Deux anciens banquiers en détresse prétendent sortir la France du marasme

Deux anciens banquiers, chefs de maison, nantis de notre bonne société libérale, s’attaquent à l’Etat-providence dans une tribune libre publiée dans les colonnes du Monde du 3 décembre dernier.

Deux anciens banquiers, chefs de maison, nantis de notre bonne société libérale, s’attaquent à l’Etat-providence dans une tribune libre publiée dans les colonnes du Monde du 3 décembre dernier. A leur façon, ils revisitent l’histoire de l’après-guerre de notre pays, avec pour leitmotiv, l’indépendance économique et financière du pays reconstruite à partir de 1959 et, aujourd’hui, perdue selon leur verdict.

Rappelons à ces deux hauts fonctionnaires, grands serviteurs de l’Etat avant de pantoufler dans le secteur privé plus lucratif, que la saga de la belle image d’une France souveraine et conquérante, fruit de la conquête du pouvoir par le général de Gaulle, dix ans plus tard, a trouvé un épilogue peu glorieux dans la contestation des barricades de Mai 68. Regretter, pour la dénoncer, la tutelle de Bruxelles sans rappeler qu’elle n’est que la contrepartie du bouclier de la monnaie unique, l’euro, dont la France bénéficie pour se protéger, aujourd’hui, de la spéculation, c’est renier le pacte européen cher à Jacques Delors et pièce maîtresse de l’union autour de l’axe franco-allemand.

Ecouter les grandes entreprises qui ont su bénéficier des paradis fiscaux pour échapper à l’impôt en France !

L’inventaire des béquilles du canard boiteux qu’est devenu notre pays, déficit public, montant de la dette et déséquilibre du commerce extérieur, avec la nécessité de sortir des discours lénifiants des présidents de la Vème République depuis Mitterrand - mais pourquoi ne pas remonter jusqu’à Pompidou -  n’appelle aucun commentaire tant le constat sur leur caractère est insoutenable. Ce constat est certes est partagé par les observateurs de notre marasme économique durement sanctionné par l’explosion du chômage. Mais que nous proposent donc ces deux anciens dirigeants du CAC 40 comme remèdes pour enrayer le déclin, voire la faillite de la France ? D’emblée, leur première recommandation se résume à «écouter plutôt que vilipender » les plus grandes, parmi les entreprises, qui ont magnifiquement réussi dans la compétition internationale, mais en omettant de rappeler comment, banques en tête, elles ont su bénéficier des paradis fiscaux pour échapper à l’impôt sur le sol français.

Face à une telle profession de foi en faveur du grand capitalisme, comment ne pas répondre par la voix de Georges Clemenceau dans La Mêlée sociale, livre majeur de l‘œuvre de l’homme d’Etat, récemment réédité : «  Il y a quelque chose de plus redoutable encore que le grand industriel. C’est la société anonyme qui est maintenant la règle de la haute industrie (…) Là, pas même ce patron vers qui peut monter, de hasard, un cri de pitié. Les patrons, ce sont les actionnaires changeants, dispersés dans le monde, qui ne connaissent de l’usine que le dividende (…) Et sous le tour de vis impitoyable, le dividende péniblement exprimé du travailleur, s’accumule au profit d’inconnus.» L’économie mondialisée, oui, peut-être, mais pas à n’importe quel prix !

Comment ces nantis, à l’origine de la pire crise financière peuvent-ils se permettre de donner publiquement des leçons ? 

Nos deux duellistes ne s’en tiennent pas là, et en capitalistes purs et durs, ils s’attaquent aux conquêtes nées du Front populaire de 1936, en remettant en cause « un modèle social devenu trop lourd » et « un temps de travail plus court que partout ailleurs ». Au-delà de cette rengaine connue contre les acquis sociaux, examinons les remèdes proposés par nos deux champions de la réforme, en commençant par l’âge de départ à la retraite susceptible d’un ajustement en fonction de l’allongement de  l’expérience de vie. Pourquoi pas ? Mais sans oublier que, depuis des décennies, les départs en retraite anticipée ont servi de variable d’ajustement aux sureffectifs !

S’ensuit une considérable mise en cause de l’appareil d’Etat en s’attaquant aux effectifs pour accroître sa productivité. Cela passe, d’après nos protagonistes, par une réduction des effectifs à raison de plusieurs centaines de milliers en cinq ans au prix d’une augmentation de la durée de travail des agents publics concernés. Mais qui ne voit pas dans cette proposition, sa conséquence immédiate dans une nouvelle contribution à l’envolée du chômage, et la porte ouverte à une offensive du patronat pour revendiquer des suppressions d’effectifs au nom de la rentabilité !

Vient la protection sociale de l’Etat-providence et son coût que nous ne pouvons plus assumer. Sans nier la priorité du problème posé, s’interroger sur l’universalité du système et commencer une entreprise consistant à limiter sa couverture, n‘est-ce pas porter les premiers coups à ce grand symbole de solidarité sociale sans distinction de classes ? Pour couronner cet hymne au capitalisme pur et dur, messieurs Bouton et Peyrelevade, toutes tendances politiques confondues, prônent la déréglementation du droit du travail au nom de la liberté contractuelle pour fluidifier les relations entre employeurs et salariés, quitte à faire de la masse des chômeurs la variable d’ajustement.

Dans ces conditions, comment répondre à cette grande interrogation de Georges Clemenceau dans La Mêlée sociale : «  Que faire de cette armée de réserve,  qui  ne trouve d’occupation qu’aux moments de suractivité productrice, et qui, entre-temps, oscille lamentablement de la vie à la mort ? On a bientôt fait de dire : cela ne regarde pas l’Etat. Mais l’Etat, c’est la foule, aujourd’hui. Si cette foule se met en tête, quelque jour, que cela regarde l’Etat ? Si, trouvant les pouvoirs réguliers rebelles à son impulsion, elle décide d’intervenir elle-même et de donner de sa masse contre les étais vermoulus de l’ordre ancien ? Qu’arriverait-il ? On ferait bien d’y songer d’avance. »           

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