Voyage en Grèce aux côtés des Exilés: brûlures profondes au hotspot de l’inégalité

Que nous dit sur notre civilisation le camp de Moria sur l'île grecque de Lesbos ? Il matérialise l'accueil réservé par 27 Etats membres à 6800 personnes réfugiéEs d'un système de violence auquel nous prenons tous part. Que dire de notre Parlement qui vote une loi qui prolonge la souffrance des personnes qui s'y trouvent et humilie un peu plus le sens de notre contrat social?

J’ai mal à la fraternité lorsque je me remémore ce mois passé en Grèce comme avocate volontaire dans le plus grand camp de rétention d’humains  de l’Union Européenne.

En cet été 2017, le rythme était trop intense pour prendre  toute la mesure de l’affront à la vie que constituent dans sa totalité ce camp et la somme des histoires individuelles qui s’y croisent. La queue devant le container des «avocats » est longue, on enchaine.

 Seule une violente intuition nous saisit au fond du ventre : celle que ce camp est un symbole,  celui de la raison humaine qui chavire et contredit l’intention affichée par l’ordre et le cadre juridique que cette « mégalopole de la souffrance » sous-tend.

 

J’ai  pris du temps pour coucher ces lignes.  Je me suis recueillie  durant de longs mois, j’ai  repoussé les souvenirs pour m’épargner leurs violences  tout en sachant qu’il faudrait un jour que j’en témoigne.

Un an a passé et le Parlement français a voté une loi sur l’asile et l’immigration qui ravive mes plaies.

Dans le camp de Moria, sur l’ile grecque légendaire de Lesbos, isolé au milieu de roches et  d’oliviers, les grandes institutions du monde ont érigé un camp de pierres, de grillages et de barbelés, paisible de l’extérieur comme une base militaire. 

 

Beaucoup des personnes que l’on appelle « migrantes » en France sont passées par ce camp ou bien son équivalent italien. Mais au-delà du fait que le droit français viendra bientôt « appréhender » et « trahir » l’une et l’autre de ces malheureuses personnes en exil,  ce qui se joue sur cette petite ile  nous concerne toutes et tous.  Ce « camp » est le résultat des décisions politiques de nos gouvernements réunis en Conseil Européen ;  nous en sommes donc toutes et tous collectivement responsables. Mais comprenez également, que nous en sommes tous et toutes individuellement les victimes : rien  de ce qui se passe là bas ne nous est étranger.

Effectivement,  ce camp est  surtout la conséquence, le symptôme, le stigmate de notre système de violence à nous toutes et tous.

Un système qui a pour matrice l’inégalité et la domination. Un système dans lequel nous sommes toutes et tous immergéEs, du berceau au cercueil et qui peut être appréhendé de différentes manières par l’œil humain: le capitalisme, le sexisme, le racisme. En somme tous les systèmes de pensée humains qui valident la prémisse de l’ « inégalité justifiée ».

Un groupe domine sous un prétexte fallacieusement objectif : ils sont  hommes, adultes, blancs, riches, ils ont pris un risque d’investisseur, ils sont sortis d’un concours très sélectif à 20 ans en bachotant tous les étés pour « faire plaisir à papa »... on connait bien la chanson … mais cet air qui nous endort devrait sonner en nous comme le glas de notre humanité qu’on enterre.

Oui, le camp de Moria est un  « mal social total » car il questionne notre système économique libéral  lancé à grande vitesse et qui percute et neutralise notre système politique démocratique et humaniste en ce qu’il échoue à faire respecter les fondements même du contrat social sur lequel il repose.

Mais, à un niveau plus individuel, il questionne également notre rapport à l’autre, au lien social basé sur la dette, la dot, l’obéissance au clan, à l’ainé, au puissant,  l’honneur.  Chaque histoire individuelle est aussi un peu la nôtre et celle de nos proches ; elle est empreinte de cette domination qui atrophie les relations d’amour et de réciprocité entre les êtres : entre les hommes et les femmes, les européens et les autres ; et inverse la relation naturelle de responsabilité et de protection qu’a le fort vis-à-vis du  vulnérable, le parent vis-à-vis de l’enfant, le privilégié vis-à-vis du démuni.

 

Entrer dans ce camp en tant qu’« être libre » du seul fait de notre statut  d’européen est un premier pas presque imperceptible  vers l’oubli de l’autre.  Il faut prendre un temps pour contester la distinction instaurée par le droit par ce cadre institutionnel.

A l’entrée des checkpoints, des européens en costumes : costumes de gardes, de médecins, d’ONG, des badges, des gilets, des lunettes de soleil, des casquettes, des charlottes,  des faces cramoisies barbouillées de crème solaire indice 50.

Ensuite, des grilles de 5 mètres de haut,  des barbelés. Des secteurs gardés par des types en gilets fluo… plus loin  des allées de containers, des quartiers divisés pour les familles, les femmes, les hommes ou, par nationalité : les syriens, les congolais, les gabonais,  etc… 

 

Pas de vie. Pas de bruit, sauf certains jours où quelques cordes de guitare qui retentissent timidement dans l’air, une bagarre ou un tremblement de terre une ou deux fois ; mais rien qui puisse interrompre le silence.

Ce soleil qui  immobilise, calfeutre, brûle et  imprime un rythme lent de défaite et de résignation à nos corps, comme un énième supplice qui s’ajouterait  à tous les autres…  le camp est loin de la mer, loin du plaisir de l’eau fraiche, de la plage et de sa vitalité. Nous ne sommes pas en Grèce mais en un no-man’s-land en  mer Egée-Septentrionale.

 

Tous les humains de ce camp ont subi des tortures et des actes de barbarie :  pour l’immense majorité d’entre elles et eux, des viols. Les femmes surtout, battues, violées par des milices armées dans leur pays, violées sur la route de migration par le passeur, parfois enceintes de ces violeurs…

Les hommes violés également, parfois avant leur départ,  ou lors de leur périple souvent lors de leur étape en Turquie où des milices racistes frappent, dépouillent et humilient (car tel est l’objectif du viol) les exilés qui se réfugient sur le sol dans l’attente de passer dans l’Union Européenne.

 Ces humains en exil sont des combattants qui luttent au front, en première ligne, de la guerre à laquelle nous sommes toutes et tous indissociablement parties. Ainsi, ils doivent comme des enfants, les soldats, les héros, pouvoir retrouver les bras réconfortants et re-humanisants de leurs sœurs et frères que nous sommes et être célébrés pour leur courage et leur résilience.

Et voilà que ce camp les humilie, les trahit et ils le savent et le portent en eux.

 

Je me souviens d’Olive, à peine plus âgée que moi qui me parlait de son potager traditionnel qu’elle avait  laissé en Côte d’ivoire  en marchant dans les broussailles autour du camp car rester assise lui était difficile. Je me rappelle sa détresse d’avoir été violée tant de fois, contrainte de se prostituer en Turquie. Son mari avait été tué sous ses yeux pour un prétexte quelconque. Elle n’arrivait pas à concevoir une fin à cet enfer !

Je n’oublierai jamais Marie, une congolaise, que je croisais plusieurs fois dans le bus pour monter au camp, si impénétrable, rétive, le visage si triste, presque en colère … et son bouleversant effondrement dans des cris et des larmes  au bout du long récit rétrospectif de sa fuite : les viols, les tortures, l’esclavage sexuel  en Turquie…  et soudain le jour où sa vie a basculé, le jour où, en rentrant du travail, elle avait  retrouvé son enfant de 6 ans et sa sœur décapités sur le sol de sa maison . 

Je n’oublierai pas cette heure passée avec Glory née avec la terrible malédiction d’être une femme au Nigéria. Sacrifiée par sa famille sur le bûcher du patriarcat et son corollaire, la polygamie qui fait des petites filles des bouches de trop à nourrir et dont on se « débarrasse » rapidement en les expédiant chez des proches lorsqu’elles sont enfants  auprès de qui elles sont très souvent violées et exploitées comme ménagères, et plus tard investies du devoir de rapporter de l’argent en partant pour l‘Europe dans les réseaux de prostitution.

Sacrifiée sur le bûcher du « capitalisme » et son corollaire, la dette qui enchaine les enfants à la naissance, confisque aux relations parents-enfants leur gratuité et condamne les enfants à ne recevoir d’amour ou de considération que s’ils portent sur leurs épaules le poids de leur famille et toute leur communauté. Systèmes de violence qui  étouffent l’amour à sa racine et font des parents les proxénètes de leurs enfants.

Née esclave sexuelle, à la disposition du désir des hommes, elle l’était toujours, sur l’île, sur le camp,  au vu et su de l’UNHCR soit disant inquiet de prévenir tout « traitement dégradant et inhumain ». Force est de constater que les droits fondamentaux sont à géométrie variable : quand on est une femme pauvre et noire notre viol n’est pas un crime s’il est monnayé 10 ou 15 euros par notre agresseur. Il y a même un nom pour le distinguer du viol : « la prostitution ». Les mots font mal quand le lexique est celui des dominants.

 

Il y a aussi Grace, esclave d’un jeune couple de qatari d’une vingtaine d’années, battue avec un bâton, humiliée par l’épouse la journée durant, et le soir transformée en objet sexuel par l’époux et ses cousins qui lui imposaient les pires sévices  lors de soirées violentes et alcoolisées.

Je me rappelle de la colère sourde, de l’immense amertume de son regard  fiévreux …. Impossible d’échapper au sentiment d’humiliation...obligée de se soumettre provisoirement au pouvoir destructeur qu’un seul humain peut avoir sur la dignité de tous ses semblables par cette recherche sadique de la négation de l’autre… Le terme « crime contre l’humanité » retentit en moi.

 

Je n’oublie pas Jean ce jeune homme tellement traumatisé par les tortures physiques et sexuelles qu’il a subies qu’il en était incapable de retenir les horaires de nos rdv et venait tous les jours me demander de les lui rappeler. La violence avait imprimé dans tout son être les stigmates de la proie, inquiète, silencieux, invisible, en fuite de tout et même de ses souvenirs …. Son corps était troué, entaillé et « fondu ». Je me rappelle de sa douceur et de sa vulnérabilité extrême.

Je n’oublie pas cet homme Algérien d’une trentaine d’années, grand, émacié, un visage ridé par la détresse qui fit irruption dans le container où je travaillais,  enragé,  les poignets  ensanglantés,  tailladés, une lame de rasoir à la main demandant à voir un médecin, hurlant « je suis fou... Un médecin». Une tempête de souffrance née de la peur de ne pouvoir trouver une once d’humanité et d’empathie dans cet enfer de container.  Les tortures et les humiliations pourchassent leurs victimes, les privent de sommeil et de répit,  remplissent leurs têtes de ruminations qui les passent à tabac au point de les rendre « fous ».

Je me rappelle des nouveaux arrivants tous les matins en bus des plages ou leurs bateaux de fortunes se sont échoués , qui, en file indienne, annihilés, livrés, obéissants sans trop savoir à quoi s’attendre, était orientés en guise de 1er secours et bras tendus par les différents bureaux de l’administration du service d’asile grec, par FRONTEX et par un contrôle médical. A l’issue, les voilà des numéros, et les voilà s’accrocher à leur « récépissé de demande d’asile » comme si leur vie en dépendait et, toute la cruauté de cette organisation c’est que c’est effectivement le cas. On leur attribue un quartier, un container, un lit ou une tente. Apres avoir été  déshumanisés par la violence physique de l’état de guerre, les voici déshumanisés symboliquement par l’état de droit.

 Respectant les règlements européens à la lettre, les autorités font le tri entre les personnes dites  « vulnérables » de celles qui ne le seraient pas … seules les vulnérables ne seront pas refoulées vers la Turquie (conformément à un accord international passé avec la Turquie). Violence psychique absolue car cette distinction est un mensonge total !

Les critères de vulnérabilité fixés par le droit sont les suivants : femme enceinte, personnes mineures non accompagnées, vieillesse, handicap grave, maladies graves et les personnes ayant subi des traitements dégradants et inhumains. Comment se pourrait-il que l’un d’entre eux ne soit pas vulnérable après le déluge de tortures qu’ils ont subies ?

Notons en outre, que celles et ceux considérés  comme « vulnérables » n’auront pas pour autant accès à des psychologues ou des conditions de vie compatibles avec leur vulnérabilité formellement reconnue !

Le camp c’est l’acceptation de l’inacceptable, c’est le renoncement, la mise à mort de nos valeurs universelles.

Nous sommes toutes et tous les victimes de ces camps, celles et ceux de nos sœurs et frères qui y sont retenus mais aussi nous toutes et tous qui partageons cette humanité, notre bien commun et que nous sommes impuissants à défendre, impuissants à protéger… que la violence de cette vérité nous pousse à ignorer, nous pousse à devoir réduire notre champ d’empathie pour ne pas souffrir. Il contraint nos cœurs aimants à s’anesthésier à coup d’idiome du type «  on ne  peut pas accueillir toute la misère du monde »  et fait du besoin « d’amour » un tabou, une bravade de ravis, de culs bénis ou de donneurs de leçon ! Il est plus raisonnable de revendiquer le besoin d’un Smartphone que celui d’empathie.

Mais ce n’est pas une fatalité, il faut comprendre les causes, les causes réelles : le système de violences :

La violence de notre système économique, qui pille le bien commun d’abord !

Comprendre que ce camp est la conséquence des profits d’une poignée d’oligarques qui pillent les ressources des pays du Sud.

Comprendre ensuite que ces êtres humains partagent avec nous le point commun d’être nés dans un monde où le système de domination commence dans la famille même, où les besoins des enfants sont éclipsés par les besoins des parents ou du groupe.

Enfin, ces camps doivent nous obliger à prendre conscience que nous devons agir là où nous le pouvons : en refusant de prétendre qu’il s’agit d’une fatalité, en appelant les choses par leur nom : un crime contre l’humanité !  Puisque le « pire » est commis alors c’est bien qu’il nous faut changer notre système. Puisque tout ce pourquoi nous entrons en société est en train d’être remis en question, puisque tout notre système de valeurs et notre civilisation même sont en péril, alors il n’y a plus à hésiter. Tant que nous n’avons pas tout tenté nous n’avons rien fait. Ce qui est tenté aujourd’hui n’est absolument pas proportionné à la gravité des atteintes faites à notre humanité ! Si nous ne nous défendons pas nous allons toutes et tous nous perdre ! Nous sommes dirigés par des aveugles, des atrophiés qui méprisent le bon sens et défendent des théories qui ont prouvé leurs flagrantes nocivités. Si une théorie ne concourt pas directement au bien être des humains alors elle est mauvaise. Il n’y a pas de gifle qui fasse du bien. Il n’y a pas de domination qui soit justifiable, il n’y a pas de violence légitime.

Au niveau de la norme ! Remettons à sa place le droit de propriété c'est-à-dire comme corollaire et non pas comme égal des droits humains. Le droit de propriété privée ne doit pas être une arme pour justifier les inégalités et la rapacité –auquel cas il est vidé de sa substance même et devient le ver dans le fruit de tout le contrat social humaniste. La propriété privée doit servir un intérêt collectif pour jouir de la protection de la société comme l’indiquent d’ailleurs les constitutions italienne et allemande. L’idée n’est pas nouvelle, elle est le bon sens.

C’est ainsi qu’au niveau institutionnel  ensuite, l’Union européenne pourra reformuler son contrat social autour des droits fondamentaux humains. Trouvant enfin  sa vocation « d’Europe du peuple ». Elle finirait sa mutation passant d’une communauté économique basée sur le postulat erroné que le libéralisme aboutit indirectement au bien être des individus à un véritable cadre suis généris garant d’un « ordre public » et d’un « bien commun » européen. Elle se guérira de sa schizophrénie actuelle qui tente l’impossible coexistence entre les théories économiques libérales et le respect de l’égalité et de la dignité des humains.

Consécutivement l’UE devra se doter d’outils juridiques efficaces et proportionnés pour assurer la préservation de son « bien commun »...  non plus pour organiser la « gestion » des personnes exilées mais des règles pour rétablir de la justice sociale. Elle pourrait par exemple  prévoir un mécanisme permettant de prélever sur les fortunes personnelles des quelques personnes morales détenant les capitaux les plus importants, les sommes nécessaires pour garantir les droits minimaux des plus vulnérables ! Dans la balance des intérêts nous avons, d’une part, la nécessité de prévenir un crime contre l’humanité et, de l’autre, le trop plein d’une poignée qui accumule jusqu’à ce que la branche craque… 

En effet, qui a besoin de 10 châteaux quand certains meurent dans la rue, quel individu a besoin de revenus annuels aussi importants que les besoins d’un village ? Si un état seul est désarmé face aux intérêts privés des puissants, l’union des 27 elle, pourra enfin créer un rapport de force favorable à l’intérêt  général.   Le budget consacré par l’UE à l’aide humanitaire est de 10 milliards environ sur 7 ans (cf budget pluriannuel 2021 2027). Quand on sait qu’uniquement en 2017 les entreprises européennes du CAC 40 ont généré des profits de 75 milliards d’euros destinés aux besoins superficiels et excessifs d’une poignée d’individus.

Les individus n’ont–ils pas toutes et tous la même valeur ?

Cette injustice nous coûte cher, elle nous exproprie de notre besoin d’aimer, de notre besoin d’aider l’autre, de notre amour propre d’humain, de notre dignité !

Nous voulons toutes et tous la même chose.

Assumer notre identité d’être humain, notre besoin essentiel d’empathie et d’égalité est en soi un puissant levier pour initier une nouvelle révolution humaniste.  Chérissons notre nature fraternelle sans laisser les « experts en réalisme» nous murmurer leurs mensonges à l’oreille et distiller le froid dans nos  veines. Nous sommes toutes et tous des enfants marchant sous le même soleil … En Grèce ou à Paris.

Lorraine QUESTIAUX

 

 

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