Le désert irradié du Hoggar - Oubli de l'Histoire

Histoire ou mythologie, univers réel ou rêvé, le 9 mai 2015 dans son émission Concordance des temps sur France Culture, Jean-Noël Jeanneney n'a pas sû ou voulu choisir. Son émission répertoriée à la rubrique Histoire avait pour titre Sahara : le défi d'un long rêve, sujet passionnant qui mobilisa aussitôt mon attention d'ancien appelé qui séjourna dans le Hoggar entre 1961 et 1962. Revendiquant la mémoire longue, notre historien a aussi la mémoire courte et mon propos est de revenir sur deux moments de l' histoire du Sahara dont l'opinion publique est le plus souvent tenue dans l'ignorance. A cette fin, je complèterai la saga anecdotique de J.-N. Jeanneney avant d'aborder un sujet aussi digne d'intérêt que nos opérations au Mali.

Affecté depuis mai 1961 au Service Air du STA ( Service Technique ds Armées ) installé au fort d'Aubervilliers, je fus détaché dès le mois de novembre à la base-vie d' In Amguel, au cœur du Sahara, pour servir dans le laboratoire dédié au contrôle de la qualité de l'air dans le cadre des activités du CEMO ( Centre d'Expérimentation Militaire des Oasis ) installé à In Ekker, à moins de 200 km au nord de Tamanrasset. Le petit groupe de scientifiques du contingent qui m'accueillit me transmit aussitôt son attachement à ce mirifique désert montagneux du Hoggar. Cette période encore heureuse pour nous se situait entre deux tirs d'une bombe nucléaire sous la montagne du Tan Affela et nous étions cornaqués par deux camarades géologues, grands connaisseurs de cet espace saharien. Grâce à eux et au livre de Claude Blanguernon, Le Hoggar, 1955, nous découvrîmes un épisode peu connu de la conquête mettant aux prises les guerriers de la noblesse touareg et un peloton de méharistes, survenu en 1915 dans l'oued d'In Ekker non loin du fortin militaire, combat plus tardif que celui de la Bataille de Tit en 1902 où le peloton méhariste du lieutenant Cottenest décima un important contingent de Touaregs du Hoggar. J.- N. Jeanneney souligne le rapport de forces inégal entre fusils et armes blanches des assaillants qui se conclut par un massacre, confirmant ainsi la suprématie du colonisateur. Il en fut tout autrement de l'accrochage d'In Ekker avec une compagnie composée en majorité de supplétifs arabes, des Châambas du nord au service de notre pays, qui laissa de nombreux tués sur le terrain, chrétiens et musulmans, bien que la faction touareg laissa fuir des survivants vers Arak. Nous avons retrouvé dans l'oued les tombes des victimes de ce combat, larges cercles de pierres se différenciant par la représentation de la croix ou du croissant. Le massacre de Tit n'avait pas brisé l'esprit de résistance des grands nobles touaregs dont l'organisation féodale de ces temps n'est pas plus critiquable que le cloisonnement en castes élitistes de nos sociétés modernes en quête de pouvoir et de domination. Mais pour en revenir au cœur de ma vive critique de l'émission de J.-N. Jeanneney, marquée par mon refus de considérer qu'elle relate l' Histoire du Sahara, je dénonce son silence sur les retombées radioactives des essais conduits par la France de De Gaulle dans le massif montagneux proche d'In Ekker.     

 Pour cet historien qui est passé à côté de son sujet, je recommande le livre Les irradiés de Béryl, 2011, publié aux éditions Thaddée. L'histoire du Sahara c'est aussi celle des populations nomades ou sédentaires dans les centres de culture, sans oublier l'abondante main d'œuvre locale employée sur le site d'expérimentation d'In Ekker, que nous avons irradiées et dont les enfants portent les dramatiques séquelles. Cette vive protestation en faveur de ces bannis de l'histoire du Sahara ne doit pas nous faire oublier le sort de mes camarades militaires et civils qui furent sévèrement exposés aux irradiations de nos essais sahariens et dont l'Etat français continue de vouloir suspendre toute reconnaissance de leur condition de victimes de sa conquête de l'arme atomique. J'ai interpellé mon pays le 25 décembre 2014 dans un appel titré Pour les irradiés du Sahara, publié par Libération et consultable sur son site. L' Etat comme J.-N. Jeanneney n'a pas voulu rompre ce silence.

 

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