Les mots sexistes qui mentent, tuent et enchaînent !

Combattre les violences contre les femmes n'est possible que si l'on s’interroge sur le mobile des auteurs qui sont les hommes : à savoir dominer . Combattre c'est aussi révéler et nommer les violences dissimulées par le lexique des oppresseurs. Les mots sont de puissantes chaines que nous devons briser.

publié dans l'Humanité du 22/11/19 https://www.humanite.fr/les-mots-sexistes-qui-mentent-tuent-et-enchainent-par-lorraine-questiaux-avocate-feministe-680648

 

Il y a une guerre contre les femmes et cette guerre ne connait pas de trêve. Les victimes sont indénombrables : elles sont nous toutes les femmes. Cette guerre a pour champs de bataille les foyers, les berceaux, l’espace public, les trottoirs, les médias, les œuvres littéraires… Elle ne connait pas de cessez-le-feu. La nuit, le jour, de la naissance au cercueil : on nous tue, on nous viole, on nous découpe, on nous humilie, on nous déshabille, on nous séquestre, on nous exploite. 

Par amour, par passion vous dites ? Nous sommes libres, nous sommes belles, nous sommes cruelles… dites-vous ? Ce discours des classes dominantes qui nous berce et nous désarme, un jour bientôt, demain, n’aura plus d’écho.

En France et ailleurs, il n’y a pas de continent, il n’y a pas de religion, il n’y a pas de langue où notre classe n’ait été insultée, où nos sœurs n’ait été dominées, où nos droits ne sont pas bafoués. « Putes »  «  putains » « escorte» entendez le tintement de nos chaines.

La paix, la fin de notre esclavage passe avant tout par la déconstruction du lexique des dominants !  L’exemple du mot « prostitution » sera notre première réelle victoire.

L’abolition de la prostitution ne se fera que part de la disparition du terme de prostitution lui-même. Plus réjouissant encore : abolir ce terme, c’est attaquer la matrice de tous les systèmes de domination : sexiste, classiste et raciste. Car ce concept est le verrou à l’intersection de toutes les chaines qui pèsent sur nos semblables. Nous pensons que le pouvoir des mots est la clef.

En France la loi d’avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitueur est une avancée sociale majeure, pour autant elle ne constitue qu’une étape et ne s’attaque pas à la racine du problème… elle ne nomme pas l’ennemi par son nom !

Car la prostitution n’existe pas.

Ce terme n’est qu’une fiction destinée à masquer la domination par le viol et la torture des femmes et personnes les plus vulnérables. Il dissimule une violence masculiniste mais aussi capitaliste et raciale.

Ce que la prostitution recouvre en réalité, c’est tout simplement un rapport hautement asymétrique, une violence sexuelle extrême, qui n’a pour finalité que la jouissance du dominant, les hommes. Seul le désir du fort est pris en compte, l’autre devient son objet.

Comme tout concept, il s’agit d’une construction sociale (fruit du système de production et de reproduction d’un « ordre symbolique ») dont la finalité ne se borne pas à nommer le réel mais bien à jouer une puissante fonction sociale en arrière-plan.

L’élaboration du concept de prostitution répond à une volonté tout à fait rationnelle de dissimuler un rapport de force « dont la nature exagérément disproportionnée risquerait de susciter une légitime contestation de la part du camp de celles et ceux qui la subissent » (Bourdieu).

Or, cette domination extrême et illégitime, pour être tolérée socialement dans un système qui interdit par principe les inégalités et la domination mais, bien plus, pour qu’elle soit « acceptée » par l’autre partie (la « perdante »), se doit d’être invisibilisée.

L’invisibilisation de l’abus passe, d’abord, par le paiement d’une somme d’argent ou d’un avantage. Naturellement, cette rétribution est purement symbolique et ne peut en aucun cas justifier une atteinte aussi grave à la dignité que suppose l’action de réduire l’autre à l’état d’objet sans désir, à un objet de désir, et de s’approprier le corps de l’autre à des fins égoïstes.

 Le seul profit tiré du rapport prostitutionnel est celui du triomphe intégral du désir d’un seul (le dénommé « client »), sur l’autre (la « personne prostituée ») dont le désir pour l’acte de nature sexuel est exclu.

L’invisibilisation passe ensuite par la création d’une catégorie fictive, celle de prostituée dont la fonction sociale ne vise qu’à créer une différence mais surtout une hiérarchie entre les êtres et ainsi maintenir les privilèges qui en découlent. Entre les hommes et les femmes bien sûr, et entre les femmes elles-mêmes.

Cette différenciation artificielle (au même titre que le concept « d’étranger ») est la première étape de la légitimation de la violence et de l’inégalité de traitement que « l’autre », « la prostituée », aura à subir.

Elle a pour effet de rompre l’empathie entre les hommes et les femmes (qui sont toutes des « putes » potentielles), bien plus entre la société et les personnes dites prostituées. Comme c’est le cas avec les concepts « esclaves », le serf, le noir, le juif, le rom et la femme bien sûr.

Il suffit de constater la sidérante facilité avec laquelle aujourd’hui en France (comme ailleurs) certains s’octroient le droit de violer les personnes les plus vulnérables en toute impunité. Cette même facilité qu’avait l’esclavagiste de nier à l’esclave son humanité tout en se revendiquant des Lumières. Une voiture s’arrête au bord du trottoir et le viol sous contrainte économique a lieu…ou bien en quelques clic sur internet...

Le dominant est tout à fait conscient de la nature abusive et violente des actes qu’il accomplit, mais « sa culture » banalise et normalise cette violence. Il la perçoit comme un privilège.

La terminologie à cet égard n’est pas l’unique artifice : les codes vestimentaires de la personne prostituée (provoquante, clownesque, choquante, agressive ou peinturlurée, désincarnée, passive) sont autant d’outils de violence symbolique qui agissent sur l’inconscient collectif et sur l’empathie.

Ces symboles facilitent le viol, légitiment la haine, invisibilisent la domination et garantissent sa survivance.  

Enfin, le concept de prostitution a pour effet la soumission des dominés sans que les dominants aient besoin d’avoir recours à la force et consacre l’ordre établi comme légitime ou naturel.

Ce processus d’invisibilisation est si puissant qu’il parvient à faire intégrer à la victime « dominée » les discours justificateurs et pervers du dominant et l’entraine dans certains cas à participer activement à sa propre domination. Ce discours est en outre accentué par des mécanismes psychiques qui se jouent cette fois chez les victimes. La soumission « active » de la victime à son agresseur s’appuie sur des mécanismes biologiques et psychiques très puissants, conséquences de chocs traumatiques. Ces mécanismes sont aujourd’hui parfaitement connus des psychiatres et permettent de comprendre pourquoi les victimes ne se défendent pas ou même parfois revendiquent une liberté, un choix.

Abolir effectivement le système prostituteur ou plutôt le « système masculiniste » supposera que l’on déconstruise les différenciations factices qu’il instaure et légitime.

Comprenez que toutes les femmes sont potentiellement « putifiables ». Ce mot est un outil performatif à la disposition des hommes : il permet à chaque instant d’exclure l’une d’entre nous du genre humain, et de la réduire à l’état d’objet de désir. Et « sale pute ! » raisonne comme le claquement du fouet, comme un coup de fusil.

Il s’agit de faire disparaitre le terme prostituée, et de faire apparaitre celui de victime de viol ou de domination.

De ne plus parler de « client » mais bien d’auteur de viols. De ne plus parler de proxénète mais bien de complice de viols, d’actes de torture et de barbarie, de crimes contre l’humanité.

Il s’agit de déconstruire l’ordre symbolique pervers des dominants qui s’est immiscé jusque dans notre ordre juridique et empêche l’émergence de la vérité et entrave la liberté de toutes les classes dominées.

A cet égard, notons que cette discrimination a pénétré notre code pénal et cette notion artificielle aboutit en droit constant à créer un droit dérogatoire discriminant, indirectement mais puissamment classiste, sexiste et raciste.

En effet, il y a d’une part, le viol des personnes « normales » qui représente un trouble social important qualifié de crime, à savoir l’infraction la plus grave sur l’échelle des peines de notre code pénal et, de l’autre, le viol tarifé des personnes les plus vulnérables (des femmes, enfants, étrangères, victimes de traite, transgenres et naturellement toutes issues des classes sociales les plus précaires) qui lui n’est appréhendé que comme une contravention (infraction la moins grave) ou un délit !

Un autre exemple de la dangerosité des mots pour les droits de toutes et tous :  le concept d’un travail du sexe.  Derrière ce syntagme se cache d’abord la décriminalisation des violences sexuelles pour toutes et tous. Ce qui relevait d’une infraction devient une « mission » sur une fiche de poste. Pire, c’est surtout la perte de tous les conquis pour les travailleuses/eurs car dire qu’il y a un « travail du sexe » c’est consacrer que le travail puisse être le viol ! Or, le viol c’est la domination absolue, c’est la négation de l’autre, c’est le crime de guerre par excellence.

Enfin, comment expliquer autrement que par le racisme le fait que l’immense majorité des personnes victimes sont des personnes étrangères et racisées ! La prostitution est au carrefour de toutes les dominations.

Mesurons ainsi le poids des mots et à quel point nous devons purger notre lexique des mensonges pour lutter contre les inégalités, la haine et les violences ! Redisons-le, il y a une guerre contre les femmes, les pauvres, les personnes racisées : les vitrines, les trottoirs, les maisons closes, les plateaux de tournage des films "pornographiques" en constituent le front, les premières lignes ... Nous ne gagnerons pas la liberté sans lutter aux côtés des victimes ...sans nommer justement la barbarie qu'elles subissent : Viol, torture, domination.

Les mots sont tantôt des chaines invisibles tantôt des épées qui les brisent : prenons les mots comme nous prendrions les armes, nommons, luttons et abolissons !

 

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