SAHARA, découverte d'un livre rare pour un si"Grand Récit"

SAHARA, découverte d’un livre rare pour un si « Grand Récit »

Ancien du contingent pendant la guerre d’Algérie à laquelle j’ai échappé pour être exposé aux retombées radioactives des essais nucléaires conduits par la France dans le Hoggar à partir de novembre 1961, j’ai connu pour l’avoir parcouru le Sahara central qui n’est qu’une composante de ce SAHARA, le plus grand désert du monde, dont l’historien Michel PIERRE vient de nous donner Le Grand Récit publié aux éditions Belin. C’est donc fort de cette lointaine présence dans un espace saharien délimité au nord de Tamanrasset par le flanc rocheux de l’oued Mertoutek dans la Tefedest, au nord est par le poste d’Amguid perdu dans les sables, à l’est dans le Tassili n’Ajjer par la palmeraie de la cité caravanière de Djanet aux maisons cubiques crépies à la chaux et jusqu’à Tamanrasset au sud, sous-préfecture bâtie en argile, que j’ai ouvert l’ouvrage de cet auteur récemment invité de l’émission de Jean-Noël Jeanneney sur France Culture.

Peu de recoupements entre les choses vues pendant mon séjour et les riches descriptions des paysages sahariens contenues dans cet immense ouvrage très documenté, mais combien je fais mienne « cette thématique de l’oasis, paradis perdu … » après avoir eu le privilège de visiter le jardin clos du caïd de Djanet sous la garde de deux immenses noirs gourdin en mains. La luxuriance végétale du lieu abritant les plus beaux fruits de la création dans un environnement de rigoles rafraîchissantes m’avait fait penser à l’image qui m’était restée de l’évocation du Paradis terrestre d’Adam et Eve.

Le livre de Michel PIERRE m’a enchanté par la richesse de son érudition dont il serait vain de vouloir revenir sur toutes les facettes tant est nourrie sa recherche de l’information puisée dans les textes de la geste musulmane quand il ne revient pas aux classiques des anciens empires occidentaux. Retenons ici qu’après le temps de la préhistoire, celui de l’inconnu, vient le temps de l’histoire commencé il y a cinq mille ans avec les premières expéditions égyptiennes pour se prémunir de toute incursion des hommes du désert. Puis, l’histoire du Sahara fait corps jusqu’à nos jours avec « une nouvelle religion, l’Islam, surgie de la péninsule arabique ». Comme l’écrit l’auteur, servi par des guerriers portés par les certitudes de leur foi, l’Islam part à la « conquête des âmes et des corps qui touche progressivement l’Afrique du nord avant qu’elle ne franchisse le désert vers le continent noir ». Mais là ne s’arrête pas l’intérêt de ce livre qui pour moi trouve toute sa dimension dans l’étude des populations qui au fil des millénaires ont subsisté dans cet environnement au demeurant si hostile pour nous occidentaux. Michel PIERRE nous fait revivre ces grandes migrations qui ont peuplé un si vaste désert dont la plus surprenante sera celle de ces facilitateurs des transactions commerciales, ces communautés juives dont la mouvance à partir du Moyen-Orient remonte à la nuit des temps. Ainsi, au-delà du contexte historique de ces vagues migratoires, l’ouvrage permet de mieux nous faire connaître les grands groupes humains qui se sont appropriés ces territoires, Bédouins, Maures, Touaregs et Toubous, berbères et arabes, les premiers porteurs d’autres traditions que celles recueillies de l’Islam. L’étude de l’origine du peuplement touareg comme celle des grandes traversées caravanières faisant commerce de sel mais aussi de tous les produits mythiques de l’Afrique noire, or, ivoire, plumes d’autruche, nous plonge dans un monde à la fois si lointain encore aujourd’hui et si proche de nos mémoires quand on songe au succès dans les années cinquante du roman La Piste oubliée de Roger Frison-Roche.

Aire de civilisation où a perduré une économie nomade produit d’une stratégie de survie tout en donnant naissance dans les siècles de l’Islam à « des lieux de savoir, des relais de l’écrit, des oasis de savants et de lettrés », n’occultons pas le fait que tout au long des siècles d’échange comme le souligne Michel PIERRE, a subsisté le commerce des esclaves venus d’Afrique. Comment ne pas être surpris par les propos ainsi rapportés du sultan du Maroc au  dix-neuvième siècle précisant que « l’asservissement comme le commerce des esclaves » sont approuvés par le Coran lequel ne peut être modifié en aucune façon.

Ici s’arrête le compte rendu idyllique d’un ouvrage qui a pour ambition aux yeux du lecteur, de retracer les grandes étapes de la conquête des espaces sahariens entre la Méditerranée et le pays des Noirs par les peuples les plus anciens connus de l’histoire jusqu’à nos jours. Cette histoire du Sahara comporte aussi des pages sombres car comme le rappelle Michel PIERRE, l’esclavage a particulièrement marqué le Sahara surtout dans sa partie occidentale où il a longtemps perduré. Il cite un texte saisissant sur la mortalité de la traite des esclaves par les négociants arabes. Côté français, la conquête d’un Sahara à rattacher à l’Algérie fut accompagnée de massacres et de destructions auxquels le massacre de la mission Flatters en 1881 est loin de donner le change. L’auteur mentionne ainsi la sanglante prise d’In Salah et la terrible répression des révoltes touarègues de 1916-1917.  .

Un tournant de ce livre sera de fournir des clefs d’interprétation du bilan de la présence française dans le Sahara, et plus particulièrement pour sa partie algérienne. Si le discours officiel voulu par Paris et Alger, en ce début du XXème siècle, est que le conquérant légitime sa domination en arguant du progrès qu’il amène et de sa volonté d’améliorer l’agriculture et le commerce, selon les propos de l’auteur, il se heurte à la lucidité d’officiers de terrains attachés aux populations qu’ils côtoient et qui ne partagent pas ces réflexes répressifs de leurs compagnons d’armes. L’histoire du Sahara bascule vers le mythe et les mystiques, lorsqu’à l’ère des conquérants venus des empires occidentaux d’Europe, succédera celle de la décolonisation. Cette transition sera d’autant plus rapide que facilitée par la motorisation effaçant en quelques décennies les millénaires de la civilisation du chameau pour les échanges commerciaux liés à la traversée de ces espaces désertiques sur des milliers de kilomètres. C’est l’occasion pour l’auteur de nous faire passer de la grande histoire du Sahara à celle des faits divers et à la chansonnette, sans occulter l’utilisation du désert comme bagnes des troupes coloniales.

Le Grand Récit trouve son épilogue avec la Guerre d’Indépendance de l’Algérie et ses conséquences sur l’avenir du Sahara français, enjeu capital des négociations d’Evian aboutissant au cessez-le-feu du 18 mars 1962. Comme le souligne Michel PIERRE : «  Alors qu’il entame le processus de fin de la guerre d’Algérie, le général de Gaulle est particulièrement attentif au sort du Sahara dans le dénouement à venir. Non seulement faut-il que l’exploitation des gisements de pétrole et de gaz naturel, ainsi que leur acheminement  par gazoduc et oléoduc puissent se poursuivre sans incident, mais le territoire devient aussi fondamental pour deux objectifs en partie liés : la possession de l’arme atomique et l’expérimentation d’engins spatiaux ». L’avenir du Sahara français s’est joué non pas sur l’accès aux ressources minières et, en tout premier lieu, les hydrocarbures, mais sur les conséquences des retombées radioactives des essais de la bombe atomique conduits à Reggan dans le Tanezrouft et In Ekker dans le Hoggar, après la deuxième explosion souterraine nommée Béryl, le 1er mai 1962. Michel PIERRE rapporte l’inavouable, neuf militaires français irradiés évacués aussitôt et les morts du centre de culture de Mertoutek, proche de la montagne du tir, alors qu’aucune enquête de santé digne de ce nom ne fut conduite par la France, de De Gaulle à nos jours, pour évaluer et suivre dans le temps la condition d’irradiés des personnels civils et militaires qui aux côtés des populations locales furent ainsi exposés. Là réside tout l’état d’esprit de la Nation reconnaissante envers ses enfants de la Patrie que l’historien résume parfaitement par cette formule inique : « Et qu’importe un accident alors que l’objectif du général de Gaulle est atteint, la France possède l’arme atomique … »    

   L’auteur poursuit et conclut avec l’histoire contemporaine du Sahara français, le Grand désert, où les populations locales issues du monde nomade, touareg en tête, défendent leur identité mieux reconnue par le colonisateur français que par les nouveaux Etats indépendants entourant cette mer de sable.

Cet ouvrage est un chef d’œuvre dont je conseille la lecture à tous ceux pour qui les mots Algérie et désert réveillent de vieux souvenirs. M’adressant aux plus jeunes, je leur dis que leur compréhension des guerres actuelles, engendrées par les conflits religieux d’un bout à l’autre de ce grand désert, serait facilitée par les données de l’histoire telles qu’explorées dans Sahara, le Grand Récit. Je les encourage à le lire.        

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.