Réforme SNCF: quand Macron montre le rail, l'idiot regarde les cheminots

Le plan de bataille d'Emmanuel Macron est remarquablement bien ficelé. Ce ne sont pourtant pas seulement les cheminots, mais l'ensemble des français qui vont faire les frais d'une réforme économiquement aberrante.

En 1984, Alain Minc nous livrait la recette du démantèlement d’un service public en termes explicites :

Le système public ne reculera que pris en tenaille entre des déficits devenus insupportables et des budgets en voie de rétraction. (1)

Cette stratégie a été appliquée avec une remarquable constance. Dernier succès en date, la réforme de l’éducation va permettre d’introduire la sélection à l’entrée et la mise en concurrence des facs et des lycées, solution « indispensable » au problème parfaitement prévisible, orchestré et évitable de la sélection par tirage au sort. (Indice : il suffisait d’augmenter le nombre de places en fac !).

Avec la SNCF, ce sont les déficits organisés, les pannes et retards provoqués par le gel des moyens et l’exigence de rentabilité, sans oublier la mise en concurrence « imposée » par Bruxelles, mais en réalité parfaitement évitable, qui conduisent à une réforme « nécessaire ».

Le rapport Spinetta, dont l’auteur s’est illustré pour sa gestion catastrophique d’Air France et d’Areva, explicite la feuille de route du gouvernement. On éponge la dette aux frais du contribuable, on casse le statut de cheminot pour baisser les salaires, on ferme les lignes les moins rentables (soit un quart du réseau) et on transforme la SNCF en Société Anonyme avant de privatiser le tout.  Concurrence oblige, les grandes lignes vont devoir accommoder des dizaines d’opérateurs différents tandis que les TER seront vendus à des monopoles privés sur le modèle ô combien pertinent des autoroutes françaises.

Seul hic, ce rapport salué par l’ensemble de l'éditocratie pour son « pragmatisme » contredit tous les enseignements de la théorie économique la plus basique, et propose de répliquer l’expérience calamiteuse de la privatisation du rail britannique. Le Financial Time lui-même dresse un bilan catastrophique du modèle anglais, tandis que les Suédois traumatisés par l’ouverture à la concurrence de leurs chemins de fer demandent le retour du service public à une écrasante majorité. Les contribuables allemands déboursent 8 milliards par an pour subventionner les actionnaires des lignes régionales organisés en monopoles privés, et les Finlandais se plaignent de la disparition d’une gare sur huit.

On a beau prendre le problème par tous les bouts, la réalité est simple : l’ouverture à la concurrence et la privatisation du rail augmentent les prix (de 40 % selon le FT), aggravent les pannes et retards et conduisent à l’abandon d’une part importante du réseau.

Provoquer le recul du rail au profit des transports routiers et aériens, devant l'urgence du réchauffement climatique, relève de la pure folie.

Pour faire passer le train de réformes, Emmanuel Macron procède en trois temps :

1) Mettre fin au statut de cheminot afin de casser toute capacité de résistance.

Avec le soutien de l’opinion publique manipulée par un matraquage médiatique aussi grotesque que violent. Une fois le statut de cheminot révoqué, la perte du « salaire à vie » des employés de la SNCF entrainera une baisse de la capacité à faire grève et videra les syndicats de leur pouvoir d’opposition.

2)  Privatiser la SNCF et ouvrir le réseau à la concurrence

Le cœur de la réforme explicitée par le rapport Spinetta sera imposée une fois les capacités de blocages des syndicats mis en échec.

3) Fermer les lignes déficitaires

La disparition des petites lignes (ou leur subvention par le contribuable au profit du privé) sera rendue « inévitable » par l’ouverture à la concurrence et la privatisation. Les profits que la SNCF réalise sur les grandes lignes ne pouvant plus subventionner les petites, on aura plus d’autres choix que de fermer les 9000 km de lignes identifiées par monsieur Spinetta.

Le fait de casser les cheminots permettra également de faire passer la réforme de la retraite prévue pour 2019, sans que la protestation ne puisse s’appuyer sur la SNCF pour bloquer le pays. Les cheminots constituent, par leur capacité de blocage, le seul frein aux réformes libérales qui vont du train à l'assurance maladie.

Les Français qui ne désirent pas voir leur système social détruit, la qualité des services du rail dégradée, les prix des billets augmenter et leurs impôts servir à subventionner directement les dividendes des futurs opérateurs privés doivent faire bloc avec les cheminots.

Il se joue bien plus que la suppression d’un acquis social repeint en privilège par des journalistes qui bénéficient d’un tout autre privilège (l’abattement fiscal) et des « experts » en communication. C'est ce qu'il reste du modèle social hérité de la libération qui se trouve dans le collimateur.

 

Une version argumentée et sourcée de cet article, avec des considérations économiques et des propositions alternatives est disponible ici.

 

(1) cité par Serge Halimi dans Le Monde diplomatique: https://www.monde-diplomatique.fr/2004/06/HALIMI/11242

EDIT (07/03/2018):

Je rajoute ici le lien vers le rapport de la CGT-cheminot, un document de proposition d'une rare intelligence, qui s'appuie sur les expertises du cabine Boston Consulting Group et autres sources internes et externes à la SNCF pour proposer un modèle d'expansion du train, argumenté et pragmatique. Au cœur du rapport, un constat simple: le rail est le moins cher, le plus sûr et le plus écologique des moyens de transport, une fois prises en compte toutes les externalités.  https://www.cheminotcgt.fr/wp-content/themes/cheminotcgt/assets/img/layout/ENSEMBLE-POUR-LE-FER.pdf

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