Bilan de la première soirée du débat des primaires démocrates (USA)

Les dix premiers candidats ont débattu hier soir pendant près de deux heures, illustrant les forces et faiblesses de l’exercice, des candidats, et du parti démocrate.

Avec un peu moins de dix minutes de temps de parole par tête, et des interventions limités à une minute, sur une longue liste de sujets complexes allant de l’économie au système de santé, du traitement des migrants par l’administration Trump au contrôle des armes à feu, de la crise climatique à la situation en Iran, du blocage parlementaire au droit à l’avortement, le débat allait nécessairement prendre des allures chaotiques.

Plus qu’un échange ente candidats, la soirée pris rapidement la forme d'une suite de mini-discours, souvent précipités et parfois coupés par les modérateurs qui ont joué un bien meilleur rôle que ce qu’on a pu observer lors des européennes en France, sans parvenir à imposer un rythme suffisamment posé pour autant. Le temps de parole fut inégalement réparti, les candidats en tête des sondages bénéficiant globalement d’une plus grande attention.

Voilà pour la forme.

Sur le fond, on est obligé de remarquer avec une certaine consternation le « cadrage » désastreux du débat, les journalistes posant principalement les questions sous l’angle « réactionnaire ». La soirée a débuté par l’économie et la santé, avec un point de vue semblant sorti de Fox News : pourquoi vouloir transformer si profondément un système qui fonctionne (sic), et comment financer des mesures qui semblent irréalistes ? On apprendra plus tard que les politiques climatiques risquent de pourrir la vie des américains, sont responsables du mouvement des gilets jaunes en France, et que les américains aiment leur assurance santé (double sic ). Tout ce non-sens sera énoncé par les modérateurs comme des vérités, et rarement remis en cause par les candidats « centristes » à qui elles furent assénées.

Cependant, l’ombre de Bernie Sanders planait clairement sur ce débat dont il était absent (il participe à la seconde soirée prévue aujourd’hui). Les thèmes qu’il avait introduits en 2016 et qui lui avaient valu d’être taxé d’extrémiste sont désormais au cœur du débat : l’assurance santé universelle dite « Medicare for all », la gratuité de l’université publique, l’annulation de la dette étudiante… Après les interventions d’Elizabeth Warren dont le programme ambitieux a servi de cadre au début du débat, les autres candidats bien plus centristes ont parfois semblé se battre pour apparaitre suffisamment à gauche, au point de courir derrière Warren.  Interrogé sur la plus grande menace qui pèse sur les Etats-Unis, un candidat sur deux a spontanément cité le réchauffement climatique. Le parti démocrate a bel et bien pris un spectaculaire virage à gauche, mais un problème demeure : l’ultra favori des sondage Joe Biden reste résolument ancré sur la ligne centriste défendue par Hillary Clinton en 2016.

Les principaux moments et enseignements

Pour la gauche américaine, la soirée fut remplie de douces paroles. Tulsi Gabbard a, comme prévu, fustigé l’interventionnisme américain avec panache. Amy Klobuchar s’en est prise aux promesses rompues de Donald Trump, Jay Inslee a souligné l’urgence climatique, Juan Castro défendu avec passion les droits des immigrés, Corey Booker a longuement insisté sur l’injustice raciale et sociale, et les assurances santé privés et multinationales ont passé une très mauvaise soirée, dénoncées pour leur rapacité par Elizabeth Warren, le maire de New York Bill de Blasio et de nombreux autres candidats.

Les divisions qui déchirent le parti démocrate ont néanmoins fait surface sur de nombreux sujets, en particulier la question centrale de l’assurance maladie. Si tous veulent mettre en place une alternative publique en étendant à l'ensemble de la population le droit de bénéficier au système « Medicare », seul Elizabeth Warren et Bill de Blasio ont clairement pris position en faveur de la proposition de Bernie Sanders d’éliminer complètement les assurances privées.

En affichant leurs divisions et en complexifiant des questions par nature technocratiques, alors que le format ne permet pas de défendre une position nuancée, le parti démocrate brille une nouvelle fois pour son incapacité à délivrer un message clair et simple aux électeurs, ce à quoi Donald Trump excelle. "Medicare for all", annulation de toute la dette étudiante, salaire minimum de 15 dollars et "green new deal" sont des slogans et propositions claires qui sont populaires pour cette raison. En se divisant sur ce qu'elles signifient dans les détails, le parti démocrate ouvre un boulevard à Trump.

Pour Warren, la question sur Medicare fut un moment déterminant. Elle avait jusque alors entretenu le flou sur ce sujet, alors qu’elle est par ailleurs reconnue pour le détail de ses autres propositions. Non seulement elle s’est rangée du côté de Bernie Sander, mais elle l’a fait avec élégance, affirmant « je suis avec Bernie sur cette question ». Si certains y verront un opportunisme électoral, on sera plutôt tenté d’y voir une cohérence politique et un choix courageux qui renforce l’aille gauche démocrate.

 

Des gagnants et des perdants ?

La presse étant ce qu’elle est, les observateurs ont vite distribué les bons et mauvais points. Si ce genre de verdict n’engage que ceux qui les délivrent, ils ont pour effet de façonner le récit médiatique.

Elizabeth Warren sort clairement renforcée de ce débat où elle était la seule participante à bénéficier de sondages à deux chiffres. Elle n’a pas illuminé la scène mais a clairement orienté la première heure du débat, fut souvent sollicité par les modérateurs sur ses thèmes de prédilections, et jamais mise en difficulté.

Julian Castro est le vainqueur unanime selon la presse, grâce à ses prises de paroles audacieuses sur l’immigration, son échange aisément remporté avec Beto O’Rourke et sa punchline de fin de débat. La performance du maire de San Antonio devrait le permettre de faire décoller sa campagne, lui qui plafonnait à 1% des sondages.

Bill de Blasio, maire impopulaire de la ville de New York qui déclara sa candidature tardivement, fut le plus à gauche des candidats de la soirée, et ses interventions passionnelles et courageuses devraient également le servir.

Corey Booker a également délivré une solide performance, bien qu’il soit apparu souvent tendu (comme de nombreux autres participants). Mais sur les sujets clés (Medicare for all, entre autres), il n’a pas su se détacher du lot. Si la compétition n’était pas aussi féroce, il aurait toute ses chances de rejoindre le trio de favoris.

J’ai trouvé les interventions de Tulsi Gabbard solides, et les multiples critiques de Donald Trump distribué par Amy Klobuchar bienvenues, mais ces deux candidates n’ont pas réellement de programme ou de vision capable de les différencier du peloton.

Certains candidats sont apparut quasi-anachroniques par moment, mais le grand perdant de la soirée reste Beto O’Rourke. Humilié par Castro sur l’immigration, fustigé par De Blasio pour sa défense des assurances maladies privées, intervenant en espagnol de manière peu authentique, n’offrant aucune substance concrète à ses réponses, semblant souvent nerveux ou débordé par les autres candidats, il semble s’être totalement effondré.

Après le tour de chauffe, les choses sérieuses ce soir

Ce soir aura lieu la seconde partie du débat avec les dix autres candidats. Le hasard du tirage au sort a placé ensemble quatre des cinq premiers candidats dans les sondages, dont l’archi favori actuel Joe Biden, et son dauphin Bernie Sanders. Avec le phénomène people Pete Buttigieg en embuscade, la charismatique sénatrice de Californie Kamala Harris et la candidature originale de Andrew Yang, le débat risque de revêtir un visage très différent. Surtout, la ligne néolibérale et centriste de Biden et Buttigieg risque de se heurter de plein fouet au socialisme de Bernie Sanders. A moins que le format étouffe le fond.

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