La garantie d'emploi, arme politique majeure pour la gauche en 2022

Déplacer le débat sur un terrain favorable à la gauche, cliver chez l’adversaire et promouvoir une proposition archi-populaire devrait constituer une évidence pour 2022. C’est ce qui ressort de mon récent entretien avec Pavlina Tcherneva, économiste américaine et théoricienne de la garantie d'emploi.

La Garantie d’Emploi suscite du débat dans les colonnes de Médiapart comme au sein de certaines forces politiques de gauche. La France Insoumise en propose une version minimaliste, le PCF la compare au stalinisme (sic),  Yannick Jadot et Anne Hidalgo se sont publiquement prononcés en faveur de la version édulcorée portée par l’Institut Rousseau et Générations continue de lui préférer un Revenu universel lunaire.

Les critiques les plus pertinentes que l’on puisse porter à la Garantie d’emploi se situent à deux niveaux : un premier d’ordre pratique, voire technocratique, qui a trait au réalisme de la proposition (quels emplois, combien, où ? comment ?) et un second plus théorique (est-ce un outil de dépassement du capitalisme, ou une roue de secours ?) . 

Au cours de mon entretien avec Pavlina Tcherneva, j’ai tenté de l’interroger sur ces divers points. Ses réponses, ancrées dans un pragmatisme très américain, permettent d’adresser de nombreuses objections, au-delà de l’aspect financier bien traité par l’Institut Rousseau

Pour elle, ce ne sont pas les tâches socialement et écologiquement utiles qui manquent, mais un problème de volonté. L’Inde et l’Argentine y arrivent, pourquoi pas nous ? Les emplois publics créés par le programme de Garantie d’Emploi (GE) seront gérés localement, sans créer de gigantesque bureaucratie, mais à partir de l’existant. Il n’y aura pas de problème majeur de “vide” produit par l’aspect potentiellement temporaire de ces emplois (les bénéficiaires étant susceptibles de quitter le programme pour aller vers le secteur privé ou la fonction publique lorsqu'ils le souhaitent et le peuvent) pour plusieurs raisons. La GE stabilise l’économie donc réduit structurellement les fluctuations du chômage. Le secteur privé lui-même abandonne des emplois “utiles” en permanence (en quoi cela serait-il plus problématique pour la GE ?). Ces emplois ne seront pas de “mauvaise qualité”, mais représenteront un progrès inestimable pour les bénéficiaires qui souffrent du chômage et de la précarité. 

La GE ne constitue pas une solution à tous les problèmes ni ne saurait remplacer l’assurance chômage, la fonction publique, les minimas sociaux et le besoin d’un grand plan d'investissement dans la transition écologique et les services publics. Mais elle permet de renforcer le pouvoir de négociation du salariat face au capital, de mettre fin au chômage et d'éradiquer la pauvreté.

Est-ce une passerelle vers le dépassement du capitalisme, ou une roue de secours au système ? Ce débat revêt peu d'intérêt pour Pavlina Tcherneva, bien qu'elle reconnaisse volontier un potentiel révolutionnaire. Elle se préoccupe d’abord de l’existant. C'est-à-dire d’une situation où le chômage provoque des dégâts considérables, tout comme la pauvreté, la précarité et l’insécurité économique. 

Surtout, Pavlina Tcherneva insiste sur l’alternative : la garantie du chômage et son coût social, budgétaire, sanitaire et économique désastreux. 

Et c’est peut-être là que réside la plus grande force de la proposition. Sa capacité à faire gagner la gauche.

La Garantie d'emploi est extrêmement populaire au sein de l’opinion publique, en France comme aux États-Unis. Elle est difficilement attaquable : qui est pour le chômage ? Qui peut croire qu’un autre programme - l’austérité promise par Macron ou les baisses d’impôts productifs demandés par le Medef permettraient d’atteindre le plein emploi ? Qui est contre l’idée de payer des gens pour prendre soin des espaces verts et des citoyens ? Selon les sondages, pas grand monde.  

Elle peut également servir de réponse à de nombreux problèmes. L’insécurité, l'environnement et les inégalités sociales, en particulier. 

La garantie d’emploi permet surtout de déplacer le débat public sur un terrain favorable à la gauche et à l’écologie, loin des thématiques d’extrême droite imposées par la majorité des médias et des forces politiques. 

Encore faut-il s’en saisir, et le faire pleinement. Probablement pas à demi-mot et avec des propositions édulcorées comme le fait la France Insoumise. Lorsqu’un programme est “sous condition”, il clive du mauvais côté : à gauche, on se bat sur la définition des conditions, et à droite on provoque du ressentiment: “encore un truc qui n’est pas pour moi et que je paye avec mes impôts". Mais en le rendant universel, tout le monde en profite : les chômeurs, les travailleurs précaires, les travailleurs en lutte, les travailleurs tout courts, les petits patrons et artisans, les policiers, les retraités... La GE n’est pas seulement capable de supprimer le chômage, mais de garantir une sécurité économique relative, d'améliorer les conditions économiques pour les PME via son soutien à la demande, et d’améliorer la vie de tous via les services rendus par les bénéficiaires de ces emplois. 

Si sa mise en place semble bien loin - au minimum elle nécessitera une victoire d’une force politique véritablement de gauche à la présidentielle et aux législatives - elle n’en demeure pas moins une arme redoutable pour faire campagne et déjouer le scénario du second tour Macron - Le Pen.

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