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Billet de blog 5 janv. 2016

L'étrange défaite

Réformer la France en retenant les leçons de L'étrange défaite, de l'historien Marc Bloch, à propos des raisons du désastre de 1940. Marc Bloch , héros et martyr de la Résistance, dont le grand mérite fut de témoigner sur la débâcle française en analysant, avec pertinence , les maux dont souffre la vie politique de notre pays et qui soixante-quinze ans plus tard retrouvent toute leur actualité.

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L’étrange défaite

   La montée fulgurante du vote nationaliste en France, élection après élection, revendiquant le repli sur soi avec la fermeture des frontières, sonne comme une étrange défaite aux yeux de ma génération. Je suis né l’année de l’avènement du Front populaire, celui-ci porté par l’élan des masses vers l’espoir d’un monde plus juste. Qu’en des circonstances bien différentes de celles de la catastrophe militaire de 1940, l’Examen de conscience d’un français, l’historien March Bloch, publié dans l’Etrange défaite – pensé, écrit l’année même du désastre – est une lecture d’une actualité brûlante pour nous faire comprendre que les mêmes causes sont porteuses des mêmes maux ! Dans les débats politico-médiatiques, qui évoque aujourd’hui la mémoire de ce grand érudit, héros de la Résistance dans la lignée de Jean Moulin et Pierre Brossolette, morts pour la France, lui-même fusillé comme Jean Zay et Georges Mandel, ce dernier autre oublié de l’Histoire ?

   Il nous faut lire ou relire ce témoignage pour comprendre que notre pays, d’un régime politique à l’autre, n’a pas su se renouveler après l’effondrement d’une IIIème République dont les pères fondateurs figurent au panthéon de notre Histoire.

   Hier, le Front populaire dans lequel beaucoup, un moment, mirent leur foi ; aujourd’hui, le Front national, héritier d’une droite populiste. Ces deux épisodes de notre histoire politique ont des origines présentant bien des points communs. A propos du soulèvement populaire de 1936, le constat de notre grand témoin conserve toute son actualité : « Mais un jour vint où, favorisé par la tragédie économique, l’électeur du commun fit entendre beaucoup plus haut et plus dangereusement sa voix. Les rancunes furent avivées par un véritable sentiment d’inégalité retournée.»

   Ces mots de tragédie économique, synonymes de chômage de masse, trouvent toute leur signification dans le déclin de notre outil industriel dont des pans entiers continuent de nous échapper comme l’illustre encore, en cette fin d’année, la perte de trois groupes du CAC40, Lafarge, Alstom et Alcatel-Lucent, passés sous contrôle étranger qui a pour noms Holcim, suisse, General Electric (GE), américain, et Nokia, finlandais. Rappelons que l’ensemble de ces grands groupes au sein de cet indice boursier, assure, pour l’essentiel, l’armature de l’économie nationale. Ces  cessions de grosses entreprises à des investisseurs étrangers succèdent à celles, tout aussi choquantes, du rachat de Péchiney par le canadien Alcan en 2003, puis l’offre publique d’achat hostile de Mittal sur Arcelor en 2006. Et, malheureusement, en l’absence d’une réforme magistrale de notre système managérial, l’ensemble du tissu industriel sera menacé du même sort.

   A qui la faute, direz-vous ?

   Marc Bloch, en son temps, a mis le doigt sur nos plaies en ces termes : « … gouvernaient-ils tant que cela, nos Parlements et les ministres sortis de leurs rangs ? Des systèmes antérieurs, ils avaient gardé plusieurs grands corps publics qu’ils étaient bien loin de diriger étroitement. Sans doute, les préoccupations de parti ne manquaient pas d’intervenir, assez souvent, dans le choix des chefs d’équipe. De quelque côté que soufflât le vent du moment, les désignations qu’elles imposaient étaient rarement les plus heureuses. Mais le recrutement de base restait presque exclusivement corporatif … L’Ecole Polytechnique, dont les bancs voient se nouer, pour la vie, les liens d’une si merveilleuse solidarité, ne fournissait pas seulement les états-majors de l’industrie ; elle ouvrait l’accès de ces carrières d’ingénieurs de l’Etat, où l’avancement obéit aux lois d’un automatisme quasi mécanique. »  

   Soixante-quinze ans après ce jugement sévère sur la nomenklatura française, rien n’a changé. Viendra-t-il le temps où des scrutateurs attentifs dresseront le bilan du corps des polytechniciens à la tête de ces entreprises qui ne sont plus vraiment des « fleurons » ? L’ouverture à la mondialisation en s’en donnant les moyens, voilà tout l’enjeu de l’entreprise France, à condition qu’elle se dote de dirigeants crédibles, sous le contrôle de Conseils d’administration indépendants et non, comme le plus souvent, de simples chambres d’enregistrement. Pour son redressement, pour l’emploi, la France se doit de créer les conditions favorables non seulement à la défense de champions nationaux mais à l’émergence de nouveaux groupes prometteurs. Une telle action exige une expérience et des compétences dont n’ont pas fait preuve jusqu’ici nos responsables politiques ou, du moins, leurs conseillers. Face à la guerre économique, le pouvoir politique doit se ressaisir et se donner les moyens de réformer la gouvernance de nos entreprises qui dans bien des secteurs a failli.

   Comment ne pas souscrire de nouveau à cette analyse de March Bloch : « On charge de tous les péchés notre régime politique … Je ne suis point, pour ma part, tenté d’en dire du bien. Que le parlementarisme ait trop souvent favorisé l’intrigue, aux dépens de l’intelligence ou du dévouement. Il me suffit, pour en être persuadé, de regarder autour de moi. Les hommes qui nous gouvernent aujourd’hui sont, pour la plupart, issus de ces marécages. S’ils renient maintenant les mœurs qui les ont faits ce qu’ils sont, ce n’est que ruse de vieux renards. » Le parlementarisme d’une IVème République souvent trébuchante, comme le présidentialisme d’une Vème République souvent triomphaliste, n’ont guère modifié ces mœurs héritées de la IIIème République finissante, sans oublier les temps de la Collaboration de la maison Pétain.

   A nos dirigeants politiques, de tous bords, de lire L’étrange défaite et d’en tirer toutes les leçons car, comme l’a encore écrit Marc Bloch : « Les ressorts profonds de notre peuple sont intacts et prêts à rebondir. »                                             

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