A Jean Lacouture, l'humble hommage d'un lecteur reconnaissant

A Jean Lacouture, l’humble hommage d’un lecteur reconnaissant

   J’ai appris à lire Le Monde en 1960 pendant mes classes au 2ème hussard à Orléans. Journal qu’il fallait dissimuler sous ma capote lorsque je franchissais la grille de la caserne après la permission du soir. Assis devant ma tasse de café dans une brasserie  de la gare, mon regard se portait aussitôt sur l’éditorial du directeur Hubert Beuve-Méry, surtout lorsqu’il abordait la question algérienne et malgré l’immense respect que j’avais pour le grand patron de presse, j’étais déçu par ce que je considérais comme ses valses hésitations pour défendre l’indépendance de l’Algérie face à l’intransigeance de De Gaulle, chef d’Etat. Alors, combien étaient réconfortants les éditoriaux des grandes plumes du quotidien dont celle de Jean Lacouture qui m’a le plus influencé mais je pourrais aussi citer Pierre Viansson-Ponté et, plus tard, Jacques Amalric.

   De Gaulle a manqué la décolonisation, d’abord en Indochine en brisant les tentatives françaises pour donner un statut d’indépendance à cette péninsule asiatique au prix d’une guerre de huit ans très meurtrière pour nos troupes coloniales, puis ce fut à son retour au pouvoir en 1958, la poursuite de la guerre d’indépendance algérienne qui coûtera la vie à trop de jeunes appelés du contingent, classe après classe, pour une cause qui n’était pas la leur. De Gaulle n’avait fait que se ranger aux côtés de ses pairs dans l’armée française pour refuser la paix en Algérie de même qu’à partir de 1960 il a soutenu le lobby nucléaire pour les essais de la bombe atomique au Sahara sans que les français, encore aujourd’hui, en comprennent le bien-fondé pour une puissance moyenne comme la France.

   Jean Lacouture au fil de ses écrits dans Le Monde fut mon maître à penser autant pour sa liberté de jugement que pour sa connaissance des faits historiques et sa proximité avec les hommes de pouvoir. Ses analyses m’ont ouvert l’esprit sur les vrais enjeux de nos guerres coloniales qui ont coûté tant de vies des deux côtés des champs de bataille et pour des intérêts qui n’étaient pas ceux de la majorité des français. L’Algérie de Camus, je peux en parler   car mon père est né à Alger au début du siècle dernier. La séparation entre les deux peuples ne devait pas relever d’une guerre coloniale mais d’une négociation pacifique. Arabes, kabyles et berbères avaient beaucoup plus de raisons que nous français de revendiquer le droit au sol.

   Jean Lacouture fera partie de mon panthéon des grandes plumes du journalisme qui ont su avec talent m’initier à la face cachée de l’Histoire. Il a vu juste, parmi les premiers, dans le débat franco-français sur la décolonisation et les luttes pour l’indépendance. Et pourtant, ses prises de position à contrecourant de la pensée politique du moment, celle qui ralliait les majorités, souvent par ignorance des vrais enjeux, ne l’ont pas empêché de vouer une certaine admiration au promoteur de notre Vème République, qui a fait d’un chef d’Etat un Souverain comme le rappelle le titre du troisième volume de son immense biographie sur De Gaulle. La République, je connais moi aussi, et à celle de Charles De Gaulle je lui préfère de loin la IIIème de Georges Clemenceau. Mais comme le souligne l’auteur du récit de sa vie dans Le Monde : « j’ai besoin d’admirer », disait-il. Homme de l’Histoire immédiate, il sera reproché à Jean Lacouture sa fascination pour les grands personnages, tel sera le cas de Nasser et de Mao. Reconnaissant plus tard ses torts, il mérite notre indulgence de lecteur car faute avouée est déjà à demi pardonnée.

   Un grand merci Monsieur Jean Lacouture pour nous avoir apporté votre vérité au nom de l’Histoire et dans des périodes où une grande voix du journalisme comme la vôtre était, peut-être, encore écoutée du pouvoir dans ce pays.

      

 

               

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