L'industrie française en danger

Trois groupes ont perdu leur identité, cédés à des concurrents étrangers avec l'assentiment de l'Etat, par ailleurs défaillant à l'égard d'Areva, le grand architecte-assembleur de notre filière nucléaire en quasi-faillite. Ici, il n'a pas joué son rôle d'autorité de contrôle garant des deniers publics et d'un savoir-faire reconnu. Le citoyen est en droit de lui demander des comptes.

L’industrie française en danger

   La France brade son industrie ou, au mieux, laisse faire. La litanie est déjà longue, commencée avec le cimentier Lafarge, repris par le suisse Holcim sur la foi d’un scénario original d’une fusion entre égaux; puis, ce fut le tour d’un grand groupe de télécoms en voie de démantèlement, Alcatel-Lucent, cette fois bradé au profit du finlandais Nokia. Cette fin d’année a vu Alstom, fleuron, pensions-nous, de notre savoir-faire industriel dans les secteurs de l’énergie et du transport, se délester des deux tiers de ses activités à l’avantage de l’américain General Electric, incluant une partie de l’ingénierie dont dépend la France dans le nucléaire, celle des turbines.

   Ce constat vaut pour l’industrie privée mais, s’agissant de la sphère publique, la vigilance de l’Etat pour sécuriser l’avenir du cœur de son industrie nucléaire, les réacteurs et leur approvisionnement en combustible, a été prise en défaut par la quasi-faillite d’Areva, l’acteur industriel intégrateur de notre parc nucléaire. L’Etat, actionnaire majoritaire, se voit contraint, grâce aux deniers publics, de recapitaliser le groupe à hauteur de 5 milliards d’euros. Comment l’ancienne présidente du directoire, Anne Lauvergeon, « Atomic Anne » pour ses anciens laudateurs, responsable d’Areva pendant onze années, de 2001 à 2011, a-t-elle pu commettre autant de fautes stratégiques, à commencer par l’achat de ce groupe minier Uramin, surpayé et dépourvu de réserves d’uranium, sans que les autorités en charge de sa gestion - au rang desquelles l’Agence des participations de l’Etat dont des membres siégeaient au Conseil de surveillance - n’aient réagi en temps utile pour éviter les dommages causés par cette bulle spéculative ? La dérive des coûts de construction de l’EPR, premier réacteur de nouvelle génération, en Finlande, est le second sévère échec de sa gestion avec comme conséquence la mise en cause d’Areva pour sa capacité à livrer ce nouvel équipement en restant compétitif.

   Dans le prolongement du fiasco industriel et financier d’Areva, que faut-il attendre de la gestion du parc nucléaire par EDF qui s’apprête à prolonger la durée de vie de ses centrales, repoussant d’autant d’années les problèmes que poseront leur démantèlement et le stockage des déchets radioactifs pour lesquels aucune solution technique n’est disponible, sans parler de son coût qui pourrait être abyssal ?

   Où est la responsabilité de l’Etat dans cette dislocation de notre société industrielle ? Peu dans l’opinion, la dénonce avec suffisamment de force pour mobiliser les consciences. Le citoyen, l’homme de la rue qui se donne encore la peine de s’informer, ouvre ses journaux sur de belles photos, telle celle de la réception à l’Elysée de Michel Combes, celui qui a négocié l’abandon d’Alcatel-Lucent à Nokia (Le Monde – 2015 dans le rétroviseur), où encore cette touchante accolade de notre président de la République remettant la Légion d’honneur à Mme Lauvergeon en 2014 (Mediapart – A la recherche des actionnaires d’Uramin), trois ans après avoir été démise de son poste à la tête d’Areva. Je veux bien croire qu’il était nécessaire pour le pouvoir en place de sauver les apparences et que la courtoisie explique la réception à l’Elysée du président de Nokia introduit par le liquidateur d’Alcatel-Lucent, mais ces gesticulations ne peuvent que dissimuler la faiblesse de nos gouvernants face à la mondialisation qui, au lieu de résulter en un juste retour de nos atouts industriels dans cette compétition, s’apparente de plus en plus en un jeu de dupes où la France est le grand perdant, mettant contre toute attente l’emploi dans notre pays en péril.

   Il est plus que temps de tirer la sonnette d’alarme avant la prochaine braderie, sans compter de nouveaux déboires dans le vaste secteur de l’énergie où l’Etat est présent. Dans son dernier rapport publié le 10 février, la Cour des comptes évoque l’impunité accordée aux dirigeants défaillants dans le domaine public comme ce fut le cas pour le naufrage de la banque franco-belge Dexia. Ce rappel à l’ordre salutaire ne devrait-il pas inciter nos responsables politiques à diligenter au plus vite une enquête sur les dérives de la gestion étatique d’Areva ?        

 

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