de la polémique du fait de l’emploi fantôme de son fils auprès d’une entreprise ukrainienne, livre une défense digne de Donald Trump. Fidèle à son refus de reconnaître la moindre erreur, il martèle « n’avoir rien fait de mal » avant de rappeler que « le problème, c’est la corruption de Trump ». Une ligne de défense particulièrement faible et mal préparée, ce qui est préoccupant de la part de celui qui était jusqu’ici présenté comme archifavori de la primaire.   

Avec du cœur, Sanders relance sa campagne

Le sénateur du Vermont est indiscutablement le grand vainqueur de la soirée. Fait suffisamment rarissime pour être souligné, le New York Times, CNN, Vox, le Wapo et à peu près tous les médias adeptes du commentaire sportif lui ont décerné la médaille d’or. Au-delà de sa propre prestation, on notera qu’une fois de plus, le débat a eu lieu autour des thèmes imposés par Bernie Sanders, tandis que les candidats opposés à ses réformes ont néanmoins majoritairement émulé sa critique des « multinationales corruptrices » et des « ultra-riches » hors de contrôle.

Bernie Sanders avait besoin de ce succès. Sa récente hospitalisation faisait suite à un troisième débat où il était apparu fatigué, provoquant des inquiétudes légitimes sur son état de santé et sa capacité à affronter Trump en 2020. Survivre aux trois heures de débats aurait probablement suffi à réaliser une « bonne performance »,  mais le socialiste a fait bien mieux, apparaissant plus énergique que jamais, drôle, touchant et précis.

À la pique de Cory Booker  « je tiens à souligner que Bernie est pour la légalisation du cannabis médicinal », il répond « oui, mais je ne suis pas sous ses effets ce soir », provoquant les rires d’un public inhabituellement silencieux.

La journaliste s’est permise de revenir sur son épisode cardiaque: 

 « Je voudrais qu’on parle de la santé des candidats ». 

« Je suis en grande forme, merci, mais je voudrais répondre à Cory Booker avant de parler de ça ». Relancé par la journaliste, Sanders a terminé sa réponse par d’émouvants remerciements pour tous les « mots, pensées et prières. Je suis heureux et reconnaissant d’être avec vous ce soir », s’attirant les applaudissements du public et de ses adversaires.

Celui qu’on accuse souvent d’être insensible et de refuser de parler de soi témoigne avec grâce de sa propre vulnérabilité. L’image de ce vieux sénateur socialiste déterminé à mettre sa vie en jeu pour défendre les classes populaires (« passionnément », dira-t-il en conclusion) devrait énergiser sa base militante et convertir de nouveaux électeurs.   

Mais au-delà du style, Sanders marque des points sur le fond. Il tranche le débat sur la réforme de la santé avec force « J’aimerais qu’on cesse ici de défendre ce système cruel, et que le parti démocrate ait enfin le courage (les tripes) de s’en prendre aux multinationales de la santé ».  

Après avoir défendu son impôt sur la fortune destiné à en finir avec les milliardaires, le modérateur se tourne vers Tom Steyer :

« Monsieur Steyer, Bernie Sanders affirme que les milliardaires ne devraient pas exister. Vous qui en êtes un, qu’en pensez-vous ? »

« Qu’il a raison ! L’argent corrompt notre démocratie, les ultra-riches et multinationales ont acheté notre gouvernement. C’est pour cela que le pays est dans un tel état ». 

Cerise sur le gâteau, on apprenait en fin de débat que les stars de la gauche démocrate Alexandria Ocasio-Cortez et Ilhan Omar vont lui apporter leur soutien officiel (« endorsment »).

Si on peut se réjouir du regain de santé de Sanders, force est de constater que l’avenir de la gauche américaine reste suspendu au battement cardiaque d’un homme de 78 ans. Le simple fait qu’un infarctus suivit d’un double pontage n’ait pas tué sa campagne en dit long sur sa résilience, et sur le néant idéologique qui lui fait face. 

Warren en nouvelle favori, plie sous les coups, mais ne rompt pas.

Elizabeth Warren avait traversé les trois premiers débats sans subir la moindre attaque sérieuse, déployant avec grâce ses ambitieux projets de régulation du capitalisme. Son nouveau statut de favorite lui a attiré les foudres de ses adversaires, en particulier ceux des libéraux désireux de remplacer Joe Biden dans le rôle du candidat de l’establishment. Agissant comme un paratonnerre pour Sanders, Warren a repoussé sans difficulté la plupart des attaques, souvent poussives.

Kamala Harris a essayé de lui faire approuver l’idée de forcer Twitter à supprimer le compte de Donald Trump. Beto O’Rouke a réussi l’exploit d’affirmer son soutien à son projet d’impôt sur la fortune, avant de juger cette idée « contre-productive » et d’accuser Warren d’être dans une démarche punitive qui ne fait rien pour « hisser les bas revenus » (la taxe de Warren doit financer le doublement des aides sociales et la gratuité des crèches…). Tulsi Gabbard n’a pas réussi à articuler sa question visant à mettre en doute sa capacité de « commander in chief » et Andrew Yang s’est lancé dans la plus malhonnête et ridicule attaque contre l’impôt sur la fortune. 

Mais Warren a eu beaucoup de mal à défendre sa réforme de la santé « medicare for all ». Or, il s’agit d’un angle mort de sa campagne : la droite du parti lui adresse les mêmes critiques qu’à Sanders sur la question du financement, et la gauche lui reproche son manque de clarté sur le sujet. Celle qui s’est fait connaître par ses plans détaillés refuse d’admettre, contrairement à Sanders, que la nationalisation de l’assurance maladie va nécessiter une hausse d’impôt. On peut y voir un refus stratégique du cadrage imposé par la droite, puisque l’impact net de la réforme sera positif pour la classe moyenne (qui paiera plus d’impôt, mais moins de frais de mutuelles), comme l’explique l’économiste Gabriel Zucman. Se faisant, Warren évite d’offrir au parti républicain un extrait vidéo où elle affirmait que les impôts vont augmenter pour les classes moyennes et populaires. Mais pour la gauche, ce refus pourrait cacher un futur recul, voire une tentative de triangulation.

Warren devrait sortir renforcée de cet exercice qui confirme implicitement son statut de favori. Mais sa défense poussive de l’assurance maladie et le soutien récent d’Alexandria Ocasio-Cortez à Bernie Sanders pourrait lui coûter une partie de l’électorat de gauche, qui a retrouvé en Sanders un champion énergique.

 

Biden, plus vieux que jamais

Uncle Joe enchaîne les contre-performances. D’habitude, il tient la route pendant la première heure avant de multiplier lapsus et propos incohérents en seconde partie de soirée. Cette fois, il a débuté les cafouillages dès sa prise de parole initiale et réussi l’exploit d’apparaître plus affaibli que son aîné de deux ans, convalescent de surcroît, Bernie Sanders. Le fait qu’il ne soit plus considéré comme le favori lui a permis d’éviter d’être la cible des principales attaques, mais cela l’a également invisibilisé. Pire, ses deux piques contre Warren et Sanders lui sont revenus à la figure. Le premier répondant à son « vous êtes vague. Je suis le seul ici à avoir fait passer des réformes majeures au Congrès » par « c’est vrai, tu nous as donné la désastreuse guerre d’Irak, la réforme du crédit bancaire qui a produit tant de faillites, et les traités de libre-échange qui ont coûté quatre millions d’emplois ». Il évitera de répondre, pour crier sur Warren à la place, avant de s’attribuer le succès de son travail au Congrès en usant d’un paternalisme affligeant.

Est-ce le début de la fin pour Biden ? Certainement pas. Chaque débat devait précipiter sa chute dans les sondages, mais ce candidat anachronique qui enchaîne les gaffes et s’empêtre dans des réponses emplies de préjugés racistes et sexistes, résiste miraculeusement aux attaques et contre-performances. 

Biden constitue un paradoxe. Il se revendique de l’héritage d’Obama, mais ce dernier aurait tenté de le dissuader de se présenter. Il truste la tête des sondages, oscillant autour de 30%, mais ne dispose d’aucune base militante. Même les richissimes donateurs du parti semblent rechigner à le financer. Son succès relatif tient à deux choses : une véritable sympathie qu’il inspire aux électeurs de plus de 55 ans (qui votent en masse aux primaires et ne sont pas sensibles à ses gaffes homophobes, sexistes et racistes), et le soutien prudent des médias et de l’establishment, inquiets du manque d’alternative.

Car pour reprendre le flambeau centriste cher aux élites démocrates, aucun candidat évident ne semble en mesure de s’imposer. 

 

Kamala Harris touche le fond

Sur le papier, la sénatrice de Californie avait tout pour réussir. Après avoir construit une image « progressiste » au Sénat et séduit les élites démocrates derrière les rideaux, elle devait incarner un compromis entre l’aile gauche et la droite du parti.  Mais suite à une brève percée dans les sondages en juillet, sa tentative de triangulation en matière d’assurance maladie lui a explosé à la figure, mettant en évidence son double-jeu. Son image de « procureur général progressiste de Californie » a été violemment brisée par Tulsi Gabbard lors du second débat, l’élue d’Hawaï exposant son passé répressif et ses anciens positionnements réactionnaires.  

Pour rebondir, elle n’a rien trouvé de mieux que de s’en prendre à Elizabeth Warren au sujet du compte twitter de Donald Trump.  

Beto n’est pas « Born to be in it »

« Hell yeah, on va vous prendre vos fusils d’assaut ». Cette sortie courageuse lors du troisième débat devait permettre au natif d’El Paso qui déclarait être « né pour la présidentielle » de relancer une campagne désastreuse. 

Galvanisé par sa courte défaite à la sénatoriale du Texas de 2018, cette étoile montante du parti s’est vue qualifier « d’Obama Blanc » par une presse aux anges, recevoir les honneurs d’un interview avec une Oprah Winfrey enthousiaste et faire la couverture de Vogue avant de lancer sa campagne. Postant des sondages flatteurs (10%) et un record de collecte de dons individuels, il semblait bien parti pour reprendre le flambeau de l’aile progressiste du parti. Mais son positionnement politique (entre Sanders et Biden), son attaque contre « medicare for all » et sa compromission avec certains intérêts financiers ont rapidement douché les militants. Contraint de faire appel aux riches donateurs et de se soumettre aux dîners de collecte de fonds pour poursuivre sa campagne, il a précipité sa chute dans les sondages.

Suite aux attentats racistes d’El Paso, Beto avait redoré son blason en prenant des positions courageuses contre la circulation des armes à feu. Pete Buttigieg l’a remis à sa place lors d’un interminable échange sur ce sujet, et ses attaques hypocrites contre Warren auront probablement achevé une campagne très mal engagée.

 

Amy Klobuchar, les punchlines du Midwest

Autre concurrent espérant se substituer à Joe Biden, la sénatrice du Minnesota justifie sa candidature à l’aide de deux arguments : elle n’a jamais perdu une élection, et saurait comment remporter le Midwest, qui a entièrement basculé en faveur de Donald Trump en 2016.

Pour Amy Klobuchar, cela passe par refuser de soutenir les réformes politiques ambitieuses et populaires portées par la gauche,  et critiquer leur « irréalisme » en multipliant les « punchlines » apprises par cœur et sensées plaire aux électeurs ruraux. Pour l’instant, les résultats sont mitigés. En plafonnant à 2% des sondages, la sénatrice risque de manquer le prochain débat.

Pete Buttigieg, le VRP prêt à se faire acheter

Le maire de South Bend, quatrième ville de l’État rural de l’Indiana, plafonne à 6 % d’intention de vote. Au cours de sa courte carrière politique, il n’a obtenu en tout et pour tout que 8500 suffrages. Les meurtres par balle commis par sa police contre  les habitants afro-américains de South Bend lui valent un zéro pointé auprès de l’électorat noir. Pourtant, il arrive à la troisième place en termes de levée de fond, avec 51 millions de dollars collectés (contre 77 pour Sanders et 60 pour Warren) et demeure la coqueluche des principaux médias, séduits par son éloquence et son profile atypique (homosexuel et chrétien dans un état ultraconservateur, vétéran de l’Afghanistan, passé par les meilleures universités du pays, parlant couramment six langues dont le norvégien). 

Son spectaculaire revirement politique, passé d’un soutien inconditionnel à la nationalisation de l’assurance maladie à une opposition viscérale, allant jusqu’à dénoncer ce projet comme une attaque contre les droits inaliénables des Américains (sic), ne lui a pas porté autant de préjudices qu’à ces camarades Beto et Harris.

« Mayor Pete » bénéficie de deux atouts : un accès abondant aux financements, et des sondages enthousiasmants en Iowa, premier État à voter aux primaires. En concentrant sa puissance financière dans ce petit État, il pourrait se hisser rapidement dans le groupe des favoris. De là à être capable de séduire au-delà des électeurs « blancs avec un diplôme universitaire », c’est une autre question. 

Lui qui déclarait en août « les républicains vont nous taxer de socialistes quoi qu’on fasse, alors cessons de nous soucier de ce qu’ils vont dire et défendons nos idées » a opéré un spectaculaire retournement de veste. Reste à voir si embrasser une ligne aussi ouvertement néolibérale suffira. 

Corey Booker et Juan Castro, ou l’échec des positionnements identitaires.

Le premier est Afro-américain, sénateur du New Jersey et un vibrant politicien. Le second est latino, ancien maire de San Antonio et secrétaire d’État au logement d’Obama, dont il partage l’éloquence. Tous deux sont très à gauche sur les questions d’immigration, de lutte contre le racisme et de défense des minorités. Tous deux ont livré des réponses remarquables sur ces sujets. 

Pour Castro : «Les violences policières sont aussi des violences liées aux armes à feu » et « Trump laisse les combattants de Daesh s’échapper librement de Syrie et enferme les enfants dans des cages à notre frontière ». 

Mais l’un comme l’autre restent modérés sur les questions économiques et sociales, et peinent à faire décoller leur campagne ou rassembler le vote des minorités qu’ils sont censés représenter. La stratégie de Cory Booker reste incertaine. Quant à Juan Castro, il semble davantage candidater au poste de VP d’Elizabeth Warren qu’à celui de président des USA. Texan et hispanique, il constituerait un choix intéressant de colistier pour la sénatrice du Massachusetts.

Derrière ces politiciens de métier se bousculent des candidats pour le moins « originaux », voire caricaturaux.

Tom Steyer, 47 millions de dollars pour dix minutes de temps de parole.

Le milliardaire a dépensé une petite fortune en publicité ciblée pour s’acheter une place au débat télévisé. Ce gestionnaire de Hedge Fund est bien plus à gauche que l’écrasante majorité des candidats démocrates, et son message en faveur de la destitution de Trump, pour un new deal vert et un impôt sur la fortune explique en partie le succès de son entreprise. Ses spots publicitaires diffusés sur internet ont certainement affaibli Donald Trump, et ses interventions dans le débat ont indirectement renforcé Bernie Sanders et Elizabeth Warren. Mais n’y avait-il pas une meilleur façon de dépenser ces 47 millions de dollars, par exemple en les offrant à un candidat démocrate proche de ses idées, en finançant les campagnes locales pour le contrôle du Congrès où en diffusant des publicités pour le new deal vert ? 

Tom Steyer a prévu de dépenser 200 millions de dollars pour sa campagne, prouvant sans le vouloir le fait que mêmes animés des meilleures intentions, les milliardaires ne sont pas capables d’utiliser leur fortune intelligemment.

Andrew Yang, une caricature malgré lui 

L’entrepreneur joue sur les préjugés dont sont victimes les Asiatiques pour attirer la sympathie et dessiner un contraste avec Donald Trump. Arborant un pin’s « Maths » et se présentant comme un amoureux des chiffres, Yang manie l’autodérision et l’humour cassant pour faire passer ses idées issues de la culture « tech ».

S’il attribue l’élection de Donald Trump à l’effondrement économique de la classe moyenne, la principale cause sous-jacente ne serait pas les politiques néolibérales, l’austérité et la destruction du syndicalisme, mais le progrès technique. D’où ses solutions souvent lunaires, en particulier sa proposition emblématique d’un revenu universel de 1000 dollars par mois (appelé « dividende de la liberté ») pour remplacer les emplois qu’il estime voué à disparaître du fait de l’automatisation et de l’intelligence artificielle. Problème : non seulement personne n’est capable d’estimer l’ampleur des pertes d’emplois supposées, mais le montant dérisoire de son RU ne suffirait pas à sortir les bénéficiaires du seuil de pauvreté. Proposer de pallier à la disparition des transporteurs routiers, emploi rémunéré 5000 dollars par mois avec retraite et assurance maladie inclus, par un chèque de 1000 dollars laisse dubitatif. 

Son opposition à l’impôt sur la fortune auquel il propose de substituer une TVA progressive (au désespoir des économistes Gabriel Zucman et Emmanuel Saez, qui l’ont pourtant approché) met en doute les capacités comptables de celui qui aime se présenter comme un amoureux des mathématiques. Sa meilleure idée reste celle d’un financement des campagnes par des « bons » de 100 dollars attribués par le gouvernement à chaque citoyen qui serait libre de les distribuer aux politiciens de leur choix (une idée proche des recommandations de Julia Cagé en France).

Reste que Yang, malgré ses idées caricaturales et son humour particulier, parle comme un citoyen normal, avec authenticité et sans se soucier de déplaire à certains cadres du parti. Une qualité rare chez les politiciens habitués aux discours calibrés, qui lui permet de dépasser une flopée de Sénateurs et Congressman de métier (Beto, Harris, Booker, Castro, Klobuchar) dans les enquêtes d’opinion, et de se qualifier avant eux pour le cinquième débat.

Tulsi Gabbard, contre l’impérialisme et les médias « mainstream »

L’élue d’Hawaï et ancien soutien de Bernie Sanders en 2016 s’attire les faveurs d’un pan entier de la gauche internet pour sa critique radicale de l’impérialisme américain. Après avoir réduit en miette la candidature de Harris, pourtant soutenue par 35 millions de dons majoritairement collectés au cours de dîners à deux mille dollars l’entrée, elle s’était attiré les foudres des grands médias et cadres du parti. Son retour sur la scène du débat s’annonçait fracassant, elle fut tout aussi inopérante que sa menace de boycotter une soirée pour laquelle elle avait eu toutes les peines du monde à se qualifier.

Tulsi a eu du mal à dégager un point de vue intelligible sur la Syrie, coincée entre la nécessité de dénoncer la politique de Trump, son opposition catégorique à toutes tentatives de changement de régime, et sa curieuse volonté d’attaquer Elizabeth Warren sur son aptitude à devenir « commander in chief ». 

Sur les questions économiques, elle apparaît de plus en plus comme une néolibérale. Après avoir taxé le projet de nationalisation de l’assurance maladie de « antiaméricain », la voilà qui fustige l’emploi garanti de Sanders au profit du revenu de base d’Andrew Yang. Pas un mot sur le climat, et beaucoup de longueurs sur son aptitude à incarner la fonction suprême. Du haut de ces 2% d’intentions de vote, cette approche paraît lunaire. Reste qu’elle a critiqué de manière impitoyable les organisateurs du débat (le New York Time et CNN), coupables de l’avoir désignée comme agent du Kremlin (sic) et de promouvoir continuellement les guerres et changements de régime contre lesquels elle fait depuis toujours campagne.

Le New York Times, CNN et les délires complotistes au service du capital

Impossible de terminer ce tour de piste sans fustiger les organisateurs du débat, obsédés par les thèses du complot russe, déterminés à éviter de parler du Climat et de la grave crise démocratique qui menacent les élections américaines, entre les efforts de suppression du vote démocrate par le parti républicain, le rôle corrupteur de l’argent privé ou l’émergence d’un terrorisme d’extrême droite encouragé par le président des États-Unis qui tue les Américains de couleurs et place les migrants dans des camps de concentration.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.